Le Bénin et le Togo ont à apprendre des événements des 25 et 26 avril 2026 au Mali, et même plus largement. En effet, dans la nouvelle posture des groupes armés non étatiques comme le JNIM et le FLA, les analyses doivent dépasser le prisme sécuritaire. Que ce soit en matière de politique sécuritaire nationale ou de coopération avec des partenaires externes. Dans la même lignée, le Directeur des études au sein du cabinet de conseil ISAO, Gabriel Poda, explique qu’« une réponse militaire peut contenir une menace sans la réduire durablement (…) ». Dans cet entretien, avec un focus sur le Bénin et le Togo, il attire l’attention sur la nécessité de repenser les coopérations sécuritaires dans les États faisant face à l’hydre du terrorisme. Par ailleurs, il soutient que les États (Bénin et Togo) doivent éviter que « les populations frontalières aient le sentiment d’être abandonnées ou durablement exposées ».
Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN
Arnauld KASSOUIN : Que doivent apprendre les pays côtiers des événements du 25 avril au Mali ?
Gabriel Poda : Les pays côtiers doivent d’abord comprendre que les groupes armés actifs au Sahel ne sont plus seulement dans une logique de harcèlement localisé ou d’occupation périphérique. Ils développent désormais une capacité plus large à agir sur plusieurs registres : militaire, psychologique, économique, territorial et informationnel. Le ciblage économique envisagé par le JNIM depuis septembre 2025 dans la région de Kayes illustre cette évolution. Il ne s’agit plus seulement de frapper des positions militaires isolées, mais également de peser sur les symboles de l’autorité économique de l’État. Les événements du 25 avril s’inscrivent dans cette même dynamique. Ils montrent une capacité à identifier plusieurs points de pression et à produire un effet politique dépassant largement le seul cadre militaire.
Pour les pays côtiers, la lecture doit être différenciée. Au Bénin, la question touche directement à la stabilité politique et à l’image d’un pays devenu, ces dernières années, un pôle de croissance et d’attractivité régionale. Au Togo, la problématique est davantage celle d’une pression sécuritaire continue dans les Savanes, avec un risque d’usure progressive de l’appareil sécuritaire. En Côte d’Ivoire, les enjeux concernent aussi la protection des corridors économiques et la préservation d’un climat de stabilité. Quant au Ghana, le risque principal réside moins dans une attaque spectaculaire que dans une lente pénétration des fragilités sahéliennes vers les régions septentrionales.
Faut-il éviter de réduire le 25 avril à une offensive spectaculaire ?
Oui. Réduire les événements du 25 avril à une offensive spectaculaire conduirait à en sous-estimer la portée. Le caractère spectaculaire existe évidemment. Des attaques coordonnées contre plusieurs localités produisent un effet psychologique immédiat. Elles frappent les opinions publiques, forcent les autorités à réagir et donnent aux groupes armés une visibilité politique importante. Mais le point central est ailleurs. Le 25 avril révèle surtout une cohérence stratégique. Les groupes cherchent à montrer qu’ils peuvent choisir le moment de l’initiative, coordonner plusieurs actions et imposer leur propre rythme au conflit. Pour les pays côtiers, le message est clair : il ne faut pas seulement observer les attaques elles-mêmes, mais ce qu’elles cherchent à démontrer. Dans le cas malien, il s’agissait moins de tenir durablement certaines positions que de montrer qu’aucun espace n’était totalement sanctuarisé.
A quel signal renvoie selon-vous la coordination FLA/JNIM ?
La coordination entre le FLA et le JNIM ne doit pas être interprétée comme une fusion idéologique. Les deux mouvements ne portent pas le même projet. Le FLA s’inscrit dans une revendication politico-territoriale liée au Nord du Mali et à l’Azawad. Le JNIM relève d’une logique jihadiste transnationale structurée autour d’une autre vision politique et religieuse. Mais les conflits prolongés produisent souvent des rapprochements tactiques. Des groupes différents peuvent coopérer lorsqu’ils identifient un adversaire commun ou un intérêt opérationnel partagé. Pour les États côtiers, cette évolution est importante. Elle montre que les alliances armées ne sont pas toujours fondées sur une proximité idéologique durable. Elles peuvent être pragmatiques, temporaires et néanmoins très efficaces sur le terrain. Cela oblige les services de sécurité à surveiller non seulement les groupes eux-mêmes, mais aussi les passerelles, les arrangements logistiques et les convergences ponctuelles entre acteurs armés.
La présence russe a-t-elle participé à la dégradation sécuritaire ?
Je serais prudent sur ce point. La dégradation sécuritaire au Mali ne commence pas avec la Russie. Lorsque Wagner arrive, la crise est déjà profondément enracinée et les groupes armés disposent déjà d’une capacité de circulation importante dans certaines régions du pays. En revanche, la présence russe accompagne un changement de méthode. Les autorités maliennes ont privilégié une réponse plus offensive, centrée sur la reprise du terrain et la pression militaire directe. Cette approche peut produire des résultats ponctuels. Elle peut permettre de reprendre l’initiative dans certaines zones et de réduire temporairement la liberté de mouvement des groupes armés.
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Mais la difficulté malienne dépasse la seule question militaire. Reprendre une localité ne signifie pas automatiquement stabiliser un territoire. Lorsque l’administration, la justice ou les services de base ne reviennent pas durablement, les groupes armés conservent souvent une capacité de réorganisation. Je ne dirais donc pas que la Russie est la cause de la crise malienne. Ce serait une lecture trop simpliste. Je dirais plutôt que le partenariat russe s’inscrit dans une séquence où la réponse militaire a pris une place centrale. Les événements du 25 avril rappellent surtout qu’un succès tactique ne produit pas automatiquement une stabilisation durable.
Comment réinventer la coopération internationale en matière sécuritaire afin qu’elle n’exacerbe pas davantage les conflits à configuration terroriste ?
La coopération sécuritaire doit être repensée. Une réponse militaire peut contenir une menace sans la réduire durablement si elle ne transforme pas la relation entre l’État et les populations locales. L’expérience colombienne offre une perspective intéressante. L’État n’a pas seulement affaibli les FARC par la force. Il a également tenté, avec des résultats inégaux, de réinstaller son autorité dans des territoires longtemps contrôlés par la guérilla. Là où cette présence est restée fragile, d’autres acteurs armés ou criminels ont rapidement occupé l’espace laissé vacant. Plus à l’est du continent, dans la Corne de l’Afrique, le cas somalien illustre les limites d’une coopération sécuritaire pourtant massive. Depuis 2007, la Somalie bénéficie de l’appui de l’Union africaine à travers l’AMISOM puis l’ATMIS, avec un soutien financier important de l’Union européenne.
Les États-Unis ont accompagné la montée en puissance de l’unité Danab, force d’élite spécialisée dans les opérations contre Al-Shabaab. La Turquie a, de son côté, formé et équipé les bataillons Gorgor de l’armée somalienne. Malgré cet investissement considérable, Al-Shabaab conserve une capacité de nuisance importante. Dans le Lower Shabelle, autour des axes reliant Mogadiscio aux zones agricoles du sud, le groupe prélève des taxes sur les camions et les commerces. Dans certaines localités rurales, ses tribunaux règlent également des litiges fonciers ou familiaux lorsque l’appareil judiciaire étatique est jugé trop lent ou trop éloigné. Le cas somalien rappelle ainsi qu’une coopération sécuritaire peut renforcer des unités et soutenir des opérations sans produire, à elle seule, une stabilisation durable. Le véritable enjeu reste la capacité de l’État à redevenir une autorité concrète et crédible dans les territoires disputés.
Quelle urgence pour le Bénin et le Togo ?
Pour le Bénin et le Togo, l’urgence n’est pas seulement d’empêcher une attaque. Les groupes armés cherchent aussi à fragiliser l’image de contrôle de l’État dans les zones septentrionales. Le candidat Romuald Wadagni avait choisi de lancer sa campagne présidentielle dans le Nord, à Kandi puis Banikoara et Ségbana. Ce choix montrait l’importance stratégique accordée à cette partie du territoire. Une dégradation sécuritaire dans le Nord pourrait donc dépasser le simple cadre militaire : elle pourrait fragiliser l’image de stabilité du pays et peser sur la confiance économique. Au Togo, l’enjeu est différent. Dans les Savanes, le risque est celui d’une tension sécuritaire durable qui obligerait l’État à mobiliser continuellement des ressources et à maintenir une pression sécuritaire constante dans la région. Dans les deux cas, la réponse ne peut pas être uniquement militaire. L’État doit éviter que les populations frontalières aient le sentiment d’être abandonnées ou durablement exposées.
Comment interpréter le silence des États côtiers ?
Le silence des États côtiers ne doit pas être interprété comme de l’indifférence. Il traduit surtout une prudence politique. Aujourd’hui, chaque prise de position sur le Mali peut rapidement être interprétée comme un alignement ou une hostilité vis-à-vis de l’AES. Pour des pays comme le Bénin, le Togo ou la Côte d’Ivoire, l’enjeu est délicat. Ils doivent suivre avec attention l’évolution de la situation sécuritaire au Sahel tout en évitant d’alimenter une polarisation régionale déjà forte. Une réaction publique trop directe pourrait être exploitée politiquement ou raviver certains narratifs sur une supposée opposition entre États côtiers et pays de l’AES.
Ce silence reflète aussi une réalité plus pragmatique. Ces États considèrent probablement que la priorité ne se joue pas dans la communication publique, mais dans l’ajustement discret de leurs dispositifs sécuritaires, le suivi du renseignement et la surveillance de leurs frontières septentrionales. Enfin, même en dehors du contexte AES, les réactions auraient probablement été mesurées. En Afrique de l’Ouest, les États évitent généralement de commenter publiquement les vulnérabilités sécuritaires de leurs voisins, surtout lorsqu’ils savent qu’ils peuvent eux-mêmes être confrontés demain à des pressions similaires.
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