Il y a plus de vingt (20) ans déjà, dans ma thèse de doctorat sur le « marché de la religion au Bénin », je démontrais comment le mouvement de l’inculturation est une grosse blague et un hold-up intellectuelo-religieux sur fond de mépris, de condescendance et de négation de la spiritualité Vodun qui fait le lit de la transition d’une religion à une autre. Depuis je n’ai pas renoncé à cette thèse et l’actualité socioreligieuse indique que si l’Église catholique au Bénin (ou certains acteurs de cette institution) ne revoyait pas sa copie, elle troublerait l’ordre public établi, détruirait les bases d’un vivre ensemble déjà fragile, saperait les efforts de développement socioéconomique et conduirait le pays vers une crise sociale majeure. J’argumente !
Par Dodji Amouzouvi, socio-anthropologue de la religion
1. L’inculturation est un mouvement de camouflage pour faire accepter l’inacceptable
Les tenants de l’inculturation la présentent comme une ouverture d’une religion (la religion catholique) sur une autre (la religion du Vodun). Ils se défendent en arguant qu’elle nourrit le « dialogue inter religieux » et qu’elle est une des formes les plus avancées du “respect des cultures”. Attention ! Rien n’est plus tendancieux et plus faux car en réalité, l’inculturation consiste ni plus ni moins à enchâsser une religion étrangère, la catholique, dans la foi et la spiritualité Vodun pour la faire avaler. C’est-à-dire que les thuriféraires et les militants de l’inculturation gardent la foi et la culture catholique ainsi que le noyau dogmatique intacts, mais l’habillent des rites, des chants, des pratiques, de la musique, des paroles et même des personnages du Vodun. Le fond ne change pas, seule la forme est vernissée, localisée et marinée. C’est du superficiel, de l’usurpation, du faux et même du prosélytisme mensonger. On présente le Christ dans la catholicité comme maître de notre culture, du Vodun et du Fa, capable de dialoguer avec nous, de nous montrer le chemin, de positiver notre spiritualité alors qu’en vérité, on vend un produit importé sous une étiquette “Made in Vodun land”.
A titre illustratif, les pratiques de l’inculturation remplacent le nom du Vodun ou des personnages majeurs de la théologie du Vodun ou des récits du Fa par celui de Jésus, de la Vierge Marie ou d’un saint et on maintient la même structure hiérarchique, la même doctrine catholique du péché, de l’enfer ou du paradis, toutes choses que le Vodun n’a jamais postulées ni établies. Mais ce grand et stérile remplacement se fait avec les langues, les chants, les rythmes et les danses du Vodun. Le fidèle catholique déjà conditionné par la soumission, l’obéissance et la croyance sans lucidité à une foi étrangère à sa culture croit reconnaître sa tradition. La duperie est aussi à ce niveau. Le mensonge et l’usurpation de fonction s’y ajoutent.
Tenez par exemple, en désignant une paroissienne, dans le cadre du rite dit « mèwiwhendo », pour jouer le rôle de « Tassinon » lors d’un rituel à l’église, ou un paroissien pour assurer les fonctions du « Donnougan » lors d’une messe d’enterrement, ou encore un prêtre pour consacrer et bénir les Hoxo (jumeaux) sur l’autel du dieu chrétien, ces tenants de l’inculturation savent très bien que c’est en vain qu’ils le font. Que c’est nul et de nul effet en matière de grâce et de bénédiction, car ceux qui le font ne sont ni assermentés ni ordonnés, ni consacrés pour le faire. C’est une usurpation flagrante de fonction, une provocation et un risque d’embrasement social. Le Christ n’est pas là ! ce n’est pas son domaine ni son couloir. Les ancêtres n’ont pas conçu cet ordre et cette spiritualité pour le Christ et ses ouailles. Il ne s’agit pas de culture au sens générique comme se défendent certains, il s’agit du Vodun, de la foi et de la croyance longtemps édifiées et codifiées pour les seul.e.s initié.e.s. C’est leur propriété privée, leur religion, leur spiritualité. Tout étranger fut-il béninois devant s’abstenir d’y jeter l’opprobre
2. L’inculturation est aussi une imposture anthropologique qui nie la systématicité de la culture du Vodun
Ce mouvement décrète pour les besoins de sa cause que toute culture est “incomplète” tant qu’elle n’a pas reçu l’élément étranger qu’on veut lui injecter. Elle soutient que dans le cas du Vodun, l’élément nouveau est le Christ et son évangile qui auront pour rôle de positiver la culture du Vodun qui est donc négative, souillée et conduirait les fidèles du Vodun et du Christ dans la perdition.
En arguant derechef, comme la première fois avec les missionnaires et le postulat de la tabula rasa, qu’il y a dans le Vodun un vide à combler par le Christ, ils postulent qu’il n’y a pas le Vodun et notre culture sans Christ, mais jamais le Christ sans le Vodun. Ils traitent ainsi la tradition, la culture et la spiritualité ancestrales comme des coquilles vides en attente de contenu. Ils concluent même que nos ancêtres ont échoué (Père Gaston Aïtondji). Mais en pensant, en disant et en faisant cela, ils n’abandonnent jamais leur nom, ils ne renient pas leur filiation. Ils les vident de leur sens, les couvrent d’opprobre juste pour contenter les maîtres d’ailleurs ou faire accepter avec ruse et rage une foi étrangère en pleine décadence.
Chaque religion est souveraine dans ses dogmes, ses codes et ses préceptes. Elle puise sa légitimité en elle-même, et n’a de compte à rendre qu’à sa propre tradition et à ses fidèles. L’inculturation, en revanche, introduit une hiérarchie entre les systèmes de croyance. En prétendant « inculturer » le message chrétien, l’Eglise catholique place ainsi le christianisme en position de supériorité, et regarde avec condescendance les croyances locales, notamment le Vodun qu’elle entend transformer, sinon faire disparaître.
L’Église catholique accepterait-elle, inversement, de subir le même regard condescendant ? Consentirait-elle à être appréciée, jugée, voire niée, à l’aune du Fa ou du Coran ? Accepterait-elle que d’autres traditions, avec leurs propres critères de vérité, évaluent et relativisent ses dogmes comme elle le fait avec les leurs ? Le Livre Saint d’une religion ne s’applique-t-il pas seulement à elle-même ? N’a-t-il autorité que sur ceux qui adhèrent librement à cette religion ? Peut-on légitimement ériger la doctrine et les dogmes de l’Eglise catholique en étalon de mesure pour des systèmes de pensée qui n’en relèvent pas, et qui disposent de leurs propres références, de leurs propres textes sacrés ?
Je pense que l’inculturation est donc une imposture en ce qu’elle fait admettre et passer pour dialogue une action qui n’est pas « inter action », une « communication à sens unique » – Ce qui n’est évidemment pas communication ! Quand la curie romaine adoptera-t-elle le Fa comme message de Dieu ? Comme outil d’aide à la décision ? Comme méthode de désignation et d’intronisation du Pape ? Quand verrons-nous un saint « Sossou » ou « Avimadjènon » parmi les bienheureux qui peuplent leur paradis ? Le dialogue dont se réclament ces messieurs et dames, l’échange qu’ils clament ne va que dans un sens. Il n’y a pas de dialogue, il y a un monologue. En cela, l’inculturation est une imposture. En ce que ses partisans le savent et font croire aux fidèles qui ne sont plus dupes, le contraire, alors s’installe ce que j’appelle « un malentendu doublement entendu » !
3. Le projet d’anéantissement culturel que porte l’inculturation est une arnaque politique
L’inculturation est née et évolue avec le projet de liquidation de la résilience culturelle. Sur un plan chronologique, elle survient après l’échec de la table rase conçue et portée par les missionnaires et les colons. Ayant fait le constat que malgré toutes les horreurs, les violences, les dénis, les tueries, les amputations, les liquidations physiques, les humiliations, l’évangélisation à pas forcés a échoué lamentablement, l’Église change de stratégie. Elle abandonne la conversion frontale, qui a créé tant de dégoût et de rejet. Elle n’apporte plus Jésus avec la violence, la guerre et la mort, elle ne l’apporte plus avec de l’opium et du riz. Elle ne détruit plus les symboles, elle les baptise, elle force leur intégration dans le dogme catholique en les déformant, les dénaturant et en les vidant de leur essence. Ses thuriféraires pensent qu’avec ce changement les Béninois ne diront plus que la nouvelle religion étrangère (ici la religion catholique) ne veut plus exterminer notre culture, notre foi et croyance, parce que à l’église les dimanches et autres jours de célébration eucharistique, ils parlent notre langue, ils jouent nos rythmes. Mais ils se trompent car les Béninois ne sont pas désarmés ; ils ont gardé leur repère pour résister. Ils savent d’où ils viennent et où ils vont. Ce n’est pas pour rien qu’ils « prennent l’eucharistie et y ajoutent le « nu dida » en se disant que le Christ en eux a besoin d’être renforcé.
Nous nous trouvons en face du cheval de Troie religieux, un ennemi déguisé en cadeau. L’ancienne pratique coloniale violente devient douce avec les nouveaux maîtres noirs. Mais que personne ne s’y trompe et eux en premier. Le but reste le même : le Vodun est vidé de son contenu, attaqué dans sa substance et mis au service et à la disposition d’une foi étrangère. Les réalités authentiques traditionnelles deviennent des auxiliaires folkloriques si elles ne sont pas simplement diabolisées. Chez nous on dit qu’ « un enfant qui abandonne le champ de son père au profit de celui du voisin », un enfant qui se réjouit, qui danse pendant qu’on humilie son père ou qu’on détruise l’héritage de ses ancêtres ou quand c’est lui-même qui se rend coupable de cela est un enfant maudit, chauve-souris. Ni oiseau, ni mammifère. Un arbre sans racine.
4. L’inculturation comme escroquerie intellectuelle et productrice d’hybrides stériles
Sous prétexte de faire écho ou de donner suite à la déclaration « Nostra aetate » (1965), l’inculturation mélange deux systèmes et refuse de respecter la cohérence interne de chacun si elle ne diabolise pas simplement l’un pour mieux le saccager au profit de l’autre. Mais le résultat d’une telle entreprise intellectuellement malhonnête ne peut être que la fabrication d’OVNI ou des monstres théologiques. Elle engage une métamorphose qui ne va pas à son terme et laisse ses propres fidèles dans un état déstructurant. Ils ne sont pas les catholiques qu’ils ont été programmés pour être et ne sont plus les authentiques fils de leur tradition. Ni endogène, ni vraiment catholique, ils perdent les clés de compréhension et d’interprétation de leur propre tradition, de leur propre culture, de leur propre identité. Le Vodun devient maladroitement un élément évangélique (Remarquez que dans les années 2000 à Bohicon précisément à Zakpo, il y eut la création de « l’Eglise évangélique du Vodun »)
Ces métamorphoses incomplètes créent des hybrides qui ne peuvent pas penser, réfléchir et même vivre par eux-mêmes. Ils sont dépendants du validateur extérieur qu’est l’évêque ou la curie. Le vieux dessein catholique de la soumission, de l’obéissance et de l’exploitation revient en force. Que ceci soit très clairement dit, l’inculturation momifie la créativité culturelle qu’elle prétend célébrer. Elle sclérose la culture et garde le monopole du sens au Bénin.
5. L’inculturation comme une arnaque économique et institutionnelle
L’inculturation se donne les moyens de sa politique; portée par une institution fortement centralisée, elle distille son venin culturel et religieux par l’entremise d’écoles, de centres de formation, d’universités, de séminaires, de projets financés de l’extérieur et des bourses pour perpétuer la cohorte. Les élites locales formées dans cet écosystème deviennent dépendantes des budgets et des diplômes du centre. Les passeurs et pivot culturels sont achetés ou contraints d’adhérer à une cause étrangère à leur culture et souvent à leur conviction de base. Les artistes, les rythmes, les langues, les chants, les danses, les paroles fortes, les récits et autres allégories, sortis de leur contexte sont récupérés pour servir un agenda étranger, celui de la catholicité. Dans le même temps, les bases économiques sont détournées, les institutions sociales authentiques sont sabordées, les terres, les rites et pratiques sont investis par une logique importée. L’essentiel qu’est l’âme est embrigadé et les pacotilles sont laissées si elles ne sont pas galvaudées.
Pour ne pas conclure : Inculturation ou inter culturalité ?
Comme pour apporter de l’eau à mon moulin, le choix du concept « inculturation » est en lui-même un aveu. L’Inculturation, c’est le fait de mettre dans une culture, comme on mettrait un corps étranger dans un organisme vivant. La spiritualité du Vodun et la culture qui la porte et qu’elle nourrit se trouvent ainsi agressées par l’introduction forcée et sans précaution ni ménagement du Christ. Oh viol ! Oh usurpation ! Oh arnaque ! C’est tout sauf un dialogue et une ouverture. Ce n’est pas non plus du respect, autrement on parlerait d’”interculturalité” entre foi et religions égales : Vodun et catholique. En lieu et place, l’inculturation nous donne à vivre une injection violente et abjecte du Christ dans le Vodun jugé démoniaque et négatif. Dès lors, qualifier l’inculturation d’arnaque et d’imposture, c’est simplement la décrire pour ce qu’elle est et fait c’est-à-dire prendre l’apparence de l’autre pour mieux le saccager, le négativer afin de mieux le remplacer.
Dans ma prochaine tribune je reviendrai sur l’origine, le sens et les raisons de l’inculturation !
