Tribune : Le monde contemporain est traversé par une crise profonde du multilatéralisme. Alors que les conflits armés se multiplient sur les quatre continents de l’Ukraine au Soudan, du Sahel à la mer de Chine méridionale, en passant par le Proche-Orient et la région des Grands Lacs africains la question de la protection des civils s’impose avec une urgence renouvelée. Face à cette réalité, les organisations internationales et sous-régionales se trouvent confrontées à un paradoxe douloureux. En effet, elles disposent de mandats théoriquement robustes pour protéger les non-combattants. Leurs capacités opérationnelles, leur légitimité politique et leur cohérence interne semblent de plus en plus inadaptées à la complexité des crises actuelles.
La question n’est donc plus simplement de savoir si les organisations internationales veulent protéger les civils. Mais de comprendre pourquoi elles échouent si souvent à le faire. Et surtout, comment réformer radicalement leurs approches pour passer d’une protection symbolique à une protection effective.
Par Valery Sob Mouafo
Depuis la fin de la Guerre froide, la communauté internationale a progressivement construit un corpus normatif ambitieux autour de la protection des civils. La résolution 1265 du Conseil de sécurité de l’ONU (1999), la doctrine de la Responsabilité de Protéger (R2P) adoptée en 2005 au Sommet mondial, et l’évolution des mandats des opérations de paix ont théoriquement élevé la protection des civils au rang de priorité absolue. Cependant, la recomposition du système international autour d’une logique de puissance multipolaire a profondément affaibli ces acquis. Le droit de veto au Conseil de sécurité, jadis paralysé par la rivalité Est-Ouest, est aujourd’hui instrumentalisé de façon quasi-systématique par les grandes puissances pour protéger leurs alliés ou leurs zones d’influence. La Russie bloque toute résolution sur l’Ukraine, la Chine sur le Xinjiang, les États-Unis sur Gaza.
Ce retour du veto géopolitique rend l’ONU structurellement incapable d’agir lorsque les violations les plus massives impliquent directement ou indirectement un membre permanent du Conseil.
Au niveau régional, l’Union africaine, la CEDEAO, la SADC et d’autres organisations sous-régionales ont tenté de combler partiellement ce vide. Avec des succès mitigés. Si certaines opérations comme l’AMISOM en Somalie ou la MISMA au Mali ont permis de stabiliser temporairement des situations catastrophiques, elles ont aussi révélé des lacunes capacitaires criantes. Ces dernières vont de financement insuffisant, de chaînes de commandement fragmentées, d’absence de doctrine commune sur la protection des civils, et de dépendance vis-à-vis de bailleurs de fonds externes dont les agendas ne coïncident pas toujours avec l’intérêt des populations locales.
Les déficits structurels de la protection actuelle
L’échec récurrent de la protection des civils s’explique par plusieurs déficits structurels qui s’alimentent mutuellement. Le premier déficit est celui de la volonté politique. La protection des civils exige souvent des décisions politiquement coûteuses : confronter des gouvernements alliés, intervenir sans mandat clair, imposer des zones de sécurité, ou encore désarmer des groupes armés qui bénéficient de soutiens extérieurs. Dans un système international fondé sur la souveraineté étatique et les intérêts nationaux, ces décisions sont rarement prises à temps. Le deuxième déficit est capacitaire. La plupart des organisations régionales africaines ou asiatiques manquent cruellement de moyens militaires, de logistiques et de financiers autonomes. Leur dépendance vis-à-vis de contributions volontaires et de financements externes les rend vulnérables aux retraits soudains et aux conditionnalités politiques imposées par les donateurs.
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Le troisième déficit est normatif et doctrinal. Il n’existe pas de doctrine unifiée, partagée et contraignante sur ce que signifie concrètement « protéger les civils » dans un contexte de guerre urbaine, de conflit asymétrique ou de violence contre les civils par des acteurs non étatiques. Les règles d’engagement varient d’une mission à l’autre, créant une inégalité de protection selon le théâtre d’opération. Enfin, un quatrième déficit peut-être le plus insidieux est celui de la redevabilité. Les violations commises par les forces de maintien de la paix elles-mêmes notamment les abus sexuels documentés dans plusieurs missions onusiennes témoignent d’un déficit grave de mécanismes de contrôle interne. Ces scandales érodent la légitimité des missions et compromettent leur acceptation par les populations qu’elles sont censées protéger.
Innovations et réformes nécessaires : vers une protection effective
Face à ces défis, plusieurs pistes de réforme s’imposent, à la fois au niveau institutionnel, opérationnel et normatif.
Sur le plan institutionnel, il est urgent de repenser la gouvernance des organisations internationales chargées de la paix et de la sécurité. Une réforme du Conseil de sécurité, avec la limitation encadrée du droit de veto en cas de crimes de masse avérés sur le modèle de la proposition franco-mexicaine permettrait de débloquer des situations où l’inaction est aujourd’hui garantie. Parallèlement, les organisations régionales et sous-régionales doivent se doter de mécanismes de décision plus rapides et moins dépendants du consensus unanime, qui constitue souvent un frein à l’action collective urgente.
Sur le plan capacitaire, la création de forces de réaction rapide régionales permanentes dotées d’un financement prévisible, de règles d’engagement claires et de chaînes de commandement unifiées représente une innovation décisive. L’Union africaine a esquissé cette voie avec le concept de Force africaine en attente (FAA), mais sa mise en œuvre reste insuffisante. Il faudrait aller plus loin : financement automatique par des mécanismes régionaux autonomes, formation conjointe sur la doctrine de protection, et interopérabilité entre les contingents nationaux.
“Comités locaux de protection …”
Sur le plan technologique, les organisations internationales doivent investir massivement dans les capacités d’alerte précoce et de collecte de renseignements ouverts. L’utilisation de données satellitaires, d’intelligence artificielle pour détecter les mouvements de populations et les accumulations d’armements, et de réseaux de surveillance civile locaux permettrait d’anticiper les crises et de déclencher des réponses préventives plutôt que réactives. La mise en place de plateformes de partage sécurisé du renseignement entre organisations régionales et onusiennes constituerait un saut qualitatif majeur.
Sur le plan normatif, il est indispensable de codifier une doctrine commune de protection des civils qui soit contraignante pour toutes les missions, qu’elles soient onusiennes ou régionales. Cette doctrine devrait inclure des seuils clairs d’intervention, des règles d’engagement standardisées pour la protection active des civils, et des mécanismes automatiques de redevabilité en cas de violations commises par les forces elles-mêmes. La création d’un Observatoire international indépendant de la protection des civils, doté de pouvoirs d’enquête et de publication, renforcerait cette redevabilité.
Enfin, sur le plan politique, la réussite de la protection des civils passe par une meilleure intégration des acteurs locaux et de la société civile dans la conception et la mise en œuvre des mandats de protection. Les populations locales ne doivent pas être de simples bénéficiaires passifs, mais des partenaires actifs dans l’identification des menaces, la prévention des conflits et la reconstruction post-conflit. Des comités locaux de protection, articulés avec les dispositifs régionaux et internationaux, constitueraient un maillon essentiel d’une architecture de protection réellement efficace.
Conclusion
La protection des civils dans les conflits armés est l’un des défis les plus complexes et les plus urgents de notre temps. Le fossé entre les normes proclamées et la réalité vécue par des millions de civils tués, déplacés, affamés, mutilés est une condamnation sévère du système international actuel.
Combler ce fossé exige une volonté politique que l’on peine à trouver dans un monde où les grandes puissances privilégient systématiquement leurs intérêts stratégiques à leurs obligations humanitaires. Mais il exige aussi des innovations institutionnelles, capacitaires, technologiques et normatives qui sont à notre portée, si nous choisissons de les mettre en œuvre.
Le défi n’est pas seulement technique ou juridique : il est moral et politique. La question ultime est de savoir si la communauté internationale est prête à subordonner, au moins partiellement, la logique de la puissance à celle de l’humanité. La réponse à cette question déterminera, plus que toute autre, le destin des civils pris dans les conflits du XXIe siècle.
Valery Sob Mouafo
Advisor – Conflict, Risk & Organizational Mediation Specialist | Protection of Civilian I Human & Psychosocial Risk (RPS) | Governance, Dialogue & Crisis Leadership Prevention
En (Version)
The contemporary world is experiencing a profound crisis of multilateralism. As armed conflicts
multiply across four continents from Ukraine to Sudan, from the Sahel to the South China Sea,
through the Middle East and Africa’s Great Lakes region the question of civilian protection
presents itself with renewed urgency. Faced with this reality, international and sub-regional
organizations find themselves confronted with a painful paradox: they possess theoretically
robust mandates to protect non-combatants, yet their operational capacities, political legitimacy,
and internal coherence seem increasingly ill-suited to the complexity of today’s crises.
The question is therefore no longer simply whether international organizations want to protect
civilians, but rather why they so often fail to do so and above all, how to radically reform their
approaches in order to move from symbolic protection to effective protection.Mandate Weakened by Geopolitical Reconfigurations
Since the end of the Cold War, the international community has progressively built an ambitious
normative framework around the protection of civilians. UN Security Council Resolution 1265
(1999), the Responsibility to Protect (R2P) doctrine adopted at the 2005 World Summit, and the
evolution of peacekeeping mandates have theoretically elevated civilian protection to the status
of an absolute priority.
However, the recomposition of the international system around a multipolar logic of power has
profoundly weakened these achievements. The veto right in the Security Council, once
paralyzed by East-West rivalry, is today instrumentalized in a near-systematic fashion by the great powers to protect their allies or their spheres of influence. Russia blocks any resolution on
Ukraine, China on Xinjiang, the United States on Gaza. This return of geopolitical vetoing
renders the UN structurally incapable of acting when the most massive violations involve directly
or indirectly a permanent member of the Council.
At the regional level, the African Union, ECOWAS, SADC, and other sub-regional organizations
have attempted to partially fill this void, with mixed success. While some operations such as
AMISOM in Somalia or MINUSMA in Mali have managed to temporarily stabilize catastrophic
situations, they have also revealed glaring capacity gaps: insufficient funding, fragmented
chains of command, absence of a common doctrine on civilian protection, and dependence on
external donors whose agendas do not always align with the interests of local populations.The Structural Deficits of Current Protection
The recurring failure of civilian protection can be explained by several structural deficits that
mutually reinforce one another.
The first deficit is one of political will. Protecting civilians often requires politically costly
decisions: confronting allied governments, intervening without a clear mandate, imposing safe
zones, or disarming armed groups that benefit from external support. In an international system
founded on state sovereignty and national interests, these decisions are rarely made in time.
The second deficit is a capacity one. Most regional organizations in Africa or Asia are critically
lacking in autonomous military, logistical, and financial resources. Their dependence on
voluntary contributions and external funding makes them vulnerable to sudden withdrawals and
political conditionalities imposed by donors.
The third deficit is normative and doctrinal. There is no unified, shared, and binding doctrine on
what it concretely means to ‘protect civilians’ in the context of urban warfare, asymmetric
conflict, or violence against civilians by non-state actors. Rules of engagement vary from one
mission to another, creating unequal protection depending on the theater of operations.
Finally, a fourth deficit perhaps the most insidious is that of accountability. Violations committed
by peacekeeping forces themselves notably the sexual abuses documented in several UN
missions attest to a serious shortfall in internal oversight mechanisms. These scandals erode
the legitimacy of missions and undermine their acceptance by the very populations they are
supposed to protect.Necessary Innovations and Reforms: Toward Effective Protection
In the face of these challenges, several avenues for reform are urgently needed, at both the
institutional, operational, and normative levels.
At the institutional level, it is urgent to rethink the governance of international organizations
tasked with peace and security. A reform of the Security Council, with an encadred limitation of
the veto right in cases of proven mass atrocity crimes along the lines of the Franco-Mexican
proposal would help break the deadlock in situations where inaction is currently guaranteed. In
parallel, regional and sub-regional organizations must equip themselves with faster decision-
making mechanisms that are less dependent on unanimous consensus, which too often
constitutes a brake on urgent collective action.
At the capacity level, the creation of permanent regional rapid reaction forces endowed with
predictable funding, clear rules of engagement, and unified chains of command represents a
decisive innovation. The African Union has sketched this path with the concept of the African
Standby Force (ASF), but its implementation remains insufficient. Further steps are required:
automatic financing through autonomous regional mechanisms, joint training on protection
doctrine, and interoperability among national contingents.
At the technological level, international organizations must invest massively in early warning
and open-source intelligence capabilities. The use of satellite data, artificial intelligence to detect
population movements and weapons accumulations, and local civilian monitoring networks
would allow crises to be anticipated and preventive responses to be triggered, rather than
reactive ones. The establishment of secure intelligence-sharing platforms between regional
organizations and the UN would represent a major qualitative leap forward.
At the normative level, it is essential to codify a common doctrine of civilian protection that is
binding for all missions, whether under the UN or regional auspices. This doctrine should
include clear intervention thresholds, standardized rules of engagement for the active protection
of civilians, and automatic accountability mechanisms in cases of violations committed by the
forces themselves. The creation of an independent international observatory on civilian
protection, endowed with powers of investigation and publication, would reinforce this
accountability.
Finally, at the political level, the success of civilian protection depends on a better integration
of local actors and civil society in the design and implementation of protection mandates. Local
populations must not be mere passive beneficiaries, but active partners in identifying threats,
preventing conflicts, and rebuilding post-conflict societies. Local protection committees,
articulated with regional and international mechanisms, would constitute an essential link in a
genuinely effective protection architecture.Valery Sob Mouafo
The protection of civilians in armed conflicts is one of the most complex and urgent challenges
of our time. The gap between proclaimed norms and the reality experienced by millions of
civilians killed, displaced, starved, mutilated is a severe indictment of the current international
system.
Closing this gap requires political will that is increasingly difficult to find in a world where great
powers systematically prioritize their strategic interests over their humanitarian obligations. But it
also requires institutional, capacity, technological, and normative innovations that are within our
reach, if we choose to pursue them.
The challenge is not merely technical or legal: it is moral and political. The ultimate question is
whether the international community is prepared to subordinate, at least partially, the logic of
power to that of humanity. The answer to this question will determine, more than any other, the
fate of civilians caught in the conflicts of the twenty-first century.
Advisor – Conflict, Risk & Organizational Mediation Specialist | Protection of Civilian I Human & Psychosocial Risk (RPS) | Governance, Dialogue & Crisis Leadership Prevention
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