Dans le village de Hounvi commune de Djidja, un couturier devenu médiateur nous conduit sur les berges du Lokotè, où un troupeau égaré vient raviver la tension entre un éleveur et un agriculteur. Derrière ces négociations se dessinent les ressorts d’un conflit récurrent, nourri autant par les pratiques des acteurs que par l’inaction des autorités. Reportage.
Par Nonvignon GUENDEHOU
Ce mercredi matin, il est environ 10 heures quand nous débarquons à Hounvi, un hameau de l’arrondissement de Djidja centre. Ici, chaque village a son médiateur, chargé d’apaiser les différends entre éleveurs et agriculteurs. Celui du village de Hounvi réside à Honmèho : c’est lui que nous sommes venus chercher, pour comprendre ce que peut, et ce que ne peut pas, un comité de conciliation.
À notre arrivée, une dame nous accueille, méfiante, après que nous lui avons demandé si nous sommes bel et bien au domicile de Nassirou. « Quel est l’objet de votre visite, et que lui voulez-vous ? » lance-t-elle. Nous nous présentons, son visage s’éclaire alors d’un léger sourire. Rassurée, elle nous invite alors à nous asseoir avant d’envoyer sa fille quérir notre hôte.
Pour faire passer le temps, nous l’interrogeons sur la coexistence entre éleveurs et agriculteurs dans la zone. « Les Peuls, ce ne sont pas tous, mais pour la plupart, ils sont têtus et ne surveillent pas bien leurs troupeaux », commence-t-elle, quand un dénommé A. Eugène arrive à son tour et renchérit.
Chacun raconte ses mésaventures avec les éleveurs, puis surgit un jeune homme d’une trentaine d’années, barbu, vêtu d’un boubou, la tête coiffée d’un chapeau bleu : c’est Nassirou Tekpanzo, l’homme que nous cherchions. « Tu as de la visite », lui annonce notre hôtesse qui se révèle être sa grande sœur.

Nassirou Tekpanzo est couturier de métier, mais depuis qu’il siège au comité de conciliation, il passe ses journées à coudre plus les relations entre agriculteurs et éleveurs que les tissus de ses clients. Il nous installe dans son atelier et, avant même que nous ayons pu expliquer pleinement la raison de notre visite, nous coupe la parole non par exaspération, mais avec un grand contentement : nous tombons bien, nous dit-il, un règlement l’attend justement, et il accepte volontiers que nous l’accompagnions sur le terrain.
En route pour Aïogbé, arrondissement de Zoukou
Après quelques minutes de route nous faisons escale à un point d’eau où nous attend l’éleveur, Amadou Ibrahima, un homme peul, assis sur sa moto. Après les salutations d’usage et les présentations, il nous prend en remorque pendant qu’un employé de l’agriculteur remorque Nassirou.
Quelques minutes plus tard, nous arrivons sur le champ endommagé. Devant nous s’étendent plus de quatre hectares de cultures. Des plants de soja encore tendres côtoient un vaste champ de maïs. Entre les deux serpente le Lokotè, un lac où les bêtes viennent s’abreuver avant de rependre leur marche, mais dont les rives sont occupées par des cultures.
Le prix de la paix
L’agriculteur un ancien responsable du village de Oungbèga. Nassirou, le médiateur et l’éleveur se mettent à constater les dégâts. « La veille, les bœufs broutaient dans un champ voisin quand l’une des bêtes a pénétré dans le champ de maïs.
Avant que le berger n’ait le temps de la chasser, les autres ont envahi notre champ de soja, et il a fallu que mes collègues courent à toute vitesse avant que le jeune berger ne s’arrête, pour reconnaître les faits », raconte l’employé de l’agriculteur, témoin des faits.
« Mais ne voyez-vous pas que vous êtes vous-même trop près du lac, et qu’il faudrait observer un peu de recul ? » lui demandons-nous. C’est la question de trop, qui fait s’emporter l’agriculteur. « D’où venez-vous pour parler de la sorte ? Ne voyez-vous pas que l’agriculteur souffre déjà assez, sans que des bêtes viennent encore détruire ses cultures ? » proteste-t-il.

Une fois le constat établi, viennent les discussions. Au départ, l’agriculteur exige que l’éleveur verse 150 000 francs Cfa aux instances de la commune. « Vous avez raison, on peut se comprendre, mais pensez aussi à nous, les éleveurs : nous aussi, nous allons manger », plaide Amadou Ibrahima. Grâce à cette supplication et à l’intervention du médiateur, l’agriculteur consent finalement à un dédommagement de 10 000 francs Cfa, les dégâts n’étant pas si importants. Après un coup de fil au responsable des Peuls de la zone de Djidja, Amadou règle l’agriculteur et les deux hommes se réconcilient, en échangeant quelques taquineries.
La loi sans gardien
Le code foncier béninois, en son article 328, dispose que « les fonds de terre riverains des cours d’eau et étendues d’eau sont grevés d’une servitude de passage ». Le code pastoral, en ses articles 28 et 29, précise quant à lui que « l’accès aux plans d’eau naturels est libre. Toutefois, il peut être procédé à un zonage pour l’accès en fonction des usages courants. L’utilisation des ressources en eau à des fins pastorales se fait dans le respect du droit des autres utilisateurs. »

Ainsi, l’agriculteur qui cultive jusqu’aux berges d’un cours d’eau tombe sous le coup de la loi. Mais à Djidja, cette pratique reste la norme : faute de contrôle, chacun cultive son champ jusqu’aux abords de l’eau.
Le comité de conciliation a fait son travail : la paix est signée, les mains sont serrées. Mais au bord du Lokotè, les champs continuent de grignoter la rivière, mètre après mètre. Combien de rencontres comme celle-ci faudra-t-il avant qu’on s’attaque enfin à la cause plutôt qu’à ses conséquences ?
