L’Alphabet du Vodun, ainsi s’intitule la pièce théâtrale parue en novembre 2024 aux éditions Béninlivres. Elle vient enrichir le patrimoine littéraire béninois dans un contexte tout à fait particulier, marqué par un regain d’intérêt pour le Vodun, et plus largement par une quête effervescente d’identité africaine. Son auteur, Esckil Agbo (enseignant de formation, journaliste culturel et promoteur littéraire) nous offre une œuvre qui, à bien des égards mérite d’être tenue pour précieuse. Aucun Béninois, aucun Africain même, ne saurait y demeurer indifférent, pour peu qu’il conserve encore en lui une certaine soif d’authenticité.
L’Alphabet du Vodun : une œuvre saturée de promesses
Le regain d’intérêt pour la question identitaire en Afrique suscite une ébullition inédite. Maintenant plus que jamais, l’Afrique s’interroge sur son être profond, sur son chemin vers elle-même. Dans ce contexte de redécouverte et de reconquête identitaire, L’Alphabet du Vodun apparaît comme une promesse. Une promesse à facettes, à résonances multiples : promesse de faire découvrir, promesse de faire comprendre, promesse d’élucider sans détours les contours d’une réalité bien trop souvent inextricable ; promesse, en somme, de scruter l’ultrastructure du Vodun, d’en explorer les arcanes, d’en sonder les fondements, d’en réhabiliter l’essence.
L’alphabet du Vodun. Le titre lui-même en est la première promesse : alphabet, comme pour dire “grammaire fondatrice”, “clé de lecture”, “origine, base”, “matériaux de construction”, “rudiments essentiels“. Le lecteur ou le spectateur, mû par cette promesse aux accents pluriels, s’avance dans une curiosité avide dans le déploiement de cette pièce. Porté par l’espoir d’y trouver, ne serait-ce qu’une once de lumière, pour éclairer son périple tumultueux à la quête de son identité africaine, il découvre le Vodun au cœur d’une intrigue de la déconstruction.
Le Vodun au cœur d’une intrigue de la déconstruction
L’intrigue de la pièce s’organise autour d’un contentieux opposant Fadonougbo Dansi, Pasteur évangélique à Sossa Adan, Prêtre du Vodun. Le Pasteur, outré, traduit le Prêtre Vodun devant la justice. Le Procureur énonce le chef d’accusation en ces termes :
« Par un peloton d’abeilles, Sossa Adan, ici présent, a chassé des paisibles chrétiens de leur lieu de culte. Les insectes ont signalé leur présence dans le haut lieu de culte avec leur bourdonnement, en s’opposant aux coups de bâtons et de balais de l’assistance, elles ont piqué tous ceux qui étaient présents. Des victimes de ces abeilles, pardon, les victimes de Sossa Adan, on dénombre une dizaine en commençant par l’Eglise elle-même. Elle n’a plus ouvert ses portes depuis la malheureuse visite des insectes. Les pasteurs forcés à un chômage technique et les fidèles privés de leurs différents cultes. Il y a des personnes qui ont perdu la vue à cause des piqûres des abeilles. Deux des victimes ont succombé aux piqûres »1.
Le procès se suspend par l’acquittement de Sossa Adan, jugé innocent et victime d’accusations infondées. Il apparaît que le domaine occupé par l’église est un don de Sossa Adan, et que l’électricité ainsi que l’eau sont également à sa charge. Le véritable grief résidait dans une simple exhortation de Sossa Adan adressée au Pasteur à « faire moins de bruit, notamment les nuits »2. Pourquoi donc, alors, cette attaque d’abeilles ? L’affaire, manifestement, dissimule une anguille sous roche.
Sossa Adan, en connaisseur avisé des lois de la nature, propose une hypothèse-diagnostic plus raisonnable et plus crédible : Les abeilles sont attirées par l’humidité. Leur lieu de culte n’est pas une église vraiment construite, il n’y a pas de mûrs montés, c’est un hangar qui leur sert d’église. Le sol n’est pas cimenté, c’est de la terre nue et rouge. Après chaque culte, c’est un sol chargé d’eau qui s’installe.3
C’est à la faveur de sa plaidoirie devant la cour que Sossa Adan entreprend une véritable entreprise de déconstruction des préjugés et stéréotypes autour du Vodun dans une tentative d’esquisse de redéfinition de ses principes et fondements.
L’intrigue de la déconstruction est aussi celle de l’exaltation. L’auteur présente le Vodun comme une pratique fondée sur la bienveillance. Les manœuvres douteuses ne seraient l’œuvre que de la perversion humaine :
« Sossa Adan : Je me dois de le reconnaître. Dans le monde du Vodun comme dans toute communauté humaine, il y a des brebis galeuses qui ne respectent aucun principe du Vodun. Ceux-ci ne sont pas des prêtres Vodun. Ce sont des vendeurs d’illusion ; ils ternissent de l’intérieur l’image de notre culte ancestral. Tu as eu tort de me confondre à eux ».4
Toutefois, l’on a de la difficulté à concilier ce tableau séraphique du Vodun avec les représentations encore vivaces dans la mémoire collective ou avec d’autres analyses dans d’autres corpus :
« Tous les jours, parce qu’il y avait eu quelque part, dans le quartier, une dispute, un malentendu, l’enfant entendait hurler, le plus souvent par une femme, la formule consacrée “na yi do Vodun”, j’irai confier (l’affaire au Vodun) […] le contexte était tel qu’il ne faisait pas de doute que le Vodun, sollicité, se chargerait de venger, comme il convient, celui ou celle qui l’envoyait en mission de vendetta »5.
Ou encore :
« Au flanc du marché Zobê à Ouidah, face à l’entrée nord, se trouve le vodun Aïzan, qu’un panneau de l’office du tourisme présente comme il suit :
“[…] Pendant la période de la traite négrière, les convois d’esclaves marquaient ici un arrêt au cours duquel des offrandes étaient données à cet Aïzan pour le supplier à faire de la vente un succès” »6.
Ces pratiques affreuses relèvent-elles uniquement d’une perversion purement humaine, ou renvoient-elles à une dimension propre au Vodun tel qu’il est – ou a été – pratiqué ? La tentative de réhabilitation entreprise par l’auteur ne devrait-elle pas s’accompagner d’une plus grande distance critique ?
Avant d’en venir à l’examen critique de cette plaidoirie, observons une halte scrutatrice autour de la bâtisse littéraire et dramatique qui structure la pièce.
De la charpente dramatique à l’épaisseur symbolique : personnages, style, dénouement
La macrostructure de la pièce laisse l’impression d’un édifice dramatique maîtrisé, bien sculpté, original, scandé par une progression horaire (“9h…”). Ce choix donne un enjeu au procès et lui confère une sorte de réalisme. Cependant, le dénouement suscite une certaine perplexité. La reconversion abrupte du Pasteur, sa propension à répéter aussi facilement, comme un automate, les paroles de Sossa Adan, relèvent-ils d’un effet “Vodun” ou bien d’un procédé dramaturgique hâtif ? Le lecteur ou le spectateur n’est pas loin d’y voir un “Deus ex machina” peu compatible avec le sérieux du procès et la tension dramatique savamment construite jusque-là.
La descente dans la microstructure procure du plaisir au regard des interactions globalement riches et nourries, mais certaines imprécisions lexicales et confusions de vocabulaires viennent en corrompre la cohérence. Pourquoi, en effet, sommer un Pasteur évangélique de répondre à des accusations portées contre l’Eglise catholique ? Le quiproquo dans le choix des rôles et des responsabilités invite ici à plus de rigueur ; une rigueur qui s’invite aussi bien dans la présentation de l’histoire.
Une fresque historique ou un piège de l’anachronisme ?
Au-delà de la fiction, L’alphabet du Vodun donne les arrhes d’une fresque à visée historique. En quoi donc ? Les éléments mis en œuvre tant dans la trame que dans le décor ressortissent d’une objectivité historique qui se veut indéniable. Le dialogue entre les personnages met en exergue une argumentation intégrant des faits et des dates de l’histoire :
« Dany est un intellectuel africain éclairé, un véritable savant. Sur son épée qu’il portait le jour-là, ce 28 mai 2015, était gravé Lègba »7.
Par ailleurs, on peut lire :
« Le Vodun a sa souche au Nigéria bien que le premier ancêtre noir remonte au royaume de Koush au Sud de l’actuel Egypte. Le Bénin a fait du Vodun une fierté planétaire, une marque identitaire solennelle en choisissant depuis 1995 une journée (la fête du Vodun) pour le célébrer, l’honorer »8.
C’est plutôt en 1993, par décision présidentielle, que le Président Nicéphore Soglo a institué cette fête qui n’a été formalisée que par la loi n° 97-031 du 20 août 1997. Et dans le décret officiel, parle-t-on vraiment de la fête de Vodun ou plutôt de Journée Nationale de la fête des religions endogènes ?
L’alphabet du Vodun fourmille de réflexions, d’argumentations qui se voudraient d’une précision historique certaine. En sus, les notes explicatives de bas de page adroitement placées par endroits viennent entériner la légitime prétention à la vérité historique. N’est-on pas en droit d’affirmer mutatis mutandis que l’Alphabet du Vodun peut jouxter Doguicimi dans le rang des fictions historiques ?
La démarche est méritoire. Mais elle se heurte à des raccourcis problématiques, notamment lorsque l’œuvre évoque un prétendu plan historique de destruction du Vodun, amorcé dès 1454 par une bulle papale :
« Le plan apocalyptique contre le Vodun ne date pas d’aujourd’hui. Cela a commencé avec la bulle papale de 1454 que vient corroborer plus tard le code noir ».
Cette allégation est-elle vraiment respectueuse du contenu et du contexte historique de cette bulle ? S’il s’agit ici de la « bulle » « Romanus Pontifex » fulminée par le Pape Nicolas V à l’adresse du roi Alphonse V du Portugal, il faut rappeler qu’aucune mention du Vodun ni d’une quelconque religion africaine n’y figure. Rappelons qu’à cette époque les pouvoirs religieux et temporels n’étaient pas encore séparés : le Pape se retrouvant donc encore à la croisée des deux. Une incursion dans l’histoire peut nous amener à reconsidérer un double contexte de parution de ce document.
Le premier contexte est celui d’une rivalité entre chrétiens et musulmans, depuis le XIème siècle, autour des questions de conquête et d’occupation des lieux saints. Les musulmans (Turcs, Ottomans) en 1453 avaient pris Constantinople tandis que les chrétiens entendaient vaincre l’Islam belliciste. Nous sommes dans le contexte de la Reconquista (reconquête des terres prises par les musulmans en Europe du sud). Le pape donne au Portugal (puissance maritime et militaire européenne à cette époque), le droit de réduire en esclavage les non-chrétiens.
Le deuxième contexte, conséquent au premier, est celui de la concurrence entre les Etats de l’Espagne et du Portugal pour la conquête de nouvelles terres dont les côtes d’Afrique. La conquête des terres allait de pair avec le prosélytisme. C’est alors que Nicolas V, à travers une bulle, a rappelé qu’il avait déjà concédé au roi Alphonse V du Portugal le droit de soumettre tous les Sarrasins et païens, quels qu’ils soient, et autres ennemis du Christ à la servitude perpétuelle. C’est ainsi que « les Portugais obtiennent de Nicolas V le privilège d’étendre leur influence jusqu’à la Guinée et les plages éloignées du Sud ». Le Vodun n’est donc ni cité ni implicitement évoqué.
Toutefois, l’Église elle-même a fait amende honorable quant à son retard dans la condamnation et même son implication dans l’esclavage : « […] nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège Apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des “infidèles” ».
Il faut donc reconnaître que l’entreprise missionnaire dans son ensemble n’est pas restée sans conséquences sur les spiritualités africaines. Est-ce pour autant que la bulle Romanus Pontifex était dirigée contre l’Afrique pour des questions raciales, culturelles et religieuses ? Appliquer cette bulle au Vodun, n’est-ce pas commettre un anachronisme traduisant la carence d’une intelligence suffisante de l’histoire ? N’est-ce pas là un procès inique fait à l’histoire ? N’est-ce pas là une apologie du Vodun qui tend à étouffer – jusqu’à implosion – le Christianisme au nom d’une mémoire blessée ? La symphonie de la vérité historique portée en flambeau par cette pièce ne serait-elle pas dissonante, biaisée par endroits ?
Si l’on admet que la « mémoire reste indiscutablement un tremplin vers l’avenir », alors encore faut-il qu’elle soit éclairée, critique, lucide, dépassionnée. L’Alphabet du Vodun serait-il alors un alphabet quelque peu dyslexique du Vodun ? Loin s’en faut. Il couve une soif d’authenticité et vaut son pesant d’or. Mais il vacille parfois sur le fil ténu qui sépare la réhabilitation légitime d’avec l’idéalisation aveugle.
Les grandes confusions, les revendications passéistes, les relectures tendancieuses de l’histoire, sont, à y voir de près, le reflet d’un malaise plus profond : celui d’une intelligentsia, d’une Afrique en quête d’elle-même, hésitant entre l’exaltation d’un passé blessé et la construction d’un avenir lucide. Ces tensions, ces déchirements voire ces égarements, ne sont-ils pas l’expression d’une descente « jusqu’aux enfers » où se débattent, dans une nébuleuse clarté, des intuitions en quête d’un être-soi africain profond et assumé ? Ce sont peut-être là les signes prémonitoires d’un « être-soi africain » en gestation.
« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! »
L’auteur

Chams Modeste HEDJI
Notes
- 1- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 26.
- 2- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 35.
- 3- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 42.
- 4- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 76-77.
- 5- Roger GBEGNONVI, Le Vodun ne fait pas rêver, Editions Continents, Lomé 20192, p. 25.
- 6- Roger GBEGNONVI, Le Vodun ne fait pas rêver, Editions Continents, Lomé 20192, p. 25.
- 7- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 58.
- 8- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 61.
- 9- G. E. AGBO, L’alphabet du Vodun, Béninlivres, Porto-Novo 2024, p. 56-57
- 10- Cf. NICOLAS V, Romanus Pontifex, 8 January 1454 ou 1455.
- 11- Jean-Marc ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Églises d’Afrique, L’Harmattan, 1980, p. 20-21.
- 12- Ainsi dans les Bulles Sicut dudum (13 janvier 1435) et Etsi suscepti (9 janvier 1442) d’Eugène IV et dans les Bulles
- Dum diversas (18 juin 1452) et Romanus Pontifex (8 janvier 1455) de Nicolas V. Les pressions politiques et, parfois aussi, économiques ont pris le pas sur les exigences évangéliques. L’évangélisation fut fréquemment mise de côté ou mal interprétée en fonction des ingérences des pouvoirs temporels, relativisant l’incompatibilité de l’esclavage avec la conscience chrétienne.
- 13- Pape Léon XIV, Lettre encyclique Magnificat Humanitas sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, donnée à Rome le 15 mai 2026.
- 14- Joseph Ki-Zerbo, À quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein in Introduction, éditions de l’aube, 2003.
- 15- Cf. Jean-Lux in Chams Modeste HEDJI, Jusqu’aux enfers…, Editions Savanes du Continent, Abomey-Calavi 2024.
- 16- Publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L’Aurore, ce texte fut écrit par Émile Zola. Cette tribune qui accuse le gouvernement de l’époque d’antisémitisme dans l’Affaire Dreyfus est une lettre ouverte au président de la République.
