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Science, non science  et pseudo-science dans les postures intellectuelles du Père Gaston et de ses thuriféraires

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Dans les discussions autour des déballages du Père Gaston sur le Vodun, les ancêtres et la culture, les concepts de science, de recherche scientifique, de colloque, et d’académie sont de plus en plus agités. D’abord par l’auteur lui-même, ensuite par ses partisans ou par d’autres personnes sans que les bases concrètes, empiriques et théoriques de ces concepts ne soient fournies. Dans cette analyse, il importe de réfuter toutes ces allégations, de refonder le débat afin que la lumière jaillisse.

Par Dodji AMOUZOUVI, Professeur des Universités, Socio anthropologue de la religion

D’abord, soyons clair, il n’aura pas échappé aux esprits vifs et objectifs que l’argument est devenu rituel. C’est bien pendant et après une série de propos manifestement injurieux et calomnieux à l’endroit du Vodun et de nos ancêtres que le Père Gaston, ses relais ou soutiens se défendent d’avoir “présenté les résultats d’une recherche scientifique”, dans un cadre académique et lors d’un colloque. Cette défense mérite d’être prise au sérieux, puis déconstruite. Car c’est précisément au nom de la science que ces propos doivent être disqualifiés, déconstruits et réfutés.

1. Au commencement, doivent être quelques clarifications conceptuelles

1.1. Qu’est-ce que la science ?

La science est une entreprise, un processus qui vise à projeter de la lumière sur des ténèbres. C’est une démarche de dé-complexification, de simplicité, de clarté, de précision et de logique. C’est dire donc que, si après une recherche scientifique, le phénomène étudié paraît plus compliqué qu’avant, on est sur le registre de la « magie », de la « prestidigitation »  ou carrément de la « sorcellerie scientifique ». La science n’est pas un diplôme, ce n’est pas non plus, un titre ou un statut. Ce n’est certainement pas « je suis dans un cadre académique »,  “j’ai fait des recherches”, « j’ai présenté mes résultats lors d’un colloque ».

La science 1, c’est d’abord et avant tout une démarche. C’est un ensemble de connaissances constituées par une méthode qui permet de décrire, d’expliquer et de prévoir des faits de manière vérifiable par d’autres que soi. Telle que définie, elle s’appuie sur au moins quatre leviers. Si un seul en vient à manquer, ce n’est pas la science.

1.1.1. Un objet bien délimité

On ne peut pas étudier “tout”. On étudie quelque chose de précis. Il n’est strictement pas possible d’étudier le Vodun. En revanche on peut étudier « la fonction religieuse du Hunkan dans les couvents du Vodun Sakpata à Abomey » De même, on ne peut pas étudier la culture ou encore les cultures, les ancêtres. On étudie un aspect bien précis de la culture ou des ancêtres.

1.1 2. Une méthode transparente rigoureuse et reproductible

Quelques préoccupations à ce niveau : Comment a-t-on procédé ? Qu’a-t-on observé ? Pendant combien de temps ? Où ? Avec quelles unités ? Qui a-t-on interrogé ? Combien de personnes ? Comment les a-t-on retenues ? Quel est finalement le choix du questionné et du questionnable ? Quels sont les ouvrages consultés ? Un autre chercheur doit-il pouvoir reproduire la même méthode et mettre ses résultats en perspective croisée avec ceux disponibles 

1.1.3. Des preuves vérifiables

En science, il n’y a pas de « Nos ancêtres ont dit », « nos ancêtres ont constaté leur échec » Pas plus que les expressions telles que « on dit », « j’ai entendu », « je crois que » n’ont pas trop de cote. Il faut en revanche, des sources, des chiffres, des enregistrements, des textes, des observations notées. Tout doit pouvoir être vérifié. C’est la falsifiabilité.

1.1.4. La réfutabilité : la demande et le courage d’être contredit

C’est le critère le plus important chez Karl Popper. L’un des grands épistémologues en sciences humaines et sociales. Une position scientifique accepte qu’on puisse prouver qu’elle est fausse, erronée ou dépassée. Quand le Père Gaston affirme que « nos ancêtres ont constaté leur échec », il n’énonce pas une phrase réfutable mais plutôt une croyance. Nul ne peut le prouver ni le contredire en laboratoire. C’est une pétition de principe. Donc ce n’est pas de la science, c’est de la théologie. Par contre s’il déclare que « 20% des Hounnon de Atingali à Naogon (Covè) possèdent un couvent et le dirigent », cela est réfutable. On peut aller vérifier. Donc ça peut être de la science si et seulement si la méthode est bonne.
En clair, le tableau qui suit résume l’essentiel de mon propos :

SciencePseudo science
On délimite ce qu’on étudieon parle de tout, on est expert de tout, on sait tout
on dit comment on a faitOn dit « colloque », “résultats de recherches” sans jamais montrer comment
On apporte des preuves vérifiablesOn demande à être cru sur parole
On favorise et accepte la contradictionOn refuse le débat et on traite l’autre de chien ou son Dieu de monstre
Pr Dodji Amouzouvi

C’est pour ça que le Père Gaston ne fait pas de la science. Il fait un sermon tout en se réclamant d’une posture de scientifique. Il pontifie.

1.2. Et qu’est-ce que la non-science ?

C’est tout discours qui ne prétend même pas utiliser la méthode scientifique, ou qui l’utilise de façon à ne pas pouvoir être vérifié. N’y voyez surtout pas une attaque. C’est simplement un classement épistémologique qui distingue trois (3) paliers.

1.2.1. Celle de la  non-science

C’est une opinion, une croyance, un art, une foi. Elle ne cherche pas à être prouvée scientifiquement, elle affirme par exemple que : « Le Vodun est une voie de perdition », que « Jésus sauve », que « j’aime le Vodun », ou que « le chemin qui quitte le Sègbo pour les hommes est Jésus Christ ». Disons-le nettement, tout ceci est bien légitime. On a le droit de l’accepter et d’y adhérer. Mais on n’a pas le droit de dire que « c’est scientifique ». Un sermon est de la non-science. Une prière est de la non-science.

1.2.2. Celle de la pseudo science

La pseudo science est de la non-science qui se déguise en science pour paraître plus crédible. Elle prend le vocabulaire de la science sans en prendre la méthode et les autres exigences. Ses indicateurs sont : « Selon mes recherches… », « L’épreuve de Bernoulli prouve que le Fâ n’est pas scientifique », ou encore la science a démontré que le mystère des jumeaux n’existe pas parce que grâce à elle (la science), on sait comment intervient la grossesse gémellaire». Comme si la même science n’indiquait pas comment se fait la reproduction humaine. Et pourtant on continue de croire et d’accepter que Jésus nous est donné par l’opération du ST Esprit. Que sa mère a eu une immaculée conception et continue d’être vierge même après la naissance de son fils.
Prenant le vocabulaire de la science sans en prendre la démarche, on n’indique jamais le champ disciplinaire, l’objet, la méthode, le terrain, les sources. Et c’est tout ce que le Père Gaston et ses soutiens font.

1.2.3. Celle de l’anti-science

L’anti-science intervient quand on attaque la science elle-même ou qu’on l’utilise pour imposer sa croyance. Ex : « n’acceptez aucune explication des anthropologues, seul Jésus ou ses représentants sur terre détiennent la vérité sur le Vodun ».

Je dénonce clairement le discours du Père Gaston en ce qu’il relève de la non-science par son objet, qui semble être un jugement théologique et de la pseudo-science par sa prétention, car se présentant comme résultat de recherche, sans jamais en remplir les critères. Il peut donc dire ce qu’il veut en tant que prêtre catholique, mais il ne peut pas faire croire que ce qu’il dit ou fait, c’est de la science.

II. Ensuite, vient le critère de démarcation entre science et non-science

Le Père Gaston affirme avoir mené des recherches scientifiques mais ne précise pas quelle recherche scientifique il a faite ? Où en sont les publications précédentes ? Autrement dit dans quelle tradition scientifique s’inscrit sa recherche.  De quel cadre académique parle-t-il ? Quant à ce qui concerne l’organisation dudit colloque, on peut constater que les fondamentaux d’une organisation du genre ne sont pas réunis. On ne donne aucune précision sur l’appel à communication lancé. D’ailleurs en a-t-il vraiment eu ? Si oui, il est publié par quels canaux et dans quels réseaux ? Rien ou presque rien n’est dit sur le comité d’organisation, sur le comité scientifique, sur le comité de lecture, sur le comité de sélection, sur les choix éditoriaux… Ce n’est certainement pas comme cela qu’on organise un colloque. Avec quel public  les résultats de la recherche sont partagés ? Il y a manifestement un déni de soi irréfutable et une manifestation d’un cléricalisme obscurantiste

Depuis Karl Popper, nous savons que ce qui fait la scientificité d’un énoncé n’est pas qu’il soit vrai, mais qu’il soit réfutable 2. Gaston Bachelard ajoutait que la science est une conquête qui se construit contre l’opinion, en rupture avec le sens commun 3. Enfin, l’anthropologie, de Bronislaw Malinowski à Clifford Geertz, exige une méthode de terrain explicite et vérifiable 4.
De ces auteurs et de bien d’autres épistémologues, on retiendra cinq critères cumulatifs sans lesquels il n’y a pas de science, surtout en sciences humaines et sociales : i) le champ disciplinaire, ii) l’objet délimité, iii) la méthodologie, iv) les sources/terrain/ouvrages, v) la réfutabilité. Où se situe le discours du Père Gaston dans ces critères ?

III. Des jugements de valeur tronqués ou déguisés en constats scientifiques
3.1. Des énoncés normatifs

« C’est là que le Vodun est violence… et conduit à un échec et à une perdition » « le Vodun doit être positivé par Jésus5», « Zomadonou est un monstre ». Ces assertions ne sont pas falsifiables. Elles ne décrivent pas un fait observable. Elles prescrivent un jugement moral et théologique. C’est ce que l’épistémologie appelle un jugement de valeur. Le théologien Paul Tillich lui-même rappelait que la théologie et l’anthropologie ne répondent pas aux mêmes questions6. Vouloir « positiver » une culture par une autre culture ou une religion par une autre, est une posture missionnaire, légitime dans une homélie, mais qui relève de la non-science dans un colloque qui se veut académique.

En outre, les propos comme « on ne dit pas Ninxu hué  mais Linxu hué » ou encore « le Hundo est une quête de profondeur de sang » sont traités dans quel laboratoire ? Ils s’inscrivent dans quelle tradition intellectuelle et scientifique dûment prouvée ? Ils proviennent certainement d’une tradition missionnaire occidentale. Avec ce parti pris, il est difficile, voire impossible de parler de rationalité scientifique. Que sait ou fait notre cher chercheur du bon sens ? Pourquoi feint-il d’omettre que la rationalité est plurielle ? Dans certaines de ses prises de parole ou de position, il se défend de faire œuvre d’épistémologue. Non seulement il ne nous indique guère quelle épistémologie il applique aux savoirs béninois et fon en l’occurrence, mais aussi que ses défenseurs ne l’y amènent point ni ne nous l’indiquent.

3.2. Des énoncés injurieux et animalisants

« Le Vodunsi est comme un chien tenu en laisse », « les prêtres du Vodun font l’amour avec les fidèles en guise de koudio », « le Hunkan est comparable à une laisse de chien », « Mamiwater est la sorcière des eaux de mer 7 ». En science, la vraie science, des accusations d’une telle gravité exigent une enquête lourde : échantillon, entretiens anonymisés, recoupements, statistiques, triangulation et analyses pointues. Sans cela, on est dans ce que l’anthropologue Jeanne Favret-Saada appelle la rumeur et le commérage comme arme de disqualification 8. La comparaison du Hunkan à la laisse de chien n’est pas une analyse sémiotique de l’objet cultuel. C’est plutôt une volonté délibérée et récidiviste de déshumanisation bien documentée dans les littératures coloniale et missionnaire pour justifier la domination 9.

3.3. Des erreurs de catégorie : le scientisme comme pseudo-science
3.3.1. Le mystère des jumeaux n’existe pas car la science explique la grossesse gémellaire.

Affirmer cela, comme le font le Père et sa suite, c’est confondre l’explication causale et la signification symbolique. L’anthropologie a montré depuis longtemps, que toutes les sociétés connaissent le mécanisme biologique de la naissance, mais lui attribuent dans des circonstances bien précises, une lecture culturelle différente 10. Expliquer la biologie n’annule pas l’anthropologie. C’est ce qui est enseigné par l’obstacle du “tout est déjà expliqué par la science dure”.

3.3.2. Le Fa n’est pas scientifique

Cet énoncé est un truisme épistémologique. Le Fâ n’est pas une science expérimentale au sens poppérien du terme : c’est le Verbe du Sègbo, le Message de l’Etre Absolu. C’est un corpus géomantique, philosophique et littéraire de plusieurs dizaines de milliers de récits (versets). Les prévisions les plus optimistes indiquent plus de 200.000 récits. Bernard Maupoil, dans sa thèse monumentale La Géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves (1943), a démontré qu’il s’agit d’un système logique binaire complexe à 256 signes, ayant sa propre rationalité 11. Le Prof. Mahougnon Kakpo prolongera ces travaux, les rectifiera pour les mettre en phase avec leur logique interne propre et parlera de « physique quantique ». Dire que le Fâ n’est pas scientifique sans indiquer de quelle science on parle, c’est comme dire que le droit coutumier n’est pas de la physique : c’est vrai, mais ça n’a aucun sens.

3.3.3. Sur la comparaison fallacieuse du Fa à une « épreuve de Bernoulli »

Le dernier refuge pseudo-scientifique du Père Gaston est sa tentative désespérée de comparer le Fâ à une épreuve de Bernoulli. Cette comparaison, qui veut faire savant, est en réalité la preuve même d’une incompétence méthodologique.

Rappelons ce qu’est une épreuve de Bernoulli. C’est globalement une expérience aléatoire à deux issues, succès / échec, pile / face, oui / non, avec une probabilité p. C’est le modèle le plus simple des probabilités 12. Or, réduire le Fâ à cela c’est faire une triple erreur :

Primo : Une erreur mathématique ! Le Fâ n’est pas une épreuve à deux issues.

Le système du Fa/Ifa/Afa est un système binaire combinatoire à 256 figures fondamentales, les Du. Chaque Du est composé de 16 x 16 possibilités. Mais chaque Du contient lui-même des centaines de versets, de mythes, de proverbes, de prescriptions. On estime le corpus à plus de 40.000 textes littéraires. Parler de Bernoulli pour le Fâ, revient à soutenir que la Bibliothèque Nationale est un jeu de pile ou face parce que les livres sont écrits avec 26 lettres. C’est confondre l’unité minimale d’écriture et le système de sens.

Secundo : Une erreur de sens ! Une épreuve de Bernoulli suppose des événements indépendants et équiprobables. Or la consultation du Fâ n’est pas aléatoire au sens statistique du terme. Il est précédé d’une initiation longue, d’une invocation, d’un protocole rituel strict. Mieux, l’interprétation n’est jamais probabiliste. Le Bokônon/Babalawo ne dit pas “vous avez 50% de chance”. Il fait une exégèse herméneutique : il choisit, parmi les milliers de versets du Du qui est révélé, celui ou ceux qui correspondent à la situation existentielle du consultant. C’est un travail d’interprétation, comme un juge qui interprèterait la loi, sauf qu’avec le Bokonon, il s’agit avant tout de divination. Ce n’est pas une affaire de lanceur de pièce. D’ailleurs en cela, le Fâ constitue un outil d’aide à la décision, car la sagesse populaire recommande qu’après la consultation du Fâ, il faut consulter son esprit, son moi intérieur, son discernement.

Comme l’a magistralement démontré Wande Abimbola, lui-même mathématicien et détenteur du titre de porte-parole mondial du Fa, le Fa est un système informatique avant l’heure, un système d’archivage de la mémoire collective Yoruba, pas une loterie 13.

Tertio : Erreur épistémologique ! Nous sommes face à un sophisme du scientisme.

Sous prétexte qu’on peut modéliser une petite partie d’un phénomène avec un outil mathématique simple, on croit l’avoir expliqué et disqualifié. C’est ce que l’épistémologie appelle la « réduction abusive ». Avec cette logique, on pourrait dire que la célébration catholique de la messe n’est qu’une épreuve de Bernoulli parce que le prêtre ou les fidèles participants, disent “Amen” ou non.

Si le Père Gaston veut vraiment parler en termes de probabilités, qu’il expose alors son calcul. Quelle est la probabilité p de succès dans son modèle ? Quelle est la loi binomiale suivie par le corpus ? Quelle est sa variance ? Je le mets au défi de pouvoir le faire. Il en est incapable, car il ne fait que jeter un nom savant (Bernoulli) pour impressionner un auditoire non-mathématicien, monocolore totalement acquis à son prêche. Ce sont les manifestations mêmes de la pseudo-science : l’usage cosmétique d’un jargon.

En réalité, le Fâ relève de ce qu’on peut appeler une complexité organisée, pas d’un hasard simple. Le comparer à pile ou face, c’est avouer qu’on n’a rien compris ni au Fâ, ni aux travaux de Bernoulli.

IV. La démarche méthodologique absente : les cinq manquements rédhibitoires

Le lecteur averti se rend compte que quand on fait œuvre scientifique ou quand on prétend à la science, on doit absolument remplir au moins cinq (5) niveaux d’exigence qui malheureusement manquent dans le dispositif du Père et que ses soutiens ne semblent pas intégrer dans leur analyse:

4.1. Le champ disciplinaire n’est pas annoncé. Or il devrait constituer l’autel sur lequel le Père devra dire sa messe (dite scientifique). Difficile de mener un débat scientifique avec lui dans ces conditions. Aborderez-vous tel angle qu’il vous rétorquera être plutôt sous tel autre. L’auteur parle-t-il en prêtre ? En sociologue ? En ethnologue ? En anthropologue ? En historien ? L’absence de positionnement est le premier marqueur de la pseudo-science, qui se veut omnisciente.

4.2. L’objet étudié n’est pas clairement spécifié.

Il est non circonscrit : “Le Vodun” n’existe pas au singulier pour un tel exercice. Il y a plutôt des Vodun, des acteurs, des aires, des rites, des histoires, des dynamiques, le tout fortement différencié. Aucune délimitation n’est proposée par notre « chercheur scientifique ». Et pourtant tout étudiant en première année de Sociologie-Anthropologie sait que la délimitation thématique est un principe sacro-saint pour la production d’une écriture et d’un discours scientifique de qualité.

4.3. La démarche méthodologique est inexistante. Il n’y a eu aucune mention de méthode qualitative ou quantitative, historique ou diachronique, descriptive ou longitudinale. Pas de mention d’observation participante ou non, directe ou indirecte. Aucune indication des unités d’observation, des choix des personnes approchées, des localités sillonnées, des outils manipulés, des théories convoquées ni de corpus étudié.

4.4. Le terrain et les sources sont non traçables et donc non falsifiables. Combien d’acteurs directs ou indirects rencontrés ? Où ? Quand ? Comment ? Avec quels instruments de collecte de données ? En l’absence de ces précisions, aucune vérification/validation par les pairs n’est possible. C’est la base minimale de la technique et de l’éthique de toute recherche scientifique.

5.5. La contradiction est totalement absente. Si le discours scientifique n’est pas contradictoire, car A ne peut être égal à non A, la science quant à elle évolue par le doute. Pas le doute sceptique à la Protagoras, mais le doute méthodique cartésien. Or, dans les « présentations des résultats de sa recherche », aucune objection n’était de vigueur. Aucune littérature contradictoire n’est citée, la parole des dignitaires et autres acteurs du Vodun eux-mêmes est niée, le lieu choisi répond plus à une entreprise de pastorale qu’à un exercice de débat contradictoire. Les personnes participantes semblent majoritairement acquises à la cause « catholique » qu’à une confrontation d’idées.  C’est la définition même du dogmatisme, l’inverse de la science. Vodunsi ! Christossi ! Pouvait-on en entendre ou encore : « nous sommes catholiques et nous devons entendre et analyser tout cela à la lumière du Christ-Jésus » Je voudrais ici laisser le lecteur tirer ses propres conclusions pour ne pas conclure !

Pour ne pas conclure

Le discours du Père Gaston sur le Vodun, les ancêtres, la culture relève de la non-science par son objet qui est un jugement de foi. Il relève aussi de la pseudo-science par sa posture, qui emprunte frauduleusement le lexique de la recherche sans jamais en adopter la méthode, le terrain, ni la réfutabilité. Je ne me méprends guère, le Père est libre en tant que prêtre de tenir les propos qui lui plaisent ou lui semblent convenables pour « faire de toutes les nations des disciples », mais il est irrecevable en tant que prétendu scientifique. Aucun collège de pairs (pour reprendre l’expression de Thomas Kuhn) ne l’adoptera en son sein. Car il ne fait pas de la science. Il fait de la pseudo-science, c’est-à-dire un ensemble de croyances qu’il tente de faire passer pour scientifiques mais pour lesquelles il évite systématiquement les contrôles et les critères de la science.
Le danger d’une telle manœuvre est double. D’abord, elle trompe un public qui associe encore le titre d’abbé ou le mot “recherche” à une autorité intellectuelle, ensuite elle pollue – si elle ne charge pas inutilement – le dialogue interreligieux nécessaire au Bénin.

Qu’il assume son rôle : critiquer le Vodun au nom de sa foi catholique est son droit le plus strict. Encore qu’il n’a pas le droit de le dénigrer, de le vilipender, de le jeter en pâture ou de le traiter avec autant de mépris, de condescendance et de paternalisme. Mais qu’il cesse d’emprunter frauduleusement la blouse du chercheur pour faire passer un catéchisme pour une épistémologie ou pour une recherche scientifique.

NOTES

  • 1- La science humaine et sociale s’entend ! Je soupçonne ou plus exactement je crédite le Père Gaston qu’il se réclame de celle-là ! Il se présente comme Docteur en théologie sans préciser laquelle.
  • 2-Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique (1934), critère de falsifiabilité
  • 3-Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938)
  • 4-Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures (1973), sur la description dense
  • 5- Propos d’un autre père. Tous du même sérail, défendant la même cause.
  • 6-Paul Tillich, Théologie systématique.
  • 7-Ces allégations ne sont justement pas du Père Gaston mais d’un autre Père, le Père Tindo, rapportant les prétendus propos d’un de ses maîtres de thèse comme il l’indique lui-même.
  • 8-Jeanne Favret-Saada, Les Mots, la mort, les sorts (1977).
  • 9-Voir Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (2000) aux éditions Karthala sur l’animalisation comme rhétorique de domination. Deux rééditions de l’ouvrage interviendront respectivement en 2005 et en 2020. Ces fois-ci à la Découverte ; Coll.Poche/Essai avec une préface de Nadia Y. Kisukidi.
  • 10-Voir les réflexions classiques de René Zazzo dans le paradoxe des jumeaux 1960. Ou encore Robert Pazzi sur les jumeaux chez les Evé/Fon
  • 11-Bernard Maupoil, La Géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves (1943), Institut d’Ethnologie.
  • 12- Mario Bunge, What is Pseudoscience? (1984). Pour l’auteur, une doctrine est pseudo scientifique si elle prétend être scientifique tout en violant systématiquement les règles de la méthode scientifique et en s’abritant derrière une autorité non scientifique.
  • 13- Wande Abimbola, Ifa Divination Poetry (1977) et Ifa: An Exposition of Ifa Literary Corpus.

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