Home Débats Peter Zalmayev : « Il n’est pas juste de dresser un parallèle direct entre le Donbass et le Sahel »
Peter Zalmayev : « Il n’est pas juste de dresser un parallèle direct entre le Donbass et le Sahel »

Peter Zalmayev : « Il n’est pas juste de dresser un parallèle direct entre le Donbass et le Sahel »

Par Arnauld KASSOUIN
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Le Sahel et le Donbass ne sont pas comparables. Quand même, une analogie peut être établie du point de vue socio-historique. Pas parce qu’il existerait un lien entre les variables ayant conduit à la dégradation de la situation sécuritaire dans chacune des deux régions. Toutefois, Peter Zalmayev, directeur de l’Eurasia Democracy Initiative (New York-Kyiv), estime qu’il est raisonnable d’examiner « son (la Russie) comportement au Sahel à la recherche de schémas similaires ». Car les deux régions soulèvent des questions sur la façon dont les acteurs externes exploitent les divisions locales. Dans cet entretien, Peter Zalmayev met en garde contre la ruse dont peut faire preuve la Russie en matière géopolitique. En tant qu’originaire du Donbass, il expose aussi les revers de l’implication russe au Sahel. Sur les accusations selon lesquelles Kiev aurait fourni des drones, des munitions ou une autre assistance militaire aux combattants au Mali ou ailleurs au Sahel, il appelle à la retenue et à la précision. (Série 3/5).

Arnauld KASSOUIN : Pourquoi le Sahel central a-t-il été si perméable aux interventions extérieures successives (Barkhane, MINUSMA, Wagner/Africa Corps) ?

Peter Zalmayev : Cette région est compliquée depuis assez longtemps. L’héritage colonial difficile, combiné à la montée des groupes djihadistes et autres islamistes extrémistes à travers le monde musulman, à la présence déclinante des puissances occidentales dans la région, à la corruption endémique et aux niveaux de vie persistamment bas, a créé un terrain fertile pour le type d’insurrection et d’instabilité que nous avons observé.

Le passage de Wagner à Africa Corps, sous tutelle directe du ministère russe de la Défense depuis 2023, marque-t-il une rupture réelle dans les modes d’action, ou n’est-il qu’un changement de nom ?

Suite à la tentative de coup d’État de M. Prigojine contre Vladimir Poutine, il n’était plus tenable pour Moscou de maintenir inchangé le nom et la structure opérationnelle de Wagner en Afrique. C’était une façon, tout d’abord, de distancier l’organisation de l’héritage de Prigojine, mais aussi de rationaliser la présence militaire russe en Afrique. Aussi afin d’établir une chaîne de commandement stricte et de placer ces opérations directement sous l’autorité du ministère russe de la Défense. La plupart des fonctions de l’organisation sont restées essentiellement les mêmes.

Elles consistent notamment à soutenir les dirigeants politiques que Moscou considère comme ses alliés. Et, en effet, à agir comme gardes du corps personnels de ces régimes. C’est également une façon pour Moscou de démontrer son influence continue en Afrique. Puis de renforcer son image de grande puissance mondiale, voire de superpuissance. Mais il y a une autre dimension à cette présence. Les avantages économiques que la Russie tire de son engagement militaire en Afrique. Comme nous l’avons vu en République centrafricaine, l’assistance militaire a été liée à l’accès aux ressources naturelles du pays. Générant des bénéfices économiques substantiels pour des entités liées à la Russie et, potentiellement, pour des individus au sein de l’establishment militaire et politique russe.

Au Mali et au Burkina Faso, Africa Corps sert-il d’abord à protéger les juntes, à sécuriser les sites stratégiques ou à combattre les groupes armés jihadistes ?

Cela pourrait être les trois, mais bien sûr, ces objectifs ne sont pas servis de manière également efficace. Bien que la Russie ait pu affirmer qu’elle étend son influence en Afrique grâce aux opérations de l’Africa Corps.  Il reste discutable de savoir si elle s’est révélée un partenaire de sécurité plus efficace que ne l’étaient les puissances occidentales par le passé lorsqu’il s’agit de combattre des insurrections de divers types. Ce que nous avons vu, c’est que l’on peut continuer à soutenir des gouvernements alliés, ou ceux qui sont en réalité des régimes clients, sans nécessairement rétablir la sécurité dans l’ensemble des pays qu’ils gouvernent. Leur autorité peut ne pas s’étendre beaucoup au-delà des limites administratives de leurs capitales.

En dehors de ces villes, des civils continuent de mourir, des groupes insurgés continuent d’opérer, et de vastes étendues de territoire restent hors du contrôle effectif du gouvernement. Mais du point de vue de ces régimes, il y a une certaine logique à cet arrangement. Leurs dirigeants peuvent rester au pouvoir, protégés par l’assistance militaire russe, le soutien financier et les mercenaires, même lorsque leurs gouvernements peinent à assurer la sécurité d’une grande partie de leurs populations. Ainsi, la distinction cruciale est entre aider un régime à survivre et aider un pays à devenir plus sûr. La Russie est » peut être en train de réaliser le premier sans nécessairement délivrer le second.

Les revers de 2026 (évacuations de Kidal, Tessalit et Aguelhoc, embuscade de Gao) compromettent-ils la capacité d’Africa Corps à contrer le JNIM et contredisent-ils le discours de « stabilisation » de l’AES ?

En effet, la nature en dents de scie des conflits au Sahel met en évidence les affirmations trop optimistes que la Russie a faites quant à l’efficacité de sa présence. Pour être juste, cependant, les puissances occidentales n’ont pas non plus particulièrement réussi dans leurs efforts précédents. Ces conflits et les problèmes sous-jacents précédaient l’arrivée relativement récente de la Russie, et Moscou est maintenant confronté à bon nombre des mêmes défis, avec des résultats résolument mitigés. La différence cruciale est que les opérations militaires occidentales étaient menées dans le cadre de contraintes institutionnelles et opérationnelles spécifiques.  Alors que la Russie a été disposée à fournir un soutien extensif à des gouvernements accusés de corruption, de répression et de graves atteintes aux droits de l’homme. En se liant si étroitement à ces régimes, Moscou s’expose aux conséquences politiques de leurs échecs.

À mesure que le ressentiment public grandit face à une gouvernance inefficace, corrompue et répressive, la Russie risque de devenir elle aussi une cible de ce ressentiment. Sa présence militaire peut initialement être accueillie comme une alternative à l’influence occidentale. Mais cette bonne volonté peut rapidement s’évaporer si elle ne parvient pas à apporter une plus grande sécurité et de meilleures conditions de vie. Nous pourrions donc assister à une répétition des dynamiques qui ont contribué à l’expulsion des forces françaises du Sahel.  Avec la Russie elle-même finissant par faire face à des demandes de départ. L’ironie serait que Moscou, ayant présenté son implication comme une alternative au néocolonialisme occidental, pourrait de plus en plus être perçu comme poursuivant une politique similaire en soutenant des gouvernements impopulaires et en priorisant ses propres intérêts stratégiques au détriment des besoins des populations locales.

Avec environ 2 500 hommes au Mali contre moins de 200 au Burkina Faso, Africa Corps obtient-il des résultats sécuritaires comparables dans les deux pays ?

Le tableau est plutôt mitigé. Le Burkina Faso dispose d’un contingent russe bien plus petit, probablement de moins de 200 personnels. Comparé à une estimation de 2 000 à 3 000 au Mali. Mais les effectifs seuls ne déterminent pas l’efficacité d’un déploiement militaire. Tout dépend largement de la qualité de l’organisation, de la logistique, du renseignement, de la coordination avec les forces locales et de la capacité à soutenir les opérations dans la durée. Au Mali, malgré la présence militaire substantielle de la Russie, son efficacité a été limitée.

Nous avons assisté à d’importants revers territoriaux et à des retraits, tandis que l’insurrection continue de constituer une menace sérieuse. Les civils restent en danger dans de larges parties du pays, particulièrement en dehors de la capitale, Bamako. En fin de compte, la question n’est pas de savoir combien de personnels russes sont déployés. Mais si leur présence se traduit par des améliorations durables de la sécurité. Et au Mali, la capacité continue des groupes insurgés à opérer et à lancer des attaques majeures soulève de sérieuses questions quant à savoir si cet objectif est atteint.

Il a été affirmé à plusieurs reprises, ces derniers temps, que l’Ukraine combattrait également les forces russes dans les pays du Sahel central. Que répondez-vous concrètement à ces accusations ?

Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a catégoriquement démenti les accusations de la Russie selon lesquelles Kiev aurait fourni des drones, des munitions ou une autre assistance militaire aux combattants au Mali ou ailleurs au Sahel. Il est important de garder cela à l’esprit avant de se livrer à des spéculations sur l’implication présumée de l’Ukraine. La Russie a une motivation politique claire pour formuler ces accusations. Moscou cherche à présenter sa présence militaire en Afrique comme faisant partie d’une lutte plus large, soi-disant anticoloniale, contre l’Occident et les États-Unis. Dans ce récit, l’Ukraine est présentée comme un proxy occidental, agissant pour le compte de Washington et de ses alliés.

Établir un lien entre l’Ukraine et des groupes armés au Sahel aide la Russie à renforcer ce message, à justifier sa propre présence militaire et à présenter les conflits locaux comme faisant partie de sa confrontation géopolitique plus large avec l’Occident. Mais ce sont des allégations qui nécessitent des preuves. Elles ne devraient pas être traitées comme des faits établis simplement parce que Moscou les avance de manière répétée. Toute preuve crédible d’une implication ukrainienne devrait être examinée de manière indépendante, plutôt qu’acceptée ou rejetée sur la base de récits politiques.

Ne sommes-nous pas confrontés à l’émergence d’un nouveau Donbass au Sahel ?

Je suis originaire du Donbass. Je ne pense pas qu’il soit tout à fait juste de dresser un parallèle direct entre le Donbass et le Sahe. Bien qu’il y ait certainement quelques analogies qui valent la peine d’être explorées. Aucun conflit n’est identique à un autre, et nous devons faire attention à ne pas confondre des situations fondamentalement différentes. Dans le Donbass, ce que la Russie a présenté comme une pure insurrection locale qui avait évolué en conflit civil était, en réalité, un conflit façonné de manière décisive par l’intervention d’une puissance étrangère : la Russie elle-même.

Moscou a exploité et enflammé des griefs locaux existants. Tout en avançant des prétextes pour son intervention, y compris des affirmations selon lesquelles les droits linguistiques des résidents russophones étaient menacés. La Russie a initialement nié son implication militaire dans le Donbass en 2014 et 2015.  Malgré les preuves croissantes de son rôle direct dans le conflit.

Cela faisait partie d’une stratégie plus large d’obfuscation que Moscou avait également employée en Crimée. Où des troupes russes initialement décrites comme du personnel armé non identifié, ou les soi-disant « petits hommes verts », ont pris le contrôle de la péninsule en 2014 avant que la Russie ne reconnaisse par la suite leur rôle. L’opération dans le Donbass a donc été accompagnée de dénégations systématiques et de récits trompeurs destinés à masquer l’étendue de l’implication russe. La situation au Sahel est différente.

Rôle croissant en Afrique.

Les conflits y ont des causes locales profondément enracinées. Notamment, des institutions étatiques faibles, des griefs politiques de longue date, des mouvements séparatistes et des insurrections djihadistes. La Russie est entrée dans un environnement où ces conflits étaient déjà en cours. Plutôt que de les initier de la même manière qu’elle est intervenue en Ukraine. Néanmoins, la présence de puissances étrangères dans les deux régions soulève des questions sur la façon dont les acteurs externes exploitent les divisions locales.  Manipulent les récits politiques et poursuivent leurs intérêts stratégiques sous le prétexte de protéger les populations locales ou de soutenir leurs aspirations.

La Russie a démontré en Ukraine qu’elle est disposée à utiliser la désinformation, les opérations clandestines et la manipulation des griefs locaux pour avancer ses objectifs géopolitiques. Il est donc raisonnable d’examiner son comportement au Sahel à la recherche de schémas similaires. Tout en reconnaissant que toute allégation spécifique de méthodes comparables doit être étayée par des preuves. Le point important est que nous ne devrions ni supposer que le Sahel est un autre Donbass, ni ignorer les leçons que les actions de la Russie en Ukraine offrent lorsqu’il s’agit d’examiner son rôle croissant en Afrique.

Au vu des événements de 2026, l’Africa Corps stabilise-t-il les régimes du Sahel central ou aggrave-t-il l’insécurité, y compris pour ceux qu’il protège ?

Si nous parlons de la sécurité à court terme des régimes qui se sont associés à la Fédération de Russie, alors la Russie peut effectivement être un partenaire efficace pour maintenir ces gouvernements au pouvoir. Mais la sécurité du régime n’est pas la même chose que la sécurité nationale, et encore moins que la construction nationale. Comme je l’ai dit plus tôt, ces gouvernements peuvent rester relativement en sécurité dans les limites de leurs villes. les transformant effectivement en îles fortifiées de contrôle gouvernemental. Mais, comme nous l’avons vu au Mali, cela ne s’est pas traduit par la réunification du pays ou une stabilisation durable. L’État a perdu le contrôle effectif sur des parties substantielles de son territoire, et sa capacité à exercer son autorité à travers le pays reste gravement compromise.

Il y a également une contradiction fondamentale dans un modèle de sécurité qui dépend de troupes étrangères et d’une présence militaire étrangère. Si les capacités de sécurité locales ne sont pas suffisamment développées pour fournir des garanties durables, que se passe-t-il lorsque les forces étrangères finissent par partir, comme elles pourraient bien le faire ?

Plutôt que de construire des institutions nationales durables, cet arrangement risque de créer une culture de dépendance dans laquelle les gouvernements s’appuient sur une puissance extérieure pour maintenir leur propre sécurité et leur survie politique. Et c’est peut-être le plus grand danger à long terme.  Un modèle qui peut aider les régimes à survivre à court terme tout en faisant peu pour s’attaquer aux causes sous-jacentes de l’instabilité. Sans institutions nationales plus fortes, une gouvernance responsable et des forces de sécurité capables de protéger la population de manière indépendante, la région risque de rester piégée dans un cycle d’insécurité et de dépendance externe.

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