Le Nigéria est-il en passe de devenir un protectorat sécuritaire de Washington ? Si la reconfiguration de la puissance américaine sur le continent suggère une emprise croissante, l’analyse de terrain appelle à la nuance. Pour Vincent Foucher, chercheur au CNRS (laboratoire LAM – Sciences Po Bordeaux) et spécialiste des insurrections djihadistes dans le bassin du lac Tchad, le scénario d’une vassalisation militaire est loin d’être écrit. En effet, selon lui, « l’américanisation » de l’appareil de sécurité nigérian reste limitée. Dans cet entretien, l’expert analyse les répercussions stratégiques de l’intervention du 25 décembre. Il y aborde également les réels leviers de l’influence des États-Unis dans la région.
Arnauld KASSOUIN : En tant que connaisseur des dynamiques sécuritaires ouest-africaines, quelle analyse faites-vous des prétextes ayant favorisé l’interventionnisme états-unien du 25 décembre au nord-ouest du Nigeria ?
Vincent Foucher : La justification que Trump a annoncée, c’est le supposé génocide des chrétiens au Nigeria, génocide face auquel l’Etat nigérian serait défaillant, voire complice. Il s’agit là d’un vieux thème que certains militants chrétiens nigérians – et notamment des défenseurs de la cause séparatiste igbo, très influents dans la puissante diaspora igbo aux Etats-Unis – utilisent depuis des décennies. Ces militants se sont trouvés des relais dans la droite chrétienne aux Etats-Unis, que Trump doit absolument ménager. Il n’y a évidemment pas de génocide des chrétiens au Nigeria. Il y a une série de groupes djihadistes qui tuent les chrétiens et attaquent des églises, surtout dans le nord-est du pays, à cause de leur identité religieuse, comme un défi à l’Etat nigérian, et avec sans doute dans l’idée d’attiser les tensions inter-religieuses.
Une guerre civile inter-religieuse serait une merveilleuse chose pour eux. Et puis dans la bande centrale du pays, la Middle Belt, on a des affrontements autour de la transhumance du bétail qui opposent pasteurs musulmans et agriculteurs chrétiens. Mais ces affrontements ne sont pas essentiellement religieux – il y a des affrontements du même genre entre pasteurs musulmans et agriculteurs musulmans dans le nord du pays. Par ailleurs, l’Etat nigérian fait comme il peut – c’est-à-dire pas très bien – mais il n’est pas particulièrement biaisé en faveur de l’une ou de l’autre communauté. Il y a dans la loi nigériane un « principe fédéral » qui assure que toutes les communautés du pays ont accès aux responsabilités politiques et aux corps de l’Etat.
Dans un pays à l’équilibre confessionnel aussi fragile que le Nigeria, ne peut-on craindre que la lecture occidentale du conflit nigérian serve d’outil de recrutement pour les groupes recourant au terrorisme, en validant leur rhétorique de « croisade » ?
En effet, dans ses prises de position sur le génocide chrétien, Trump a semblé d’abord valider la vision des djihadistes, qui perçoivent le monde comme essentiellement divisé par une lutte entre chrétiens et musulmans. Trump et les djihadistes sont ce que l’anthropologue Germaine Tillion appellent des « ennemis complémentaires » : des acteurs politiques qui se définissent et se renforcent de leur inimitié mutuelle. On avait déjà vu cette logique à l’œuvre lors de l’invasion de l’Irak par les Américains à la suite du 11 septembre : l’intervention américaine avait involontairement facilité l’expansion du djihadisme en Irak.
A la suite des propos de Trump, la faction de l’Etat islamique dans le nord du Nigeria n’a d’ailleurs pas manqué de mener des attaques contre des chrétiens dans l’Adamawa, dans le nord-est du pays, et une autre faction djihadiste, celle des héritiers de Abubakar Shekau, s’en est pris à une école chrétienne dans le nord-ouest du pays. Mais la position américaine, à l’épreuve de la réalité, s’est depuis un peu nuancée : Washington collabore en fait avec le président nigérian Bola Ahmed Tinubu, lui-même musulman, dans la réponse.
Cette intervention est-elle le signe d’une impuissance de l’armée nigériane à sécuriser son propre territoire ou le début d’une doctrine de « co-souveraineté » sécuritaire assumée avec Washington ?
Il est évident que cette intervention américaine dans le débat et sur le sol nigérian témoigne des difficultés de l’armée nigériane. Cette dernière est capable d’empêcher djihadistes et bandits de s’emparer de villes importantes, mais elle ne parvient pas à reprendre le contrôle de façon pérenne dans toute une série de zones rurales. L’opinion publique nigériane a d’ailleurs été très divisée face à l’action de Trump, certains la déplorant tandis que d’autres l’ont plutôt bien accueillie, la considérant comme nécessaire compte tenu de l’échec de l’Etat nigérian. Mais pour Trump, il me semble qu’il s’agisse surtout d’une opération médiatique à destination de la droite chrétienne américaine. Trump ne s’intéresse guère à l’Afrique et n’a guère envie d’y dépenser des ressources militaires coûteuses.
La frappe américaine initiale – seize Tomahawk, des missiles qui coûtent au minimum un million de dollars à l’unité – a été un coup médiatique spectaculaire, le jour même de Noël. Mais depuis, il n’y a pas eu d’autres frappes américaines au Nigeria. Il semble que les Etats-Unis se contentent maintenant de soutenir l’effort de l’armée nigériane, notamment en donnant des renseignements. Ceci n’est d’ailleurs pas totalement nouveau – la Force multinationale mixte, qui rassemble les pays du Bassin du Lac Tchad dans la lutte contre les factions djihadistes au Lac Tchad, bénéficiait déjà d’un appui des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni en matière de renseignement.
Aux dernières nouvelles, Israël souhaite également coopérer avec le gouvernement nigérian sur le plan sécuritaire. Alors, en s’appuyant sur des frappes aériennes massives et une technologie de pointe sans pour autant tenir le terrain social, le Nigeria ne risque-t-il pas de reproduire l’échec de Kaboul : une armée nationale dépendante de l’assistance étrangère et déconnectée des réalités rurales ?
Les autorités israéliennes ont une diplomatie active en Afrique. Elles jouent notamment sur les clivages entre chrétiens et musulmans pour essayer de se trouver des alliés, pour réduire leur isolement diplomatique, mais aussi pour consolider leur lien avec la droite américaine. Israël a déjà des liens en matière de sécurité avec des pays du Bassin du Lac Tchad comme le Nigeria, mais surtout avec le Cameroun. Mais la différence avec l’Afghanistan est nette : on ne va pas avoir une présence massive de soldats américains ou israéliens sur le sol nigérian. Ce qu’on va avoir, c’est en fait dans la continuité de ce qu’on a déjà : des formes de coopération, de la fourniture d’armements, de renseignements, de formations.
Par ailleurs, les djihadistes nigérians, même s’ils sont actifs, n’en sont pas au stade des Talibans : ils contrôlent des enclaves limitées, et ils sont certes suffisamment implantés pour tenter d’ouvrir de nouveaux fronts et de créer des réseaux dans de nouvelles zones, mais on est encore loin de la situation afghane.
Alors que l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est tournée vers Moscou, le Nigeria semble devenir le bastion de l’influence américaine en Afrique de l’Ouest. Comment Abuja peut-il éviter de devenir le terrain d’une guerre par procuration entre les intérêts du Pentagone et ceux des paramilitaires russes présents aux frontières nord ?
Le Nigeria est depuis longtemps un partenaire important pour les Etats-Unis et je ne suis pas sûr qu’on assiste à une guerre par procuration entre les Etats-Unis et la Russie en Afrique de l’Ouest. Les Etats-Unis et la Russie cherchent à étendre leur influence, bien sûr, à forger de nouvelles alliances, et il n’est pas impossible que Washington cherche à se rapprocher de l’Alliance des Etats du Sahel. Mais les tensions entre le Nigeria et l’AES renvoient surtout à des préoccupations locales : le président nigérian connaît l’histoire du Nigeria et se méfie des coups d’Etat militaires.
Cette intervention unilatérale du 25 décembre (bien qu’approuvée par Abuja) fragilise davantage la CEDEAO selon certains analystes. Pour vous, l’américanisation de la sécurité nigériane condamne-t-elle la CEDEAO à une obsolescence irréversible en matière de gestion du terrorisme ?
Je ne suis pas certain que l’intervention américaine ait un gros impact sur le destin de la Cedeao. L’américanisation de la sécurité nigériane va probablement rester limitée. Quant à la Cedeao, elle est mal en point pour bien d’autres raisons et depuis bien plus longtemps.
Pourquoi l’américanisation de la sécurité nigériane resterait limitée selon vous ?
On sait le peu d’intérêt, et même le mépris, que Donald Trump éprouve pour les pays africains, qu’il range parmi ceux qu’il appelle les « shithole countries ». De façon symptomatique, le Nigeria figure parmi les pays pour lesquels les autorités américaines viennent de suspendre la délivrance des visas. Trump ne s’intéresse pas vraiment au Nigeria et à sa population, chrétienne ou non. Il a simplement utilisé le dossier nigérian pour complaire à la droite chrétienne américaine. Et depuis les frappes spectaculaires de Noël, l’engagement militaire américain semble se stabiliser sur un soutien limité. Il n’y a donc pas vraiment d’américanisation de la sécurité nigériane.
Dans quelle mesure la doctrine de souveraineté du Nigéria constitue-t-elle un rempart contre Hard Power de Washington ?
Le Nigeria s’est toujours considéré comme une grande puissance, et a toujours voulu exercer une sorte de leadership en Afrique de l’Ouest comme sur la scène internationale. Mais face à la pression de Trump et à ses résonances au Nigeria même, les autorités nigérianes n’ont pas réagi de manière frontale. Elles ont cherché à discuter avec Washington et à définir une sorte de compromis, compromis qui arrangeait plutôt Trump, qui n’avait de toute façon pas l’intérêt et l’intention d’intervenir de façon intense.
Pour éviter la dépendance aux puissances extérieures, est-il encore réaliste d’envisager une force d’intervention régionale véritablement indépendante, ou le Nigeria a-t-il définitivement acté la fin du multilatéralisme africain en matière de défense ?
Le multilatéralisme africain a toujours été un projet compliqué. Ses opérations ne sont généralement possibles qu’avec un soutien financier des partenaires occidentaux, notamment de l’Union européenne en Somalie ou au Lac Tchad. Il y a quelques exceptions, mais il s’agit généralement de crises de petite amplitude, où quelques Etats africains relativement puissants ont un vrai intérêt à agir et se servent du cadre régional pour le faire – c’est le cas lors de l’intervention de la Cedeao en Gambie en 2016-2017 et au Bénin tout récemment. Face à des crises d’ampleur, comme celles qui résultent des mobilisations djihadistes, le régionalisme africain n’a jusqu’à présent jamais offert de solution. Même la FMM, longtemps saluée comme un succès, est en crise, notamment à cause des tensions entre le Niger et Nigéria. Elle ne mène plus vraiment d’opérations depuis 2024.
Entretien réalisé par Arnauld KASSOUIN
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