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Anta Barry, chercheuse : « Le Mali vit une polycrise »

Anta Barry, chercheuse : « Le Mali vit une polycrise »

Par Arnauld KASSOUIN
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Le Mali n’est pas seulement confronté à une crise sécuritaire. La conflictualité à laquelle il est confronté est multiple. De plus, les événements des 25 et 26 avril 2026 sont révélateurs des défis auxquels le pays est confronté. À condition, bien sûr, de ne pas résumer ces événements au seul prisme sécuritaire. D’ailleurs, c’est en cela que Anta Barry, chercheuse et auteure, constate qu’ils « constituent une nouvelle étape d’une stratégie dont le degré de sophistication dépasse probablement les seules capacités du JNIM ». Au-delà d’une analyse réduite aux conséquences internes, Anta Barry a insisté sur le fait que les événements des 25 et 26 avril « montrent qu’aucun pays n’est à l’abri du terrorisme ». Pour le Bénin comme pour le Togo, elle estime que l’urgence serait « de mettre en place une stratégie à long terme contre le terrorisme ».

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN

Arnauld KASSOUIN : En 2017, vous avez publié l’ouvrage « Mali entre tourments et errements ». Neuf ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ? Quelle lecture faites-vous aujourd’hui de la situation socio-sécuritaire du Mali ?

Anta Barry : Neuf ans après la publication du livre, la situation socio-sécuritaire du Mali s’est complexifiée. Depuis deux ans, le JNIM s’est imposé comme le principal groupe terroriste du pays. Plus actif au Nord et au centre, il a progressivement étendu son champ d’action sur l’ensemble du territoire, jusqu’aux frontières ivoiriennes et sénégalaises. L’EIGS, son « rival », conserve une capacité de nuisance mais concentre surtout ses activités dans la zone des « trois frontières », vers la frontière nigérienne. On constate que le JNIM déploie un mode opératoire plus sophistiqué, alliant différentes tactiques et évoluant crescendo. Des raids spectaculaires et violents contre les populations rurales et les emprises militaires : il est passé d’une guerre asymétrique à une guerre asymétrique hybride. Désormais, il cible systématiquement les secteurs vitaux du pays.

En visant la fourniture d’hydrocarbures, les usines, les infrastructures électriques, ainsi que les bus interurbains et les camions de marchandises, il cherche à asphyxier économiquement le pays. Une stratégie de communication plus agressive vise à semer la panique et le doute au sein des populations quant à la capacité des autorités à assurer leur sécurité. La diversification socio ethnique de ses communicants, avec notamment la mise en avant de Bina Diarra, un Bambara, vise à montrer que leur cause fédère toutes les ethnies et couches socioéconomiques du pays. La mise en place d’un agrégat des « ennemis » des autorités, regroupant des politiciens déchus et exilés, l’ancien CEMA muté en FLA, Mahamoud Dicko, figure emblématique du paysage politico-religieux malien, entre autres. En adoptant cette nouvelle posture, l’objectif stratégique du JNIM est de plonger le pays dans un chaos sécuritaire et économique afin de provoquer, in fine, la chute des autorités.

L’évolution de la posture du JNIM

L’équipement et la formation des FAMA leur permettent désormais d’opérer sur tout le territoire avec une nette amélioration de leur capacité de riposte. Elles peuvent faire face à des attaques complexes et simultanées, comme celle du 25 avril visant différentes villes stratégiques du pays, ce qui explique en partie l’évolution de la posture du JNIM. Face à une force de frappe conséquente, celui-ci a fait évoluer son mode d’action. Sur le plan social, le JNIM ne parvient pas à gagner le cœur de la population. Sa tactique de terreur semble produire l’effet inverse, car on note un soutien populaire notable aux autorités actuelles face aux attaques subies. Aussi, la nouvelle doctrine souverainiste prônée par les autorités actuelles a reconfiguré l’environnement sociopolitique interne et géopolitique sous-régional.

En dissolvant les partis politiques en mars 2025 et en mettant en place une transition de cinq ans en juillet 2025, le pays a tracé sa propre trajectoire démocratique, rompant avec les transitions précédentes durant lesquelles des élections étaient rapidement organisées sans résoudre les causes profondes des changements de pouvoir.

Toutefois, cette transition n’a pas encore mené toutes les réformes sociales et administratives requises. Des événements majeurs, que l’on pourrait qualifier de « séisme géopolitique local », notamment la création de l’Alliance des États du Sahel, le départ du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO, le retrait des forces françaises et onusiennes, la dégradation des relations avec l’Algérie sur fond de dénonciation des accords d’Alger de 2015, ainsi que le partenariat avec la Russie, ont profondément modifié la géopolitique sous-régionale. En plus de sa posture panafricaniste historique, le Mali s’inscrit désormais dans un souverainisme diplomatique, militaire et minier auquel adhère une part importante de la population. 

Pour vous, que doivent apprendre les pays côtiers des évènements du 25 et 26 avril 2026 au Mali ?

Les évènements du 25 et 26 avril 2026 au Mali montrent qu’aucun pays n’est à l’abris du terrorisme. Déjà, certains pays côtiers notamment le Benin et le Togo ont subi les attaques terroristes, causant des morts dans les rangs de leurs forces armées et de défense. Ils devraient tirer des enseignements en matière de coopération militaire et de politiques d’anticipations robustes. Les trois pays du Sahel central, constituent le cœur de la région ouest-africaine, indépendamment des orientations politiques des pays. Donc une collaboration étroite en termes de renseignement et de coordination des politiques de défense est indispensable pour endiguer le terrorisme dans la région.

Lire aussi : Julien Hoffmann : « Le 25 avril ne montre pas seulement un JNIM qui change de dimension »

Pour Julien Hoffmann, « il faut éviter de réduire les évènements du 25 avril à une offensive spectaculaire ». Affirmez-vous ou infirmez-vous cette assertion ? Et pourquoi ?

Les événements du 25 avril constituent une nouvelle étape d’une stratégie dont le degré de sophistication dépasse probablement les seules capacités du JNIM. Depuis deux ans, le groupe mène une tactique d’éparpillement des attaques sur l’ensemble du territoire, du Nord au Sud, en visant notamment l’économie du pays. Cette stratégie cherche à disperser les capacités d’intervention des FAMA sur un espace de plus de 1,2 million de km², avec pour objectif d’affaiblir durablement l’État jusqu’à rendre le pays difficilement gouvernable et faire chuter les autorités en place.

Le Mali vit une polycrise : sécuritaire, socio-politique, institutionnelle, économique et environnementale. La situation complexe du pays trouve d’abord ses racines dans des fragilités internes dont la faiblesse de l’État, la corruption érigée en système de gouvernance, la politisation de l’administration, les injustices sociales, la mauvaise gestion des rivalités locales et l’incapacité à répondre aux besoins fondamentaux des populations. Elle a aussi favorisé l’enracinement du terrorisme, qui a exploité les frustrations accumulées, les conflits intercommunautaires mal résolus et les tensions liées à l’accès aux ressources.

Cependant, cette crise ne peut être comprise sans prendre en compte l’action d’acteurs étatiques externes aux intérêts souvent divergents ou déstabilisateurs, dont les jeux d’influence, les soutiens indirects et les ingérences ont contribué à alimenter aussi bien le terrorisme que les dynamiques irrédentistes et séparatistes.

A quel signal renvoie selon-vous la coordination FLA/JNIM ? Pourrait-on déduire que le temps à métamorphoser les aspirations historiques des deux mouvements ?

La coordination entre le FLA et le JNIM n’est pas nouvelle. En 2012, les deux groupes avaient déjà combattu ensemble l’armée malienne avant de s’emparer des régions de Tombouctou, Gao et Kidal. Par la suite, les groupes terroristes ont évincé le MNLA, l’ancêtre du FLA, du Nord du pays. Cette coordination ne doit pas être analysée uniquement sous le prisme d’une alliance opportuniste fondée sur des intérêts circonstanciels. Il existe entre les dirigeants et certains membres de ces mouvements des liens familiaux et communautaires. Iyad Ag Ghaly, chef du JNIM, est originaire de Kidal et appartient à la tribu des Ifoghas, tout comme Alghabass Ag Intalla, figure du FLA, ou encore Bilal Ag Cherif. Vers 2015, Alghabass dirigeait le Haut Conseil Islamique de l’Azawad, un groupe alors proche d’Ansar Dine, le mouvement fondé par Iyad Ag Ghaly.

Il existe ainsi des passerelles étroites entre ces différents acteurs, où les liens de parenté, d’influence et d’intérêts permettent à certains membres de circuler aisément d’un groupe à l’autre, se présentant tantôt comme des indépendantistes, tantôt comme des djihadistes. Au fond, ces groupes apparaissent souvent comme les deux faces d’une même réalité politico-militaire. Cette nouvelle alliance présente toutefois une particularité : elle intègre également des politiciens déchus, réunis au sein du CFR, dans une convergence dirigée contre un adversaire commun : les autorités en place à Bamako.

Pensez-vous que la présence de la Russie à travers Wagner puis Afrika Corps à participer d’une manière ou d’une autre à la dégradation actuelle de la situation sécuritaire malienne et plus globalement dans l’espace AES ?

Je ne vois pas de lien direct entre la présence des forces armées russes dans le cadre d’un partenariat étatique et la situation sécuritaire actuelle du Mali et de l’espace AES. Dès 1961, le Mali avait noué un partenariat avec l’URSS, où une part non négligeable des officiers et fonctionnaires maliens a été formée. Dans sa stratégie de diversification de ses partenariats, l’État malien s’est ainsi rapproché de la Russie, considérée comme un partenaire historique.

Ce partenariat a permis d’équiper et de former l’armée malienne qui, en à peine cinq ans, est passée d’une armée sous-équipée et mal formée à la deuxième puissance militaire de l’espace CEDEAO après le Nigeria. Aujourd’hui, elle dispose de capacités lui permettant de faire face à des attaques complexes et simultanées visant plusieurs localités du pays, comme celle du 25 avril.

Le recours à des forces militaires non conventionnelles est d’ailleurs une pratique courante dans les relations internationales. Durant la guerre d’Irak, les États-Unis ont massivement eu recours aux services du groupe Blackwater. Dès lors, la focalisation sur la présence russe au Mali s’apparente davantage à une instrumentalisation géostratégique servant les intérêts géopolitiques de certains acteurs externes.

Comment réinventer la coopération internationale en matière sécuritaire afin qu’elle n’exacerbe davantage les conflits à configuration terroriste ?

Au Mali et, plus largement, dans le Sahel central, il ne s’agit pas uniquement d’un conflit à configuration terroriste, mais d’un terrorisme utilisé comme instrument de déstabilisation dans un contexte marqué à la fois par de profondes fragilités internes, héritées en partie de l’histoire coloniale, de la faiblesse de l’État et des difficultés à répondre aux besoins essentiels des populations et par des intérêts propres à différents acteurs internes et externes. Dans ce contexte, la coopération internationale ne devrait pas se limiter à la réponse militaire, mais aussi accompagner les États dans les réformes politiques, économiques et institutionnelles nécessaires à la construction d’États plus solides et capables d’assurer un développement plus équitable, même si cela demeure complexe dans un environnement international marqué par des intérêts parfois divergents.

Au lendemain de l’offensive du 25 avril au Mali, pour les pays côtiers ouest africains comme le Bénin et le Togo, qu’elle doit être l’urgence présentement en matière d’anticipation et de prospective vu les transformations des principaux groupes auxquels ils sont confrontés ?

Pour les pays côtiers comme le Bénin et le Togo, l’urgence est de mettre en place une stratégie de long terme contre le terrorisme, intégrant la justice sociale, la bonne gouvernance, le renforcement des capacités des forces armées ainsi qu’un système de renseignement efficace. Une telle approche permettrait de mieux identifier les vulnérabilités et les menaces afin d’apporter des réponses anticipées et adaptées. Ces pays devraient également renforcer leur coopération avec les États du Sahel central, au regard de l’expérience acquise par ces derniers dans la lutte contre le terrorisme et la gestion des crises sécuritaires.

Comment interprétez-vous le silence des Etats côtiers face à l’offensive du 25 avril ? 

Même sans l’avènement de l’AES, ces pays n’auraient pas forcément adopté une posture différente. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a d’ailleurs publié un communiqué de condamnation représentant la position de l’ensemble de ses États membres. Au-delà des pays côtiers, et même à l’échelle continentale, les États du Sahel central ne semblent pas bénéficier d’un soutien ferme se traduisant par des actions concrètes. L’Union africaine elle-même se limite souvent à des communiqués de condamnation, illustrant ainsi un déficit de coopération et de coordination dans la lutte contre le terrorisme, aussi bien au niveau régional que continental.

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