Africa Corps joue de la protection des civils dans les pays du Sahel Central. En pratique, il se découvre aussi d’autres missions. On note entre autres, celles de la sécurisation des régimes politiques et d’exploitation de sites minières. Pour Jean Sovon, secrétaire exécutif de l’organisation Action for Peace and Good Governance (APGG), les évènements successifs qui ont eu lieu à Kidal ces dernières années fragilisent le récit de l’efficacité inébranlable de Africa Corps. Dans cet entretien, Jean Sovon revient aussi sur l’importance pour le groupe de revoir sa posture politique. (Série 2/5)
Arnauld KASSOUIN : Quelles failles structurelles ont ouvert le Sahel central à la succession d’acteurs extérieurs (Barkhane, MINUSMA, puis Wagner/Africa Corps) ?
Jean Sovon : La présence successive d’acteurs extérieurs, notamment Barkhane, la MINUSMA, Wagner puis Africa Corps, dans le Sahel central, peut être expliquée par l’interaction de plusieurs facteurs internes et externes. Sur le plan interne, le Mali et le Burkina Faso sont confrontés à une crise multidimensionnelle. Où s’entrecroisent l’insécurité liée à l’expansion des groupes armés affiliés au JNIM et à l’État islamique au Sahel. Notons que ces trois pays concentrent à eux seuls, depuis 2012, le plus grand nombre d’incidents terroristes. Selon le Global Terrorism Index 2026, cette zone rassemble plus de 50 % des décès liés au terrorisme dans le monde. On note aussi la fragilisation des institutions publiques, la pauvreté, les tensions communautaires, les déplacements forcés. Ces fragilités, couplées à l’enracinement de groupes armés, ont créé une forte demande de sécurité. Sur le plan externe, ces territoires sont devenus un espace de démonstration de force entre puissances.
C’est dans cette perspective que la volonté des régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel de diversifier leurs partenariats au nom de l’autonomie stratégique, le rejet de certaines conditionnalités politiques occidentales, et le retrait progressif des partenaires occidentaux a ouvert un espace que la Russie cherchait à occuper depuis fort longtemps. Toutefois, changer de partenaire militaire ne signifie pas automatiquement retrouver une souveraineté pleine et entière. La recrudescence des violences et des menaces des groupes armés en est une parfaite illustration. Du point de vue des relations internationales, il faut se demander si les États sahéliens diversifient réellement leurs alliances ou s’ils remplacent simplement une dépendance sécuritaire par une autre. Cette question doit être liée à la sécurité humaine avec pour objectif ultime la protection des populations, la restauration de la confiance dans les institutions et la prévention de nouveaux conflits.
Africa Corps a-t-il rompu avec les méthodes de Wagner, ou n’en est-il que le prolongement sous un autre nom ?
Le passage de Wagner à Africa Corps représente une rupture institutionnelle importante. Mais il ne constitue pas nécessairement une rupture stratégique complète. Wagner était présenté comme une force paramilitaire relativement autonome, permettant à la Russie de conserver une certaine distance politique et juridique. Africa Corps est davantage intégré à l’appareil d’État russe et placé sous la supervision du ministère de la Défense. Cette évolution signifie que la présence russe est désormais plus formalisée et probablement plus directement contrôlée par Moscou. Elle réduit également la possibilité pour l’État russe de se présenter comme extérieur aux actions et agissements de ses personnels. Selon moi, la question de la responsabilité devient donc plus importante.
Cependant, la continuité demeure visible dans plusieurs domaines : soutien aux régimes partenaires, projection d’influence, accompagnement militaire, communication stratégique. Puis, la recherche d’une présence durable en Afrique. Le changement de nom ne garantit donc ni une amélioration des résultats sécuritaires. Ni un meilleur respect des droits humains. De mon point de vue, la véritable rupture ne pourra être appréciée qu’à partir de critères concrets. Transparence des accords, chaîne de commandement identifiable, mécanismes de contrôle, respect du droit international humanitaire et existence de voies de recours pour les victimes. Une formalisation institutionnelle doit nécessairement entraîner une responsabilité plus claire.
Au Mali et au Burkina Faso, qui Africa Corps sert-il d’abord : les juntes, les sites stratégiques, ou la lutte contre les groupes terroristes ?
Je pense qu’il serait trop simpliste de réduire la mission d’Africa Corps à une seule fonction. Cette présence répond vraisemblablement à plusieurs objectifs : l’appui aux forces nationales, la participation à certaines opérations contre les groupes armés, la protection de sites stratégiques et, indirectement ou directement, la sécurisation des régimes au pouvoir.
Cependant, il faut distinguer la mission officiellement annoncée de la fonction réellement exercée. Une force peut être engagée dans la lutte contre les groupes armés tout en contribuant simultanément à la protection politique d’un régime. C’est pourquoi nous devons distinguer trois notions : la sécurité du régime, la sécurité de l’État et la sécurité des populations.
Est-ce qu’Africa Corps remplit toutes ces conditions ? Si oui, vérifions si les populations sont effectivement protégées, si les déplacements diminuent, si les services publics peuvent fonctionner et si les communautés retrouvent confiance dans l’État. La paix et la sécurité doivent être évaluées à partir de leurs effets humains et sociaux. Si la réponse est non, alors le partenariat doit être repensé.
Africa Corps peut-il encore battre le JNIM ? Et que reste-t-il du récit de « stabilisation » des régimes de l’AES ?
Les évacuations de Kidal, de Tessalit et d’Aguelhoc ainsi que l’embuscade de Gao constituent des indicateurs sérieux des limites opérationnelles d’Africa Corps et des forces qui lui sont associées. Elles montrent qu’une présence militaire extérieure ne suffit pas, à elle seule, à inverser durablement le rapport de forces face au JNIM ou à d’autres groupes armés. Il faut néanmoins éviter de tirer une conclusion définitive à partir d’un seul épisode. L’évaluation doit porter sur une tendance. Elle va s’articuler autour de l’évolution des attaques, du contrôle durable des territoires, de la qualité du renseignement, de la continuité logistique, de la capacité d’administration des zones reprises et de protection des civils. La conquête ponctuelle d’un espace ne constitue pas nécessairement une stabilisation.
Ces revers fragilisent cependant le récit politique selon lequel Africa Corps aurait apporté une solution décisive. Ils rappellent que la lutte contre les groupes armés ne peut être uniquement militaire. Sans dialogue local, justice, services publics, prévention de la radicalisation et réconciliation communautaire, les gains militaires risquent de rester temporaires. Enfin, les revers ne doivent jamais justifier des représailles aveugles contre les populations. Dans une guerre asymétrique, les exactions, les arrestations arbitraires et les accusations collectives peuvent alimenter le recrutement des groupes armés. Le respect des droits humains n’est donc pas seulement une obligation morale et juridique. C’est aussi une condition de l’efficacité sécuritaire.
Africa Corps pèse environ 2 500 hommes au Mali, quelques centaines au Burkina Faso. Cet écart de moyens se traduit-il par des résultats sécuritaires différents ?
Le nombre de personnels déployés ne suffit pas à mesurer l’efficacité d’une intervention. Il faut également prendre en compte la géographie des opérations, la taille des territoires, les moyens aériens, la logistique, le renseignement, la coopération avec les forces nationales et la relation avec les communautés locales. Dans le Sahel central, le Mali occupe une position stratégique particulière par sa superficie. Son accès aux espaces sahariens et l’importance de ses zones de conflit. La présence russe y répond donc à une logique géopolitique et militaire spécifique. Le Burkina Faso connaît, quant à lui, une dynamique sécuritaire différente, marquée par l’extension des violences dans plusieurs régions et par une forte pression sur les populations rurales.
Mais le principal indicateur doit rester la situation vécue par les populations. Une force plus importante n’est pas nécessairement plus efficace si les attaques se poursuivent, si les civils sont déplacés ou si les tensions communautaires augmentent. Nous devons mesurer l’efficacité à partir d’indicateurs militaires, humanitaires et institutionnels. Une politique sécuritaire véritablement durable doit améliorer simultanément la protection des civils, l’accès aux services essentiels, la confiance envers les institutions et la capacité de l’État à résoudre pacifiquement les différends.
Faut-il recourir à des acteurs para-étatiques au nom de l’efficacité opérationnelle, au prix du non-respect du droit international humanitaire ?
L’efficacité opérationnelle ne peut pas être séparée du droit et de la responsabilité. Une force peut remporter des succès tactiques tout en produisant une instabilité stratégique. Si ses opérations provoquent des abus, des déplacements forcés, des tensions communautaires ou une radicalisation accrue. Le recours à un acteur para-étatique soulève plusieurs questions : qui exerce réellement le commandement ? Qui autorise les opérations ? Diligente des enquêtes sur les abus ? Qui indemnise les victimes ? Quel tribunal peut être saisi ? Et quelle responsabilité incombe à l’État qui invite, soutient ou contrôle cet acteur ? Le droit international humanitaire impose notamment les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution. Les civils ne peuvent pas être traités comme des combattants en raison de leur appartenance communautaire, de leur lieu de résidence ou de soupçons non vérifiés. La lutte contre le terrorisme ne peut pas devenir une justification générale de l’impunité.
Nous ne devons pas opposer paix et droits humains. Les droits humains constituent une infrastructure de la paix. Lorsqu’une population est victime d’exactions sans recours, elle perd confiance dans l’État et peut devenir plus vulnérable aux discours des groupes armés. La responsabilité et la justice sont donc des instruments de prévention des conflits. Il a été affirmé à plusieurs reprises récemment que l’Ukraine affronte également les forces russes dans les pays du Sahel central. Quelle est votre réponse concrète à ces accusations ? Cette question doit être traitée avec une grande prudence. Il faut distinguer les déclarations politiques, les opérations d’influence, le soutien indirect, la collecte de renseignements et la participation directe aux hostilités. Ces catégories ne sont pas équivalentes et ne produisent pas les mêmes conséquences juridiques. Toute accusation concernant une implication ukrainienne doit être étayée par des éléments vérifiables et examinée de manière indépendante.
Risque d’instrumentalisation
Dans un contexte de guerre informationnelle, les parties ont intérêt à présenter le Sahel comme un théâtre supplémentaire de leur confrontation. Il faut donc éviter de reprendre automatiquement les récits produits par les acteurs directement engagés dans le conflit. Le risque principal est celui d’une internationalisation accrue des crises sahéliennes. Si le Sahel devient un espace de confrontation indirecte entre la Russie et l’Ukraine, les conflits locaux risquent d’être instrumentalisés, prolongés et rendus plus difficiles à résoudre. Les populations africaines ne doivent pas devenir les victimes de rivalités géopolitiques qui ne répondent pas à leurs besoins de sécurité, de justice et de développement.
Chez nous, à Action for Peace and Good Governance, nous défendons donc une approche fondée sur la vérification des faits, la prévention de l’escalade et le respect de la souveraineté des États africains, tout en rappelant que la souveraineté ne peut pas servir à soustraire les autorités à leurs obligations en matière de droits humains.
Le Sahel est-il en train de devenir un nouveau Donbass ?
Comparer le Sahel avec le Donbass peut être utile comme avertissement, mais il ne doit pas être transformé en équivalence historique. Le Sahel possède ses propres causes de crise : faiblesse institutionnelle, pauvreté, conflits communautaires, extrémisme violent, crise de gouvernance et insuffisance des mécanismes régionaux de prévention. Ce que la comparaison permet de souligner, selon moi, c’est le risque d’une internationalisation progressive des conflits. La présence de plusieurs acteurs étrangers, le soutien à des partenaires locaux, la guerre informationnelle et la compétition entre puissances peuvent transformer des crises internes en conflits par procuration.
Le danger n’est donc pas que le Sahel devienne littéralement le Donbass. Le danger est de voir se consolider un espace de guerre prolongée, dans lequel les agendas géopolitiques extérieurs prennent le dessus sur les priorités des populations que sont la sécurité, la justice, la réconciliation, l’accès à l’éducation et aux soins, et le respect des droits fondamentaux. Pour éviter cette trajectoire, il faut renforcer la prévention des conflits, les mécanismes de dialogue local, la médiation régionale, la coopération entre États sahéliens et le contrôle démocratique du secteur de la sécurité. La réponse doit être à la fois militaire, politique, sociale et institutionnelle.
Pour finir, selon-vous, Africa Corps stabilise-t-il les régimes du Sahel central ou accélère-t-il le chaos sécuritaire ?
Africa Corps peut produire une stabilisation tactique à court terme pour certains régimes, notamment en renforçant leur protection et en leur fournissant des capacités militaires supplémentaires. Mais la stabilité d’un régime ne signifie pas nécessairement la paix d’une société. Pour déterminer si Africa Corps est un stabilisateur ou un accélérateur du chaos, il faut examiner plusieurs critères : l’évolution des attaques contre les civils, la réduction des déplacements, la protection des droits humains, la capacité de l’État à administrer les territoires, la diminution des tensions communautaires et l’existence d’un dialogue politique inclusif. Si Africa Corps contribue à contenir certaines menaces dans le respect du droit, avec une chaîne de responsabilité claire et une stratégie de transfert progressif des capacités aux institutions nationales, son rôle peut être stabilisateur. Mais si sa présence renforce l’impunité, la répression, la dépendance extérieure et la marginalisation des populations, elle risque de devenir un facteur supplémentaire d’instabilité.
Mon appréciation est donc nuancée. Africa Corps apparaît davantage comme un instrument de stabilisation des régimes que comme une garantie de paix durable pour les sociétés. Il peut répondre à une urgence sécuritaire, mais il ne peut pas remplacer la reconstruction de l’État, la gouvernance démocratique, la justice et la réconciliation nationale… qui relèvent d’une responsabilité locale. Pour conclure, je dirais qu’Africa Corps doit être évalué non seulement en fonction de l’influence qu’il donne à la Russie ou de la protection qu’il apporte aux régimes sahéliens, mais surtout à partir de sa contribution réelle à la sécurité des populations, au respect des droits humains, à la prévention des conflits et à la reconstruction d’une gouvernance légitime.
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