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[Tribune] : Louis Vlavonou ou le poids de la couronne

Par Koladé Raymond FALADE
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En quittant l’Assemblée nationale pour siéger au tout premier Sénat du Bénin, Louis Vlavonou laisse un héritage et pose une question à sa terre : qui, demain, sera prêt à porter une couronne aussi lourde ?

Il est des couronnes qui ne se voient pas mais qui pèsent. À Ifangni, sur cette terre qui l’a vu naître, le nom de Louis Vlavonou porte cette charge invisible : celle d’un homme qui, pendant plus de deux décennies, a incarné une exigence rare de service public. En déposant, le jeudi 2 juillet, sa lettre de démission de son mandat de député auprès du président de l’Assemblée nationale, Joseph Djogbénou, l’ancien président du Parlement a refermé l’un des plus longs chapitres de la vie parlementaire béninoise. Désigné membre de la première mandature du Sénat, il ne pouvait cumuler les deux fonctions, désormais incompatibles. Mais au-delà du geste juridique, une question demeure, lancinante, et elle mérite d’être posée sans détour : la relève est-elle prête à porter cette couronne ? Et si oui, qui sera prêt ?

Pour mesurer le poids de cette couronne, il faut d’abord dire d’où vient l’homme. Né en 1953 à Ko-Koumolou, dans la commune d’Ifangni, Gbèhounou Louis Vlavonou n’est pas venu à la politique par la théorie, mais par la pratique de l’État. Douanier de formation et de carrière, il a d’abord appris la rigueur de l’administration, la discipline du service public et l’art exigeant de faire respecter la règle. De cette première vie professionnelle, il a tiré une œuvre écrite considérable, plusieurs ouvrages de référence sur le contentieux douanier, la fiscalité et les techniques bancaires, qui témoigne d’un homme soucieux de transmettre, de former et de laisser une trace au-delà de sa propre fonction. On n’écrit pas des manuels pour ses successeurs si l’on ne pense qu’à soi-même.

C’est en 2003 qu’il entre à l’Assemblée nationale, ouvrant une présence parlementaire ininterrompue qui allait s’étendre sur plus de vingt ans. Deux décennies durant lesquelles le Bénin a connu des alternances, des recompositions politiques profondes et des débats souvent vifs sur la marche de sa démocratie. À travers ces cycles, Louis Vlavonou est demeuré une figure de continuité, un de ces élus dont la longévité finit par constituer, en elle-même, une forme de mémoire institutionnelle. Peu d’hommes politiques peuvent se prévaloir d’avoir traversé autant de législatures sans jamais s’éloigner du cœur de l’institution.

Le sommet de cette carrière survient le 17 mai 2019, lorsqu’il est élu président de l’Assemblée nationale par 78 voix pour, une contre et trois abstentions. Il succède à Adrien Houngbédji, figure historique du parlementarisme béninois, et hérite d’un perchoir dans un contexte politique tendu. Sa mission n’était pas des plus simples : présider une chambre au moment où le pays traversait une séquence institutionnelle délicate et où la représentation nationale faisait l’objet de toutes les attentions. En 2023, il est réélu pour un second mandat consécutif à la tête de l’institution marque de confiance rare qui confirme sa capacité à durer et à fédérer autour de la présidence du Parlement.

Mais réduire Louis Vlavonou à son curriculum serait passer à côté de l’essentiel. Ceux qui l’ont côtoyé de près décrivent d’abord un homme, avant de décrire un responsable. Un homme qui a su contenir et mêler, en une même personne, des qualités que l’on croise rarement réunies : l’humanité et la fermeté, la foi et l’action, la générosité et le sens du sacrifice. Chrétien assumé, il a d’ailleurs consacré un ouvrage à sa réflexion sur l’Église, la politique et lui-même, il n’a jamais fait de sa foi un instrument, mais une boussole intérieure. Sa générosité, son entourage la raconte volontiers : celle d’un aîné attentif, prompt à tendre la main, à écouter, à porter les autres. Et derrière cette bienveillance, une capacité au sacrifice personnel que seuls connaissent ceux qui ont accepté de faire passer la fonction avant le confort.

Cette humanité, il ne l’a jamais séparée de l’exigence. Car l’autre trait que tous s’accordent à souligner, c’est la discipline. Une discipline presque monastique, héritée de ses années de douanier. Ceux qui ont travaillé à ses côtés le rappellent d’une même voix : Louis Vlavonou était au bureau à huit heures, et il figurait parmi les derniers à en repartir. Cette ponctualité n’était pas une coquetterie ; elle était le langage silencieux d’un homme qui estimait que le service de l’État ne souffre ni la paresse, ni l’à-peu-près. On ne dirige pas les autres si l’on ne se dirige pas d’abord soi-même. En arrivant le premier et en partant parmi les derniers, il donnait à ses collaborateurs une leçon quotidienne, sans un mot : celle de l’exemple.

C’est précisément là que réside le poids de la couronne. Diriger, chez lui, ne se résumait pas à occuper une fonction ; c’était incarner une manière d’être. Présider une assemblée, ce n’est pas seulement diriger des débats ; c’est en garantir le fonctionnement régulier, arbitrer sans être partie, et maintenir le cap lorsque les passions politiques menacent de tout emporter. Louis Vlavonou a exercé cette charge avec le tempérament d’un homme d’administration : méthodique, attaché aux procédures, soucieux de la lettre autant que de l’esprit du règlement. Là où d’autres cherchent l’éclat, il a souvent privilégié la constance. Cette manière d’être n’a pas fait de lui un tribun spectaculaire, mais elle a offert à l’institution un point d’ancrage dans une période mouvante.

Son héritage se lit aussi dans le rayonnement de la fonction parlementaire. À la tête de la chambre, il a représenté le Bénin dans de nombreuses enceintes interparlementaires, portant la voix de la représentation nationale au-delà des frontières et inscrivant l’institution dans les grands débats régionaux et continentaux. Le travail parlementaire, souvent invisible du grand public, se nourrit de cette diplomatie discrète, de ces relations tissées patiemment, de cette présence constante qui donne à un pays une voix audible dans le concert des nations.

On ne saurait toutefois dresser un portrait complet sans reconnaître que ces années furent aussi celles des controverses. La séquence politique que le Bénin a traversée à partir de 2019 a suscité des débats intenses sur l’état du pluralisme et sur la place de l’opposition dans les institutions. Présider l’Assemblée dans un tel contexte, c’était s’exposer, inévitablement, à la critique comme aux éloges. C’est le lot de toute fonction de responsabilité : l’histoire retiendra les décisions, les postures et les silences, et chacun jugera selon sa sensibilité. Mais nul ne peut contester que Louis Vlavonou a assumé sa charge jusqu’au bout, avec le sens du devoir qui a marqué l’ensemble de sa vie publique.

Et voici qu’aujourd’hui, ce parcours prend un tournant hautement symbolique. En rejoignant la première mandature du Sénat, Louis Vlavonou ne se contente pas de changer de siège : il participe à la naissance d’une institution. Le passage à un Parlement bicaméral constitue une transformation majeure de l’architecture politique béninoise, et il n’est pas indifférent qu’un homme de sa trajectoire figure parmi les premiers à en poser les fondations. Il y a là une forme de cohérence : celui qui a longtemps veillé sur l’Assemblée est appelé à contribuer à l’installation d’une chambre nouvelle, à transmettre l’expérience accumulée et à donner à cette institution naissante un peu de la sagesse des anciens.

Reste la question que sa terre natale ne peut esquiver. À Ifangni, la couronne qu’il laisse est lourde non parce qu’elle brille, mais parce qu’elle exige. Elle exige la discipline de celui qui arrive le premier et repart le dernier. Elle exige l’humanité de celui qui écoute autant qu’il décide. Elle exige la foi tranquille de celui qui sert sans se servir, et la générosité de celui qui porte les autres. Qui, demain, sera prêt à endosser un tel fardeau ? La relève existe-t-elle, formée à cette école de l’exigence et du sacrifice ? La question n’est pas une pique ; c’est un défi lancé à toute une génération. Car les institutions ne se transmettent pas seulement par les textes : elles se transmettent par l’exemple, et l’exemple, lui, ne se décrète pas.

C’est peut-être là le véritable legs de Louis Vlavonou : moins une réforme spectaculaire qu’une éthique de la longévité au service de l’État. À l’heure où la vie politique valorise souvent l’immédiateté et le fracas, sa carrière rappelle une vertu plus ancienne celle de la persévérance, de la fidélité à l’institution, du travail patient qui construit sur la durée. Du bureau du douanier au perchoir de l’Assemblée, puis aux bancs du premier Sénat, l’homme aura consacré l’essentiel de sa vie à une même idée : servir le cadre plutôt que de s’en servir.

L’installation officielle du Sénat marquera pour lui le début d’un nouveau service. À soixante-quatorze ans, Louis Vlavonou aborde cette étape avec le même bagage qui a fait sa réputation : la connaissance intime des rouages de l’État, le goût de l’écrit et de la transmission, cette foi qui l’accompagne et cette endurance tranquille qui aura été sa signature. L’histoire dira ce que le Sénat béninois deviendra. Mais elle retiendra sans doute que, parmi ceux qui l’ont fondé, se trouvait un homme dont toute la vie fut une leçon de constance. Et à Ifangni, la couronne attend désormais celui ou celle qui saura la porter en sachant qu’elle est, et restera, lourde.

Par John GBENAGNON, Président du Conseil d’Administration de African Meridian

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