Le Bourian incarne l’identité discrète mais festive des Agudà, communauté afro-brésilienne installée sur l’ancienne côte des esclaves. Dans une communication délivrée lors du colloque scientifique du festival des masques à Porto-Novo, Dr Alfred Djossou en décrypte le symbolisme, les mutations subies et relève le constat amer de sa désertion par les jeunes.
Exhibé pendant les fêtes, le Bourian reste « l’emblème public de l’identité Agudà ». Selon le chercheur, il est né dans l’intimité des cours familiales, à l’abri des regards indiscrets, même s’il s’expose aujourd’hui sur les scènes du Festival des masques.
Les Agudà, descendants de trafiquants luso-brésiliens ou d’affranchis revenus du Brésil, ont importé avec eux un carnaval spécifique. Le mot ”Aguda” trouve son origine dans le fort São João de Ajuda, à Ouidah, rappelle Alfred Djossou dans sa communication.
« Le Bourian est né comme expression festive de cette communauté, mêlant héritage africain et influences apportées du Brésil après la déportation transatlantique. »
Contrairement aux autres masques, le Bourian se distingue par son caractère profane. « Il représente l’identité et la mémoire du retour à la terre ancestrale », souligne le chercheur. Aujourd’hui, ses foyers actifs se concentrent à Ouidah, Porto‑Novo et Cotonou, tandis que Pobè, Agoué et Bohicon connaissent un déclin progressif.
Pour comprendre le Bourian, il faut d’abord saisir ce qu’est un masque en Afrique. Alfred Djossou cite l’anthropologue Noukpo, pour qui le masque africain possède une triple existence : « il est une représentation, donc une expression ; il a une valeur existentielle, donc une vie propre ; il exerce un pouvoir sur le public, donc la potentialité de dégager une puissance métaphysique. »
Il rappelle également la vision de Malraux, qui établissait une similitude entre la culture africaine du masque et la place qu’occupe la cathédrale dans la culture européenne. Le Bourian s’inscrit dans cette tradition. « C’est un outil de contrôle social qui assume la cohésion du groupe et atténue les conflits. C’est un rituel privé mais sacré d’une communauté », précise le conférencier.
Une galerie de personnages symboliques
Le cortège du Bourian déploie une galerie de figures emblématiques. On y croise Mamie Wata, la déesse des eaux à la ceinture de serpent, le duo imposant de Maman et Papa Gigantal, ou encore le Caballero, cavalier élégant hispano-brésilien. Ces personnages, costumés avec soin, défilent au rythme du ”pandeiro, des ”atewo” (castagnettes) et des tambours ”patingué”, ”robert base” et du ”singa”, décrit Alfred Djossou.
Le chef du groupe, véritable dépositaire de la tradition, doit connaître les rythmes et les danses ramenés du Brésil par les aïeux, ainsi que le répertoire de chansons brésiliennes. « Même si ni lui, ni aucun Agudà n’arrive à comprendre la langue portugaise », nuance Djossou. Le chef maîtrise également le fonctionnement du « couvent » – le local où l’on se déguise – et veille à ce que l’identité des masqués demeure discrète. « Le chef du bourian est le dépositaire des masques et de la samba brésilienne au Bénin », affirme Dr Djossou.
À la différence de nombreux masques traditionnels, le Bourian n’exige aucune initiation particulière. « Il suffit d’être Agudà, de savoir bien danser ou chanter et que le code vous accepte », précise Alfred Djossou au cours de la communication. Les femmes ne sont pas exclues de sa pratique. Par ailleurs, il constate que le bourian demande une exigence artistique, car « C’est le kaléta des adolescents et des adultes. Ici, on ne s’improvise pas chanteur, musicien ou danseur ».
Par le passé, l’intégration au groupe nécessitait un parrain, une dot et un rite initiatique. « Aujourd’hui, vu la réduction des membres à une portion congrue, cette dot n’est plus exigée ».
Miroir d’un métissage socio‑culturel
Le masque incarne la culture du retour et du métissage. Il traduit une position économique et un statut social. « Le Bourian représente un masque de refuge et d’acceptation du retour et du métissage », explique Alfred Djossou, qui rappelle que « l’entretien du masque est très onéreux ».
Les familles emblématiques de cette tradition portent des noms portugais : de Souza, da Silva, d’Oliveira, de Montaguère, Joachim, da Matha Santana, Baptista, Germano, Da Costa, do Rego, da Cruz, Nascimento, et bien d’autres. « Quand nous entendons Agudà ou Bourian, cela se réfère à ces familles », précise-t-il.
Mais le Bourian fait aujourd’hui face à un vent de mutation. Les identités se mélangent et les dépositaires de ce masque profane acceptent désormais des alliés en leur sein. « Dans l’esprit de conserver aussi longuement leur identité afro-brésilienne et la mémoire de leurs ancêtres, les initiés changent les formes d’habillements et les personnages », observe Djossou.
Aussi, les chants ne sont plus en portugais, mais en langue locale. Les tenues se parent à l’effigie des personnalités politiques influentes. « Le Bourian se transforme, se modernise et se met à l’effigie des personnalités politiques influentes du pays », note le chercheur.
Masque étouffant aux yeux de la jeunesse
Des recherches du Dr Alfred Djossou, un constat amer se dégage. « Ce masque ne représente rien pour les jeunes qui n’ont plus le temps au conservatisme. Ils ne se sentent plus liés au passé afro-brésilien de leurs parents », déplore Alfred Djossou. La jeunesse agudà préfère désormais inviter de vrais chanteurs, sans le masque qu’elle juge étouffant.
Le rôle d’objecteur de conscience qu’avait le masque disparaît donc petit à petit. « Si le rôle premier du Bourian est d’animer les fêtes des Agudà, en priorité, la jeunesse de cette communauté préfère inviter de vrais chanteurs sans masque étouffant. ».
Pourtant, le Bourian demeure un patrimoine vivant que les festivals contemporains tentent de valoriser. « Ouidah et Porto‑Novo en restent les gardiens vivants, aujourd’hui mis en valeur par le Festival des Masques », salue Alfred Djossou.
