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Hovi Jean-Marc : La Force en attente de la CEDEAO face à l'inertie

Hovi Kouamé Jean-Marc : « La réactivité de la Force en attente de la CEDEAO est assez limitée »

Par Arnauld KASSOUIN
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CEDEAO : Face à l’enlisement des crises sécuritaires au Sahel central, l’architecture de paix régionale est-elle à bout de souffle ? Pour Hovi Kouamé Jean-Marc, Coordonnateur du West Africa Network for Peacebuilding (Wanep) Côte d’ivoire, le constat est sans appel : entre lourdeurs institutionnelles et défis de souveraineté, la réactivité de la Force en attente de la CEDEAO montre ses limites. Dans cet entretien exclusif, l’expert décrypte les failles d’un mécanisme sous pression et propose des leviers urgents pour repenser l’interventionnisme ouest-africain.

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN

Arnauld KASSOUIN : Pour mettre en échec le coup d’Etat du 7 décembre, le Bénin a fait appel à la CEDEAO. Quelle lecture géopolitique peut-on faire de l’interventionnisme de la CEDEAO dans l’avortement de ce coup de force ?

Hovi Kouamé Jean-Marc : Dans un premier temps, il faut noter que ce coup de force intervient à quelques mois de l’organisation des scrutins. Alors même que les candidats de l’opposition et du parti au pouvoir sont désignés, ce coup d’État apparaît comme un moyen de venir endiguer ou empêcher les velléités de succession déjà déclarées au sein de la mouvance présidentielle. C’est une manière de signifier qu’il y a peut-être un malaise au sein de la communauté politique béninoise ou de l’organisation politique au Bénin. Cela étant, l’intervention de la CEDEAO rentre aussi dans un cadre normatif connu et conçu avec sa Force en attente, qui vient finalement apporter du poids aux opérations de l’organisation et à la collaboration régionale de façon générale.

Cette intervention correspond à ce que l’on a toujours souhaité en matière de prévention des conflits de la part de la CEDEAO, afin qu’elle puisse intervenir pour garantir le respect de l’ordre constitutionnel. En soi, pour l’institution, c’est une réussite. Cela n’empêche pas qu’il faille toujours discuter des causes réelles qui ont entraîné cette tentative de coup d’État. Car si elles ne sont pas identifiées et traitées, il arrivera un moment où la Force en attente elle-même ne pourra plus endiguer ces tentatives de coup d’Etat.

De ce coup d’Etat manqué et du rôle potentiel qu’a joué la CEDEAO, est-il réaliste d’affirmer sans se tromper que l’institution a retrouvé son rôle d’instance régulatrice dans la sous-région ?

Je ne pense pas qu’elle l’ait perdu. Je pense plutôt qu’elle se retrouve confrontée à une réalité intrinsèque, de plus en plus prépondérante. Tant pour les pays du Sud global que pour les pays occidentaux : c’est la souveraineté des États qui est engagée. D’un contexte à l’autre, l’intervention de la CEDEAO s’avère possible ou impossible. Dès lors, je pense que cela rejoindra l’escarcelle des réussites de la CEDEAO. Nonobstant, les dossiers du Togo, du Mali, du Burkina Faso, du Niger, de la Guinée et de la Guinée-Bissau demeurent des points sur lesquels une fermeté de l’organisation est attendue. Tout en tenant compte, bien sûr, des impératifs diplomatiques.

Peut-on faire déduire de l’évènement du 7 décembre au Bénin que la CEDEAO se révèle davantage comme un « tigre de papier » face aux groupes recourant au terrorisme ou simplement un outil dont la réactivité est limitée aux crises politiques ?

La réactivité de la Force en attente de la CEDEAO est encore assez limitée aux crises politiques. Cela tient à la structure même de ses mécanismes d’intervention. Mais aussi à la nature du défi sécuritaire à endiguer. Le terrorisme étant transfrontalier et asymétrique, il est plus difficile pour une force militaire régionale d’engager immédiatement des opérations de lutte sans l’accord préalable des États, qui eux sont souverains dans leurs stratégies. Implicitement, l’état des relations bilatérales entre les pays entre aussi en ligne de compte. Par exemple, les relations qu’entretient la Côte d’Ivoire avec ses voisins du Nord diffèrent de celles du Togo ou du Bénin avec ces mêmes pays. De ce fait, il est plus complexe pour la CEDEAO, lorsque le climat n’est pas au beau fixe, de coordonner la gestion des crises liées au terrorisme.

Il existe déjà des initiatives, comme l’Initiative d’Accra. Toutefois, il faut aller au-delà pour endiguer la menace du terrorisme et de l’extrémisme violent de façon générale. Tant sur le plan sécuritaire que socio-économique. Quitte à être pragmatique : si la communauté des États de l’Afrique de l’Ouest ne dispose pas des leviers militaires déterminants pour lutter contre ce phénomène, elle devrait se concentrer sur les dimensions économiques et culturelles. Si elle peut agir à ce niveau, qu’elle le fasse, tout en laissant aux États la légitimité et la souveraineté nécessaires pour mener leurs propres actions sécuritaires.

Face à l’extension de la menace terroriste aux pays côtiers du Golfe de Guinée (Bénin-Togo), la FAC peut-elle réellement jouer un rôle de force de confinement efficace, ou risque-t-elle simplement de déplacer la violence sans la réduire ?

La Force en attente peut jouer un rôle. Cependant, il y va plus de la souveraineté démocratique, ou du niveau de développement institutionnel. Je veux dire par là que si l’on prend l’exemple du Togo, la réforme constitutionnelle a entraîné une nouvelle vague de contestations. Dans le cas du Bénin, la situation semble assez calme et posée, bien qu’il existe certaines critiques sur la gestion du régime. En Côte d’Ivoire également, des contestations ont suivi les derniers scrutins.

Pratiquement, notons que les pays de la zone se trouvent à un carrefour démocratique où il est impératif d’asseoir des institutions solides et de favoriser le dialogue politique de façon générale. Si ce socle est établi, je pense que les décisions politiques qui suivront, notamment en ce qui concerne la lutte contre l’extrémisme violent et toute autre forme de criminalité, pourront être durables.

Selon vous, quelles sont les priorités essentielles que les institutions ouest-africaines comme la CEDEAO et l’AES doivent adopter pour améliorer leur efficacité dans la gestion des conflits liés au terrorisme ?

Dans un premier temps, il convient de confirmer, voire d’asseoir, les principes de liberté de déplacement et d’association sur les territoires. De telle sorte qu’il n’y ait pas de cassure, qu’elle soit sociale ou économique, entre ces différents États. Ensuite, il importe d’user de la diplomatie en intégrant des tierces parties dans les négociations lorsqu’il s’agit de relations conflictuelles entre deux États. Je le dis ouvertement. Si demain, par exemple, un pays comme le Ghana est en difficulté avec le Burkina Faso pour une raison quelconque, un autre pays peut, si ces deux États lui accordent la légitimité nécessaire, engager des pourparlers et une médiation. L’objectif sera de privilégier la voie de la concertation pour clarifier leurs actions militaires respectives et conduire efficacement les initiatives régionales, telles que l’Initiative d’Accra.


Il en sera de même pour la mise en œuvre ou la mise en place de stratégies nationales de lutte contre l’extrémisme violent. Qu’il conviendrait d’arrimer à une stratégie régionale. Cela ne pourra se faire que par une collaboration étroite et, au préalable, par l’acceptation mutuelle des entités concernées, afin de favoriser le retour à l’ordre constitutionnel. La grande difficulté à laquelle les communautés économiques seront toujours confrontées réside dans l’indépendance des États. Les États sont souverains, on ne peut leur imposer ni un régime de gouvernance, ni un système politique particulier. On le voudrait bien, mais tant que les organisations régionales ne disposent pas de ce pouvoir supranational, cela reste impossible. Malheureusement, le risque est que la “loi du plus fort” continue de prévaloir.

Compte tenu des échecs des forces conjointes dans la sous-région, pensez-vous qu’elles restent l’option prioritaires pour lutter efficacement contre le terrorisme régional ? Comment les repensés selon-vous ?

Oui, il est primordial de mener des actions conjointes. Le traitement réservé à la menace terroriste en Côte d’Ivoire, par exemple, ne peut avoir d’impact réel s’il ne s’articule pas avec celui des pays limitrophes. On partage des frontières naturelles, des ressources, ainsi que des communautés. Bien souvent, ce que nous nommons “frontières” ne sont en réalité que des passages naturels. À mon avis, c’est même impossible d’endiguer ce problème sans une collaboration étroite entre les différents acteurs. Il faudrait peut-être dissocier les choses. Si l’on estime aujourd’hui que les leviers de la CEDEAO ou son positionnement politique actuel ne permettent pas de concilier son action avec l’autonomie des États de l’AES (Alliance des États du Sahel), alors déléguons ce mandat à une structure conjointe purement opérationnelle.

L’objectif serait que cette dernière dispose de la force nécessaire pour agir, par exemple via un centre opérationnel interarmées régional. Je sais qu’une telle institution est déjà prévue dans les textes de la CEDEAO. Cependant, disposer d’un tel mécanisme de façon indépendante, via un autre accord, pourrait être plus efficace. Je reviens à l’Initiative d’Accra qui, à mon sens, représente le cadre le plus adapté pour favoriser l’entente et la collaboration opérationnelle dans la lutte contre le terrorisme. Il est impératif d’en faire la promotion et, surtout, de se donner les moyens d’un autofinancement. Si les ressources sont disponibles et gérées de manière autonome, l’action peut enfin être menée.

Si vous deviez proposer une seule réforme radicale pour que la Force en attente ne soit plus perçue comme un instrument de sauvegarde des élites politiques, quelles serait-elle : une composante civile plus forte ou une chaîne de commandement totalement dépolitisée ?

La composante civile est primordiale. L’enjeu actuel est d’intégrer au cœur de cette dynamique les structures civiles d’alerte précoce et de protection des droits de l’homme. Il s’agit de leur donner les moyens juridiques et matériels pour mobiliser les sociétés civiles nationales autour de thématiques communes de résilience. Concernant la chaîne de commandement, une réforme de la CEDEAO semble nécessaire pour redéfinir son mandat et son mode de gouvernance. Il conviendrait de lui octroyer davantage de pouvoir pour intervenir dès lors que textuellement les accords liant les pays au sein de la communauté sont violés. Ce n’est vraiment pas évident mais il y a moyen. Surtout si on renforce cette composante civile à avoir des leviers de pression civile.

En un mot, quel sera selon vous le statut de la FAC en décembre 2026 : un pilier de l’architecture africaine de paix ou un souvenir de l’intégration régionale passée ?

En vérité, les deux approches se complètent. La Force en attente doit impérativement être renforcée. Déjà, l’intégration de la composante civile et l’acceptation de cette dernière est cruciale. Mais, il faut qu’elle s’inscrive surtout dans la durée. Alors que le mandat militaire intervient souvent lorsque le conflit est déjà manifeste, la composante civile, elle, doit agir en amont dans la prévention et en aval dans la reconstruction post-conflit. C’est le seul levier capable de proposer des solutions durables en impliquant directement les communautés de base. Par ailleurs, il est essentiel d’intégrer le cadre normatif et législatif en impliquant les parlementaires. Faire des parlementaires des acteurs de la gouvernance sécuritaire, soutenus par une société civile forte, permettrait de légitimer les actions entreprises et d’assurer une stabilité sur le long terme.

“En travaillant sur la prospérité commune, nous bâtissons …”

Nous sommes à la croisée des chemins. Il existe aujourd’hui une triple obligation : de réforme, de renforcement et, par-dessus tout, de collaboration fraternelle. Entre les États de l’AES et les nôtres, nous sommes frères et sœurs. Cette réalité doit primer.  Il y a aussi nécessité d’évaluer honnêtement les voies et moyens que nous donnons à nos communautés économiques notamment la CEDEAO.   La décharger si possible de ce qui n’est plus de son ressort et consolider ses acquis. Notamment en matière de libertés de circulation, de commerce et d’établissement. Renforcer l’intégration économique et culturelle est un levier sécuritaire majeur.

En développant un marché intérieur fort, des valeurs boursières communes et une véritable zone de libre-échange, nous créons un intérêt vital à préserver la paix. Plus les enjeux économiques seront partagés, plus les États seront enclins à sécuriser leurs frontières. En travaillant sur la prospérité commune, nous bâtissons, je pense que ça va renforcer aussi les aspects sécuritaires.  

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