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Oswald Padonou : « le front terroriste est partout et nulle part à la fois »

Oswald Padonou : « Le front terroriste est partout et nulle part à la fois »

Par Arnauld KASSOUIN
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La création d’un front terroriste unifié ouest-africain est-elle possible ? Face à cette problématique, Oswald Padonou, politologue et spécialiste des questions de sécurité, en appelle au bon sens. D’un, il estime que le caractère disparate des actions des groupes sont à prendre au sérieux. De deux, il analyse qu’il faut plutôt comprendre « la progression du spectre territorial des groupes armés terroristes comme des foyers isolés mais connectés ». Dans cet entretien, dans une approche analytique et prospective, Oswald Padonou livre sa lecture de l’évolution du phénomène terroriste en Afrique de l’Ouest.

Arnauld KASSOUIN : « Le terrorisme représente aujourd’hui une menace existentielle pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest ». Quelle analyse faites-vous de ces propos de S.E. Dr Omar Alieu Touray, Président de la Commission de la CEDEAO ?

Oswald Padonou : Il y a effectivement une progression tout à fait inquiétante de la menace. Le président de la Commission l’a dit à New-York au Conseil de sécurité de l’ONU pour appeler à l’aide. Mais le dit-il suffisamment aux gouvernements des États membres et la Commission elle-même, prend-elle suffisamment en compte la gravité du problème dans ses réponses ? Il faudrait faire mieux que des déclarations. Pour financer leur réarmement, les Etats-Unis et l’Europe ont entre autres réduit l’aide publique au développement. Les Nations Unies réduisent de 20% leurs personnels. La CEDEAO pourrait également réduire de 30% ses frais de fonctionnement et les investir dans le financement de l’aide humanitaire aux réfugiés et déplacés de la région. De même, appuyer davantage la surveillance des frontières, par exemple. 

Face à la recrudescence des incidents sécuritaires dans le sud-ouest du Mali frontalier de la Mauritanie et du Sénégal, doit-on craindre l’ouverture d’un nouveau front terroriste en Afrique de l’Ouest dans un futur proche ?

Le front terroriste est partout et nulle part à la fois. Il faut lire la progression du spectre territorial des groupes armés terroristes comme des foyers isolés mais connectés et pas comme une ligne de front qui évolue en longitude et en latitude. La Mauritanie, le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont exposés à cette menace. Je pense que ces États en sont pleinement conscients et prennent des dispositions pour la contrer. Toutefois, l’essentiel se jouera sur la coopération transfrontalière qui exige un minimum de confiance entre les gouvernements et une interopérabilité parfaite entre les armées et services de sécurité.

À l’image des pays du Sahel central, pensez-vous que le coup d’État qui a eu lieu en Guinée-Bissau pourrait aggraver davantage la stabilité régionale étant donné le contexte sécuritaire qui prévaut actuellement ?

D’autres l’ont dit avant moi. La CEDEAO qui est l’organisme garante des mécanismes régionaux de sécurité collective joue son ultime crédibilité dans ce dossier. Évidemment, ce coup d’État fragilise ce pays déjà fragile à tous points de vue. L’absence de pouvoir légitime et efficace entraîne une précarisation accrue du service public de la sécurité et accélère la propagation de la violence et le délitement de la société. Donc, oui, il s’agit d’une menace directe à la stabilité régionale qui appelle des mesures. Mais je ne me fais pas d’illusions. Les États membres sont chacun occupés à gérer leurs propres fragilités et défis. Il n’y aura pas de mobilisation particulière pour la Guinée-Bissau. Une certaine lassitude voire impuissance vient en rajouter à cette situation. 

Pour vous, quels sont les facteurs structurels essentiels qui facilitent l’expansion des groupes armés à travers la ceinture qui s’étend de la Mauritanie à l’Ouest jusqu’au bassin du Lac Tchad à l’Est ?

Ces facteurs sont nombreux et à peu près connus de tous. Ce sont les mêmes raisons qui ont permis leur implantation qui expliquent leur expansion. Je peux les regrouper en trois segments : religieux et doctrinaires, criminels et mercantiles, et enfin opportunistes et par nécessité. Le contexte leur offre des espaces incontrôlés, des complicités actives et une précarité préoccupante pour faire prospérer leur discours contestataire d’un ordre politique et social injuste. Les structures de pouvoir du local au national créent beaucoup de privilégiés et de marginaux. Dans bien des cas, l’émancipation du statut de marginalisé passe par la détention d’armes à feu et à la capacité à soumettre par la violence.

La création d’un arc ou d’un sentier djihadiste ouest-africain par le JNIM et l’État Islamique est-elle réaliste au vu de l’intensification de leurs activités dans la bande côtière ?

Ce n’est pas une vue de l’esprit. 

Peut-on établir un parallélisme entre les dynamiques actuelles du JNIM et de l’État Islamique dans la bande côtière, et l’ambition de Dan Fodio de créer un État islamique unifié qui couvrirait des espaces géographiques du Sahel central jusqu’en Afrique centrale ?

Les Groupes armés terroristes ont montré depuis 2012 dans la région un savant mélange de patience stratégique et de vision du temps long. Mais pour eux également, il y a loin de la coupe aux lèvres. Les peuples ouest-africains restent attachés aux valeurs du vivre-ensemble et entendent faire barrage à toutes les aventures qui les éloigneraient de leurs vœux de liberté et de prospérité.  

Outre le fait que le complexe W-A-P sert parfois de zone de repli et de base opérationnelle pour ces groupes, quelles sont les raisons précises de leur acharnement contre le Bénin ? 

Je n’ai aucune idée de ces raisons. Mais ils sont peut-être là où ils pensent pouvoir faire avancer leur agenda criminel. Mais la résistance et l’opposition des populations et de leur armée dément ce calcul. Les Forces armées et de sécurité continuent à garantir l’intégrité du territoire, au prix fort ; certes.

Le JNIM et l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS) ont intensifié les hostilités ces derniers mois au Sahel central. Comment expliquer cette prééminence ?

Quelque chose de cyclique. La logique criminelle de contrôle des rentes et les divergences idéologiques.  

Pour éviter la création d’un sentier djihadiste ouest-africain, quelles priorités identifieriez-vous pour renforcer la résilience des États Ouest-Africains ?

Des armées fortes et efficaces. Une police de proximité. Une justice plus rapide et plus juste. Des investissements pour désenclaver certaines régions. Des opportunités pour les jeunes. Tout cela à la fois !

En matière de perspectives au niveau local, que pourraient faire les communautés des régions septentrionales pour organiser leur propre résilience face aux groupes terroristes ?

Nous devons apprendre des erreurs des autres. Il faut faire confiance aux communautés et densifier le lien entre elles et l’État. En plus, il existe déjà des mécanismes de co-production de la sécurité au plan local. Il faut juste donc les faire fonctionner davantage et donner les moyens à la police et à l’armée de faire leur travail. Je fais partie de ceux qui soutiennent la nécessité de constituer une Réserve fonctionnelle pour les armées ; mais elle est le contraire même d’une solution communautaire. Nos États et nos Nations sont en construction. Les solutions qui marginalisent l’État et l’ensemble des pouvoirs publics ne peuvent pas prospérer durablement.

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