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Scarifications ou marques Vodun : carte d’identité, pacte ancestral et écriture sacrée

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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« Le corps de l’Africain ne s’écrivait pas sur du papier, il s’écrivait sur sa peau ». Cette phrase du professeure Martine de Souza résume à elle seule l’enjeu de cette tribune. Alors que le prêtre catholique Gaston Aïtondji présente les scarifications dans le Vodun comme une rupture avec Dieu, le professeur Dodji Amouzouvi, socio-anthropologue, retourne l’argument sur son propre terrain : celui de la Bible. De Caïn à Jésus, en passant par Abraham et Paul, l’Ancien et le Nouveau Testament, démontre-t-il, regorgent de marques identitaires, de cicatrices sacrées et de stigmates divins.

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Le sèxhui (1) dans la rhétorique du Père Gaston : Archi faux ! le sèxhui n’est ni effaçable ni remplaçable par les scarifications et celles-ci ne séparent pas de Dieu

Prof. Dodji AMOUZOUVI
Professeur Titulaire de Socioanthropologie religieuse

Pour le Père Gaston qui affirme présenter les résultats de ses recherches scientifiques lors d’un colloque et qui demande à cor et à cri de lui apporter le change ou de poursuivre ses travaux, même au risque de le contredire, « … Après la renaissance symbolique du Vodunsi, on lui enlève le Sèxhui, on le scarifie désormais pour qu’il porte désormais la signature du Vodun et non de Dieu ». Entre une ignorance intellectuelle, un mépris ravageur même dans les rangs de ses confrères prêtres qui portent des scarifications et une condescendance d’une autre époque, le père Gaston a besoin de bien se faire former. Pour cela, c’est sur son propre terrain biblique que je montrerai l’ignorance intellectuelle et son parti pris infécond, ainsi que son mépris pour les humains et surtout ses collègues prêtres qui portent des marques identificatoires, sa condescendance pour honorer ses maîtres coloniaux et missionnaires. Je finirai par lui donner quelques ouvrages à lire. Puisque visiblement « le scientifique national » n’a cité aucune source sur le sens et la portée des scarifications fussent-elles communautaires, sociales, ethniques ou religieuses.

1• Une approche mensongère sur fond de mépris

Déjà le Sèxhui n’est pas une scarification. C’est des marques indélébiles que Dieu a placées dans la paume des mains des humains. Nous naissons avec et on en fait plusieurs usages, et interprétations. C’est absolument faux de le comparer sans précaution aux scarifications dans le Vodun feignant d’oublier tout le réseau conceptuel et l’environnement de sens que cela appelle. Au-delà du mensonge, c’est un important mépris à tous ceux qui portent ces scarifications qui prennent racine dans le Vodun mais qui définissent la commune appartenance à une famille, à un clan, à une tribu bref à une communauté. Et parmi ses collègues prêtres, ses supérieurs évêques, archevêques et peut-être Noce apostolique quelque part dans le monde on en trouve. Ce mépris continue sur fond d’ignorance. L’ignorance et le mépris deviennent criards quand on ramène ces marques naturelles de la main aux scarifications du Vodun et qu’on en déduise une séparation avec Dieu, une sorte de perdition. Mais de quel Dieu parle-t-il à la fin ? De son Dieu ? Le chrétien ? Mais n’a-t-il pas encore compris que son Dieu (Père Fils et St Esprit), n’est pas le Dieu Vodun ? Le vrai scientifique ne commettrait jamais cette erreur. Il définirait les concepts et délimiterait les champs.

Pour parvenir à ces conclusions, une des démarches scientifiques (si vraiment il s’agit de la science) aurait été de parcourir les sens et portées des scarifications dans les Afriques ou tout au moins dans les communautés béninoises.

Ensuite, il s’agira de questionner et de recueillir les rôles et fonctions des scarifications en général, les dynamiques et évolutions internes qu’elles connaissent pour enfin cerner au plus près celles du Vodun. Ne l’ayant pas fait, il est totalement passé à côté de son rôle de chercheur ou de scientifique et mérite qu’on le tienne par la main pour l’instruire. Mais avant, reconnaissons que ce faisant, il nourrit son propre égo, il sert sa cause. Il perpétue l’œuvre de ses ancêtres ou devanciers dans la foi en Afrique ; je parle des missionnaires. Sauf qu’aujourd’hui les temps ont changé et les hommes aussi. Et ça, le père qui voudrait prendre le rôle du scientifique ne l’a pas compris aussi. Les vieilles et fausses recettes ne fonctionnent plus. Déjà que dit sa propre référence biblique à ce sujet ?

2• La bible comme un support privilégié de scarification

Pour mieux expliquer quelque chose à quelqu’un afin qu’il vous comprenne bien et vite, il faut aller sur son propre terrain. Le terrain par excellence du prêtre c’est la Bible. Après je viendrai parachever sa formation sur le terrain de la société. Disons le d’emblée : la Bible est pleine de situation de scarifications. Le Dieu de la Bible est lui-même le premier scarificateur de l’humanité. Notre chercheur l’a oublié (volontairement peut-être ?). Mentionnons simplement cinq occasions pour étayer notre propos.

2.1. La marque de Caïn (Genèse 4:15)

C’est la première scarification de l’histoire biblique. Après que Caïn a tué Abel, Dieu ne le tue point. Il lui met une marque sur le front. En hébreu le mot ‘owth peut désigner « signe », « tatouage », « cicatrice » ou encore « marque ».
La Bible renseigne que « L’Éternel mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point ». A l’analyse ce signe est comme une scarification ethnique. Les exégètes les plus futés l’ont démontré. C’est une marque d’appartenance et de protection. Dieu marque le meurtrier pour que personne ne touche à son clan. Le grand scarificateur ici, c’est Dieu lui-même. Le serviteur de Dieu, Père Gaston Aïtondji décide de ne pas entendre cela et sonne sans ménagement le glas des scarifications dans le Vodun. Et voici qu’un ange passa pour lui dire que les scarifications dans le Vodun ont aussi pour fonction de protéger. Cette fois-ci non pas le meurtrier mais l’initié.

2.2. La pratique de la circoncision (Genèse 17:11)

Cette pratique est pour les auteurs et les lecteurs avertis de la Bible, la scarification par excellence de la Bible. Tenons ! Dieu dit à Abraham : « Vous vous circoncirez, et ce sera le signe de l’alliance entre vous et moi ». Ici aussi un ange passa pour dire au chercheur prêtre que les scarifications dans le Vodun ont aussi pour fonction de sceller une alliance entre le Vodun et l’initié. Pourquoi dans le cas de la Bible cela s’entend et se conçoit et pour le Vodun c’est abject ? Et pourtant nous sommes en présence de deux dieux différents.

En anthropologie, la science qui me nourrit au quotidien et pour laquelle mon pays a saigné pour assurer ma formation, la circoncision est une scarification génitale. C’est une entaille faite au couteau, à la lame ou au tesson de bouteille, avec du sang, qui marque l’entrée dans le peuple de Dieu. Exactement comme les scarifications initiatiques dans le Vodun sur les poignets, la poitrine, la tempe, le bras ou l’avant bras. Sans cette cicatrice, on n’est pas juif. De même sans la cicatrice de Vodun, on n’est pas initié. Quand un prêtre catholique dit que scarifier le corps (du Vodunsi c’est lui enlever le Sexhui, le séparer de Dieu), il oublie que son propre Dieu a ordonné à son peuple de se scarifier le corps pour lui appartenir. Ici encore un ange passa pour lui dire que les scarifications dans le Vodun ont aussi pour fonction de sceller l’appartenance au Dieu qu’on adore. Monsieur l’Abbé, pourquoi ce qui est vrai à Makoklo serait faux à Maklakla?.

2.3. Les prophètes de Baal qui se scarifient (1 Rois 18:28) : Un contre-exemple parfait

« Et ils criaient à haute voix, et ils se faisaient des incisions avec des épées et des lances, selon leur coutume, jusqu’à ce que le sang coulât sur eux ». Nous sommes ici avec les prophètes de Baal qui se scarifient pour appeler leur dieu. Et Dieu interdit ensuite cette pratique à Israël. J’évoque ceci par honnêteté intellectuelle mais aussi pour indiquer que pour moi, l’ouvrage référence du Père est un tissu de confusion et… de contradictions. Puis un ange passa pour lui dire que quand on a des cadavres qui puent dans son propre placard, on ne s’échine pas à déblatérer sur celui de son prochain. (Je laisse le lecteur se souvenir de l’anecdote de la poutre et des brindilles dans les yeux !)

2.4. L’interdiction du Lévitique – Lévitique 19:28

C’est la loi qui condamne les scarifications païennes. Le Vodun n’est pas païen(2) ! On s’entend ? « Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous n’imprimerez point de figures sur vous ». Remarquez qu’ici, Dieu n’interdit pas toute scarification. Il interdit les incisions pour les morts, c’est-à-dire les scarifications de deuil pour invoquer les esprits des morts. La circoncision, elle, reste obligatoire juste après. Dieu distingue la bonne cicatrice, celle de l’alliance, et la mauvaise, celle de l’idolâtrie. Malheureusement le Père chercheur n’a pas su ou voulu amener le débat sur ce terrain puisque de toute façon, il n’y a pas eu de débat.

2.5. Le récit biblique et les stigmates de Jésus et de Paul

Dans Ézéchiel 9:4 : il est mentionné que Dieu marque au front ses fidèles à Jérusalem pour les sauver. Ses marques sont quoi ? Ne sont-elles pas des scarifications ? Et c’est pour sauver. Voilà qu’on dit même sur un terrain pour nous signifier que dans le Vodun les mêmes scarifications sont pour perdre. Plus loin, dans Apocalypse 7:3 : Les anges marquent les serviteurs de Dieu sur le front. Dans Galates 6:17 : Paul dit : « Que personne ne me fasse de la peine, car je porte sur mon corps les marques de Jésus ». En d’autres termes Paul se présente comme un scarifié du Christ. Et l’histoire nous raconte que Jésus lui-même ressuscite avec ses cicatrices. Puisqu’il dit à Thomas : « Mets ton doigt dans mes plaies ». Ses cicatrices sont sa carte d’identité divine. Puis un ange passa et dit au père : Mon Père, vous dites que les scarifications dans le Vodun séparent l’initié de Dieu et donc qu’elles sont sataniques parce qu’elles marquent le corps ; (vous n’avez pas eu la lumière d’aller à ce point, je synthétise juste). Mais votre propre Dieu a commencé par scarifier Caïn pour le protéger, il a scarifié Abraham pour faire alliance, et votre propre Jésus a gardé ses cicatrices jusque dans la résurrection pour prouver qu’il est Dieu. Si Dieu déteste les scarifications, pourquoi les a-t-Il gardées sur le corps de son propre Fils ?

3• Les fonctions sociales des scarifications au Bénin et en Afrique

3.1. Une marque identitaire avant l’état civil

En anthropologie et même en histoire, les scarifications ethniques, faciales ou corporelles sont étudiées comme une carte d’identité gravée sur la peau. Ainsi avant la pièce d’identité, ce petit bout de papier que l’administration fabrique pour attribuer une identité aux membres d’un même pays, le visage et plus généralement le corps indiquait qui on est. Et ces identités sont plurielles. Revenons sur quelques unes

3.1.1. L’identité ethnique et familiale

C’est l’un des premiers sens des scarifications. Chez les Fon, les Maxi, les Nago (je suis moi-même maternellement Nago), les Yoruba, les Baatombu, les Otamari, chaque lignage a ses marques. En voyant le visage de son vis-à-vis, on peut savoir de quelle communauté il est. A quelle royauté, à quel village, à quelle famille, à quelle obédience religieuse, il appartient, et quel est son rang ou sa fonction dans cette arène. En temps de guerre ou d’esclavage par exemple, les marques faciales permettaient de reconnaître les siens et de ne pas les réduire en esclavage. C’est une protection, Monsieur le chercheur. Ce n’est pas une séparation d’avec son Dieu.

3.1.2. Le rite de passage et le courage

On ne scarifie pas un bébé qui vient de naître pour rien. La scarification se fait à partir d’un certain âge. C’est l’entrée dans le monde des adultes. Supporter la douleur sans pleurer(3) sans crier, c’était la preuve de courage, de maturité. Ne pas faire preuve de courage et pleurer introduit la honte sur la famille. Mais passer avec succès ce rite, cette épreuve fait entrer dans un statut social supérieur. C’est en cela qu’elle constitue un rite de passage et non une manière de se séparer de son Dieu.

3.1.3. Les scarifications et leurs sens esthétique et spirituel

Pour les anciens et pour bien de spécialistes, les scarifications s’inscrivent ou inscrivent ceux qui les portent sur un registre de l’esthétique. C’est la beauté par excellence. Cher Père chercheur, là où vous trouvez un acte de perdition et de séparation d’avec Dieu, moi je trouve une beauté absolue. Et puisque Dieu aime le beau, le bon et le vrai, Dieu est dans les scarifications. Même dans celle du Vodun. Quand je dis Dieu, je parle de l’Etre Suprême. De l’Absolu. De l’inapréhendable. Je ne parle pas du Dieu chrétien : Trinité. Pour les acteurs du Vodun, une peau lisse est considérée comme nue, inachevée. Quand elle porte des scarifications, elle devient un hymne à la beauté. Une alliance avec le Vodun. Evidemment que vous ne pouvez pas faire cette lecture. Vous ne vous êtes pas donné la clé de la faire. Elle dessert la cause que vous servez. Mais elle nourrit curieusement la science. Si donc vous affirmez faire de la science, vous devriez absolument apporter ces aspects contradictoires en guise de nuance pour mieux soutenir votre thèse. En leur absence, votre thèse s’écroule comme un château de sable sur la plage.

Quittons l’esthétique et ouvrons le chapitre du spirituel.

Sur le plan spirituel, le sens et la portée des scarifications sont plus profonds. Les scarifications dans le Vodun assurent une vraie protection. Les marques faites, selon les cas, ferment ou ouvrent le corps aux mauvais ou bons esprits. On peut, grâce aux scarifications, ériger une barrière à toutes attaques maléfiques. De même, les scarifications établissent un lien indélébile et incassable avec les ancêtres. Le sang versé pendant la scarification est une alliance, un pacte avec le Vodun. L’initié porte le sang de ses ancêtres sur son corps. Avec eux et avec le Vodun, ils font désormais un même corps, une même réalité. Il n’existe plus d’espace pour la trahison ou l’abandon. On est digne fils ou fille de son milieu, de sa communauté grâce aux scarifications.
Enfin, dans la sagesse et la médecine ou mieux encore les pratiques thérapeutiques des ancêtres, certaines scarifications soignent ou guérissent des maladies.

4• Après les fonctions, vint la portée des scarifications

4.1. La portée sociale

La création et l’appartenance à une même communauté est de loin, l’une des portées des scarifications chez nous. Quand on porte les mêmes traits, les mêmes marques identitaires que quelqu’un, celui-là devient ipso facto ton frère, ta sœur. Vous êtes membres d’une même communauté. Qu’il soit rencontré en Afrique, en Europe, à Cotonou, à Lomé ou à Lagos, il devient immédiatement un frère, une sœur. On lui offre ou il/elle bénéficie de tous les accompagnements ou assistance possibles. Démarches administratives, hébergement, défense, sécurité, soutien de tous genres. Les scarifications constituent dans ce sens un réseau social infaillible. Solidarité, fraternité, amour voilà quelques unes des portées.

4.2. La portée historique

Les scarifications constituent également une sorte d’archive, de bibliothèque. Chaque marque est en elle-même une archive historique. Les collègues historiens savent très bien à quoi je pense. Ils peuvent retracer et documenter les migrations et fonctionnement de vie des communautés entières à partir des scarifications rien qu’en suivant l’évolution et la mutation de celles-ci. Ne plus les avoir ou les indexer comme élément de séparation d’avec un Dieu c’est perdre une source intarissable de savoir.

4.3. Pourquoi ces portées ne portent plus ?

On peut facilement entrevoir quatre types de réponse à cette question 

4.3.1. Il y a d’abord des tentatives ou des actions comme celles du Père Gaston Aïtondji

En fait en forçant maladroitement et avec autant de mépris et de cynisme à diaboliser une pratique qui regorge d’autant de sens dans la seule intention de nourrir sa foi chrétienne catholique, on aide pas la cause.

4.3.2. Il y a ensuite la colonisation, les missionnaires et l’école moderne

L’administration coloniale et les missionnaires ont interdit les scarifications entre 1940-1950, les considérant comme « barbares ». À l’école, les enfants scarifiés étaient moqués, mis à l’indexe et stigmatisés. On considère ces pratiques comme rétrogrades, démoniaques et barbares.

4.3.3. La modernité et ses avatars de déchets

Dans les grandes villes ou dans les espaces urbanisés, porter des scarifications devient parfois une occasion de blocage et de rejet. Un stigmate pour trouver un travail de bureau. Pour cette raison ou par peur ou encore par snobisme débridé, par des discours comme celui que tient le père Gaston Aïtondji, des parents ont cessé de scarifier leurs enfants pour les protéger de la discrimination.

4.3.4. Les religions étrangères

Le christianisme et l’islam sont sans conteste deux religions étrangères à nos réalités au Bénin. Ces deux religions révélées ont prêché que le corps de l’homme est le temple de Dieu et qu’il ne faut pas l’entailler. Or ce faisant ou ce disant elles ne choisissent dans la parole de Dieu que ce qui les intéressent. Elles ne tiennent aucun cas des références bibliques citées supra. Pour elles ce qui compte c’est « Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair » (Lévitique 19:28). Qui a dit que les dispositions contenues dans la Bible ne sont pas contradictoires et confusionnistes ?

Pour ne pas conclure

Pour ne pas conclure et espérer vivement des controverses ou des contres analyses, je dirai que la scarification n’est ni torture ni sauvagerie. Ce n’est pas une manière de séparer l’initié de Dieu. C’est plutôt une carte d’identité, un parchemin de courage, un maquillage et dispositif de protection. C’est l’enchâssement corporel et social et l’écriture. C’était l’écriture avant l’écriture. J’appelle mon professeur d’anthropologie Martine de Souza en guise d’argument d’autorité pour ma défense : « L’Africain n’écrivait pas sur du papier, il écrivait sur son corps. Et ce qu’il écrivait, c’était : « je sais qui je suis, d’où je viens, et personne ne pourra me l’enlever ».

C’est là que ma réflexion s’envole définitivement et abandonne celle du Père à ses errements. Pour lui et pour beaucoup de chrétiens, les scarifications c’est la « culture », mais pour les initiés du Vodun, c’est plutôt la théologie. Pour nous dans le Vodun, le corps est considéré comme un autel.

En anthropologie du Vodun, le corps de l’initié ne lui appartient pas. Il appartient plutôt à sa famille de sang, à ses ancêtres, et à son Vodun. La scarification, c’est la signature de ce contrat. On distinguera in fine deux grandes catégories de scarifications. Celles d’appartenance ethnique qui peuvent être profanes au sens noble du terme. Celles-là peuvent être portées par un non initié. Il y a ensuite les scarifications d’initiation au Vodun. Ce sont de véritables marques sacrées. Elles sont rituelles et sont faites par la personne consacrée à cet effet dans le secret de l’initiation.
Lorsque sous couvert de recherche scientifique, un prêtre dit des scarifications du Vodun, qu’elles séparent l’initié de Dieu sans préciser de quel Dieu il parle, il ne pourfend pas une idée abstraite, il injurie un corps-Autel du vrai Dieu Vodun. Pour l’initié, la scarification est un acte de naissance spirituel, un baptême, une confirmation. Indiquer que cela le sépare de Dieu c’est avouer que le baptême chrétien éloigne le baptisé de son Dieu.

Addendum : Quelques auteurs qui ont écrit sur les scarifications

J’espère vivement que la lecture critique et objective de ces ouvrages, congédient les « pseudo travaux scientifiques » et lui permettent de reprendre sa copie s’il tient vraiment à ce qu’on leur accorde un crédit scientifique. Autrement ils demeurent des discours pastoraux.

Des classiques littéraires qui en ont parlé :
  • Chinua Achebe (Nigeria) : Le Monde s’effondre (1958). Achebe est l’un des tous premiers à décrire les «  ichi » comme des scarifications en lignes sur le visage des guerriers Igbo. Pour lui, c’est le diplôme de bravoure. Sans ichi, on ne peut pas devenir chef.
  • Wole Soyinka (Nigeria) : La Mort et l’écuyer du roi (1975). Prix Nobel. Il montre comment les marques sur le corps du roi sont le contrat entre le roi et les ancêtres.
  • Amadou Hampâté Bâ (Mali) : Amkoullel, l’enfant peul (1991). Lui, il explique tout : « L’homme peul ne s’écrit pas, il se marque ». Il décrit la circoncision peule comme une université où on scarifie pour apprendre le courage.
  • Jean Malonga (Congo) : Cœur d’Aryenne (1954)
    Un des premiers romans congolais à parler des scarifications comme critère de beauté féminine.

Des universitaires africains et les axes de la discussion :

Prof. Albert Choubadé Adéchina (Bénin) – Les scarifications chez les Fon (Université d’Abomey-Calavi). On trouvera dans son travail un important classement de toutes les scarifications Fon, Nago, Bariba avec des illustrations.

Prof. Martine de Souza (Bénin) : Anthropologue béninoise. Elle a écrit sur le corps comme lieu de mémoire chez la femme Fon. Sa phrase clé : “Le corps de la femme africaine est un livre que la colonisation a voulu fermer”.

Prof. Théodore Nicoué Lodjou Gayibor (Togo/Bénin) : Historien. Il a montré que les scarifications permettaient de retrouver les esclaves Ewe/Fon déportés au Brésil. Grâce à leurs cicatrices, on a reconstitué leur village d’origine.

Prof. Abdoulaye Bara Diop (Sénégal) : dans La société wolof, il explique le tâat : la scarification des gencives des femmes pour les rendre plus belles.

Des auteurs non africains

Pierre Verger : Notes sur le culte des Orisha et Vodun (1957). Il a vécu 30 ans à Ouidah. Pendant longtemps, il est resté celui qui a le mieux, décrit les scarifications initiatiques des couvents Vodun.

Melville J. Herskovits (Américain) – Dahomey, An Ancient West African Kingdom (1938). Américain, anthropologue. Il a fait son terrain à Abomey en 1931. Il a des chapitres entiers avec des dessins de 12 types de scarifications à Abomey. C’est l’archive la plus ancienne connue à ce jour.

Bernard Maupoil. La Géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves (1943). Administrateur à Ouidah. Malgré son regard colonial, il fait partie des rares à avoir noté le lien entre les signes du Fa et les scarifications sur les mains des devins.

Arnold Van Gennep (Français) – Les Rites de passage (1909). L’un des pères de l’anthropologie. Il a théorisé que la scarification est le rite qui fait mourir l’enfant pour faire naître l’adulte. Toute la théorie vient de lui.

Victor Turner (Écossais) – Le Phénomène rituel (1969)/ Il a inventé le concept de « corps comme support symbolique ». Pour lui, la douleur de la scarification crée la communauté.

Michel Leiris (Français) – L’Afrique fantôme (1934). Il décrit avec dégoût et fascination les scarifications en Afrique de l’Ouest. Très critiquable aujourd’hui, mais c’est un témoignage brut.

Robert S. Cornevin « Le christianisme et la scarification au Dahomey. Il montre comment l’Église catholique au Dahomey a d’abord interdit la communion aux enfants scarifiés, puis a reculé.

Nadine B. Holas : Corps marqués, corps sacrés. Elle compare directement le stigmate du Christ et la scarification Vodun. Elle dit : “Le christianisme a gardé les cicatrices de son Dieu, mais a voulu effacer celles des autres dieux.”

Note

  • 1- Cette publication est la première d’une trilogie. Les prochaines porteront sur le Sègbé et le Sèwan
  • 2- Un prêtre qui en 2026 utilise encore ce mot est en retard de 60 ans sur sa propre institution. Depuis le Vatican II on ne dit plus ce mot. On peut lire « Nostra Aetate » pour découvrir les termes proscrits dans le vocabulaire chrétien depuis Vatican II
  • 3- Je pense ici à la lumineuse thèse de doctorat rédigée et soutenue par le Prof Jacques AGUIA DAHO sur la construction sociale de la douleur chez les femmes enceintes.

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