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Accès à l’IVG sécurisée : La loi autorise, les croyances interdisent, les femmes meurent

Par Koladé Raymond FALADE
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Cinq ans après l’adoption de la loi n°2021-12 élargissant l’accès à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG), le texte reste, pour de nombreuses femmes et filles, plus facile à lire qu’à en jouir. Entre convictions religieuses, pressions familiales et objection de conscience de certains prestataires, l’accès effectif au service d’Ivg continue de se heurter à des résistances profondes — au risque, parfois, de la vie des femmes et filles.

Par Raymond FALADE/ RJ-DSSR BENIN

À 24 ans, Véronique se souvient encore du jour où elle s’est présentée dans un centre de santé de la périphérie de Cotonou. Sa grossesse remplissait, selon elle, les critères prévus par la loi pour une Ivg. Mais les sages-femmes du centre ont refusé de l’examiner et ont tenté, dit-elle, de la convaincre de poursuivre sa grossesse.

Elles m’ont parlé de Dieu, « la vie est sacrée….», m’ont-elles dit. N’ayant pas trouvé d’autre structure prête à l’accompagner dans les délais, elle s’est tournée vers un avortement clandestin. Les complications hémorragiques qui ont suivi ont nécessité une intervention chirurgicale. Elle s’en est sortie, mais garde de cet épisode un traumatisme qu’elle dit ne pas avoir pu évoquer avec sa famille à ce jour.

Son histoire a été recueillie par une Ong qui l’accompagne depuis plusieurs mois déjà. Une situation que plusieurs acteurs du secteur sanitaire considèrent comme persistant : le refus de soin opposé à des femmes pourtant éligibles à une IVG légale, au nom de convictions personnelles.

Quand le soignant porte le poids de sa propre foi

Elvire, sage-femme dans une clinique privée de Cotonou depuis une quinzaine d’années, a souvent pris en charge des femmes victimes de complications après des avortements clandestins. Depuis l’adoption de la loi de 2021, elle dit vivre un conflit intérieur qu’elle n’avait pas anticipé.

« Depuis un certain temps, j’ai pris du recul, parce que ce travail ne correspond plus à mes convictions religieuses. Parfois, quand je dors, je vois du sang sur les murs, et cela me traumatise », confie-t-elle. Pour tenir, elle s’en remet à son pasteur. « De temps en temps, il me fait des séances de purification, pour que les Ivg que j’avais pratiquées ne me créent pas de problèmes ».

Ce cas n’est pas isolé, selon plusieurs acteurs du secteur, mais il reste difficile à quantifier : aucune donnée publique ne permet aujourd’hui de mesurer combien de soignants se trouvent, comme elle, pris entre leur profession et leurs croyances, ni l’impact sur le nombre de femmes orientées, comme Véronique, vers des solutions clandestines faute de service disponible sur place.

Vctorine Sambiéni, pasteure de l’Église des Assemblées de Dieu, rappelle en assume cette théologie chrétienne, qui enseigne que l’avortement est contraire aux principes bibliques. Pour étayer sa position, la responsable religieuse s’appuie sur plusieurs passages bibliques. Selon elle, la Bible dispose clairement que Dieu est l’auteur de la vie. « C’est toi qui as formé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. » Pour la pasteure, ce passage de la Bible montre que la vie est un don de Dieu.

Elle invoque également un deuxième principe selon lequel l’enfant dans le sein maternel est déjà connu de Dieu avant sa naissance. Victorine Sambiéni en déduit que « l’Interruption volontaire de grossesse, est contraire au projet de Dieu pour la vie ».

La responsable religieuse nuance toutefois sa position dans certaines situations médicales graves. « Lorsque les médecins constatent des malformations graves ou un danger pour la mère et qu’ils estiment que la seule solution pour sauver cette femme est d’appliquer une interruption volontaire de grossesse, nous pouvons dire que le Seigneur connaît toutes ces choses et on peut l’accepter ».

Les autorités traditionnelles appellent à la prudence
Chez les autorités traditionnelles également l’Ivg sécurisée n’a pas non plus la côte. « Cette loi est allée trop loin dans l’état actuel de notre pays », fustige Rodolphe Assogba. Le chef traditionnel « trouve que l’on n’a pas suffisamment mesuré tous les risques psychologiques qui peuvent survenir après une interruption volontaire de grossesse ».

Or, « beaucoup de femmes et filles vivent des situations difficiles plusieurs mois, voire plusieurs années après [un avortement, ndlr]. Sur le plan spirituel, il n’est pas simple de dire qu’on met fin à une grossesse et que tout est terminé », se justifie-t-il. Pour ne pas en arriver à solliciter une Interruption volontaire de grossesse, il invite les différents acteurs à miser sur la prévention.

L’Ivg en Islam : une pratique strictement encadrée

En Islam, « l’avortement est strictement interdit sauf dans des situations de contrainte ou dans des cas très poussés où la vie de la mère est en danger, ou lorsque nous sommes face à des anomalies très graves du fœtus », explique Mouhssine Adio Amzat, étudiant en science religieuse et imam dans les mosquées estudiantines d’Abomey-Calavi. Dans ces cas-là, reconnaît-il, « on peut [recourir à] l’interruption volontaire ».

« Mais pour quelqu’un qui a mis enceinte une femme hors mariage, ou à cause de sa réputation, ou encore pour préserver son image, cela est strictement interdit. De même, invoquer la précarité économique ne constitue pas une raison valable : c’est strictement interdit » martèle-t-il.

La règle de base concernant l’interruption volontaire de grossesse est strictement interdite dans la religion, sauf dans ces cas spécifiques. L’un des grands objectifs de l’islam et la finalité des textes islamiques, explique-t-il, est de préserver la vie. « Même le simple fait de garder un couteau à la main sans rien faire avec est déjà quelque chose qui est déconseillé dans la religion. Je donne cet exemple pour illustrer à quel point l’être humain est sacré en islam », souligne Mouhssine Adio Amzat.

Principes religieux face aux droits

La loi au Bénin fixe les conditions pour recourir à l’Interruption volontaire de grossesse. Il s’agit surtout des cas dans lesquels la poursuite de la grossesse met en danger la vie et la santé de la femme enceinte, la grossesse est la conséquence d’un viol ou d’une relation incestueuse et que la demande est faite par la femme enceinte s’il s’agit d’une majeure, ou par ses représentants légaux s’il s’agit d’une mineure, et si l’enfant à naître est atteint d’une affection d’une particulière gravité au moment du diagnostic.

L’article 17-2 souligne également que l’Ivg peut être autorisée à la demande de la femme enceinte lorsque la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale incompatible avec l’intérêt de la femme.

Religion et décisions autour de l’Ivg

Les croyances religieuses jouent souvent un rôle important, à la fois dans les décisions des femmes face à une grossesse non désirée et dans l’attitude de leurs proches, reconnait Dr Milène Holonou, médecin généraliste et chargée de programmes pour Arayaa santé. Selon elle, dans de nombreux contextes, la religion constitue une référence morale forte qui influence la perception de la grossesse, de la sexualité et de l’Ivg.

« Selon les interprétations religieuses, l’interruption de grossesse peut être perçue comme moralement inacceptable, ce qui peut amener certaines femmes à renoncer à y recourir, même lorsqu’elles sont en situation de détresse ou d’éligibilité légale ».

Toutefois, cette influence ne se limite pas à la femme elle-même, souligne-t-elle. « Les proches – famille, conjoint, entourage – peuvent aussi exercer une pression fondée sur des convictions religieuses, en encourageant le maintien de la grossesse ou en exprimant un jugement moral fort face à toute décision d’interruption », ajoute Dr Milène Holonou.
Cependant, elle fait observer que l’impact des croyances religieuses n’est pas uniforme. Il varie selon les individus, les niveaux d’éducation, les interprétations doctrinales et les contextes familiaux. Certaines personnes religieuses « peuvent aussi adopter une approche plus nuancée, centrée sur la compassion, la santé et les circonstances spécifiques de la femme ».

Au final, résume-t-elle, « la religion agit souvent comme un cadre de référence puissant qui peut soit renforcer les contraintes autour de la décision, soit, dans certains cas, être interprété de manière plus souple selon les réalités vécues. »

Un avis similaire chez Awa Gogue Yepabou, secrétaire administrative de l’Ong Filles en actions. Pour elle, les convictions religieuses, spirituelles et morales occupent une place importante dans la société béninoise et influencent naturellement les décisions relatives à la vie familiale, à la sexualité et à la maternité.

« Dans nos activités de terrain, nous constatons qu’elles peuvent jouer des rôles variés selon les personnes, les familles et les communautés. Pour certaines femmes, la foi constitue une source de soutien, de réflexion et d’accompagnement dans une période difficile.

Pour d’autres, certaines interprétations religieuses peuvent susciter un sentiment de culpabilité ou rendre plus complexe la prise de décision lorsqu’elles sont confrontées à une grossesse non désirée », assure-t-elle.

Awa Gogue Yepabou rappelle que la mission des organisations qui interviennent sur ces sujets « consiste à reconnaître la diversité des convictions tout en rappelant que le cadre juridique béninois garantit aux femmes concernées l’accès à des informations fiables et à des services de santé conformes à la loi ». Car, « l’enjeu n’est pas d’opposer droits et religion, mais de faire en sorte que chaque femme puisse prendre une décision libre, éclairée et respectueuse de sa situation personnelle, sans stigmatisation ni pression extérieure ».

« Soulager les peines de nombreuses femmes »

Pour rappel, la loi n°2021-12 du 20 décembre 2021 modifiant et complétant la loi n° 2003-04 du 03 mars 2003 relative à la santé sexuelle et à la reproduction a été votée le 21 octobre 2021.

« Cette mesure vient soulager les peines de nombreuses femmes qui, face à la détresse d’une grossesse non désirée, se trouvent obligées de mettre leur vie en jeu par des pratiques d’interruption de grossesse dans des conditions non sécurisées », avait justifié le ministre de la Santé, professeur Benjamin Hounkpatin devant les députés.

À l’époque, plusieurs organisations de la société civile, Ong et associations professionnelles ont salué cette réforme, estimant qu’elle constitue une avancée importante pour la santé des femmes. D’autres acteurs, attachés à des considérations religieuses, culturelles ou traditionnelles, expriment toutefois leurs réserves. Selon le ministre, la réforme constitue « une mesure de santé publique dont l’unique objectif est de sauver des vies humaines ». Benjamin Hounkpatin avait affirmé que « plus de 200 femmes décèdent en silence chaque année des suites d’avortements compliqués et non sécurisés ».

Aujourd’hui encore, les avortements clandestins demeurent une préoccupation pour plusieurs acteurs du secteur sanitaire. Selon une source au ministère de la Santé, « nous avons 14 % des décès maternels liés à l’avortement clandestin ». Cette pratique constitue, précise la même source, « la 3e cause de décès maternel » au Bénin.

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