Malgré l’évolution du cadre légal qui encadre l’Interruption volontaire de grossesse (Ivg), de nombreux obstacles continuent de freiner l’accès effectif des femmes à ce service. Selon le Dr Milène Holonou, médecin généraliste et chargée de programmes pour Arayaa Santé, la stigmatisation demeure l’une des principales difficultés rencontrées sur le terrain. Elle touche aussi bien les femmes qui sollicitent une Ivg que certains professionnels de santé appelés à les prendre en charge.
À ces pesanteurs sociales s’ajoutent des contraintes liées à l’organisation des soins. Dr Holonou relève notamment des difficultés dans l’application de l’objection de conscience.
Si ce droit est reconnu aux professionnels de santé, il devrait s’accompagner d’une orientation systématique de la patiente vers un autre prestataire. Or, cette référence n’est pas toujours assurée, créant parfois des ruptures dans le parcours de soins.
La variation des coûts de l’Ivg d’une structure à une autre constitue également un obstacle supplémentaire pour les femmes concernées.
Les pressions familiales et religieuses influencent aussi fortement les décisions relatives à l’Ivg. D’après la spécialiste, ces pressions peuvent prendre des formes sociales, psychologiques ou économiques et limiter l’autonomie des femmes dans les choix concernant leur santé reproductive. « La difficulté persistante autour de la reconnaissance de l’autonomie corporelle des femmes reste au cœur des tensions entre décisions individuelles et normes familiales ou sociales », souligne-t-elle.
Ces contraintes ont parfois des conséquences importantes sur la santé mentale des femmes. Stress, anxiété, culpabilité ou peur du rejet peuvent retarder le recours aux soins et, dans certains cas, pousser certaines personnes vers des solutions clandestines malgré l’existence d’un cadre légal. Cette situation est particulièrement préoccupante pour les adolescentes et les jeunes filles, souvent confrontées à une forte dépendance familiale et à un accès limité à l’information.
Pour améliorer l’accès à l’Ivg légale et sécurisée, Dr Milène Holonou plaide pour un renforcement de la formation des professionnels de santé, une meilleure diffusion de l’information auprès du public et une lutte accrue contre la stigmatisation. Elle estime également nécessaire de renforcer les mécanismes de référence entre structures sanitaires et de réduire les inégalités d’accès liées aux coûts ou à l’éloignement géographique. « L’objectif devrait être de réduire au maximum les obstacles évitables », affirme-t-elle.
Dr Milène Holonou a été interrogée dans le cadre d’un reportage consacré aux obstacles rencontrés par les femmes dans l’accès à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) au Bénin, malgré l’existence d’un cadre légal l’autorisant dans certains cas.
Bénin Intelligent : Depuis l’adoption de la loi autorisant l’Ivg dans certaines conditions au Bénin, constatez-vous une meilleure connaissance de ce droit par les populations ?
Dr Milène Holonou : À ma connaissance, il n’existe pas encore d’études suffisamment récentes et représentatives qui aient directement évalué, de manière rigoureuse, le niveau de connaissance de la population sur le cadre légal de l’IVG au Bénin depuis son évolution. En revanche, sur le terrain, on observe un engagement réel des organisations de jeunes, ainsi que des associations de professionnels de santé, qui travaillent activement à la diffusion de l’information. Ces acteurs jouent un rôle important dans la sensibilisation, aussi bien auprès du grand public qu’au sein même des structures de soins, afin de mieux faire connaître les dispositions légales et leurs conditions d’application.
Sur le terrain, quelles sont aujourd’hui les principales difficultés rencontrées par les femmes souhaitant accéder à une IVG légale ?
Sur le terrain, les difficultés rencontrées par les femmes souhaitant accéder à une IVG légale sont multiples et s’inscrivent à plusieurs niveaux. On observe d’abord la persistance des tabous autour de l’avortement sécurisé, qui entretiennent une forte stigmatisation des femmes qui sollicitent ce service. Cette stigmatisation ne concerne pas uniquement la société en général, mais peut aussi toucher les professionnels de santé eux-mêmes, y compris dans leur posture vis-à-vis de ces patientes. S’ajoute à cela la question de l’objection de conscience ou des refus de prise en charge, parfois non encadrés de manière claire ou suffisamment documentés. Dans l’idéal, lorsqu’un professionnel ne souhaite pas pratiquer ce soin, il devrait pouvoir assurer une orientation adéquate vers un autre prestataire. Or, dans la réalité, cette référence n’est pas toujours systématique, ce qui crée des ruptures dans le parcours de soins. Enfin, il existe aussi une difficulté liée à l’absence d’harmonisation des coûts. Les tarifs peuvent varier d’une structure à une autre, ce qui rend l’accès au service parfois imprévisible et constitue un obstacle supplémentaire pour les femmes concernées.
Les pressions familiales influencent-elles les décisions des femmes concernant l’IVG ? Si oui, sous quelles formes se manifestent-elles le plus souvent ?
Oui, les pressions familiales influencent clairement les décisions des femmes concernant l’IVG, et elles peuvent constituer un facteur déterminant dans leur parcours de décision et d’accès aux soins. Dans nos contextes sociaux, où l’avortement reste fortement tabou malgré son existence historique sous diverses formes souvent clandestines, la question de l’IVG est encore très liée à des normes sociales, morales et culturelles qui limitent l’autonomie décisionnelle des femmes sur leur propre corps. Ces pressions familiales prennent plusieurs formes.
Il peut s’agir d’une pression sociale et morale, où la femme est dissuadée de recourir à l’IVG en raison du regard de la famille, de la communauté ou des valeurs religieuses et culturelles.
Il existe également une pression psychologique, qui peut se traduire par la culpabilisation, la peur du rejet ou la crainte de décevoir les proches. Dans certains cas, cette pression peut aussi être économique ou financière, notamment lorsque la femme dépend matériellement de sa famille. Des menaces implicites ou explicites de retrait de soutien peuvent alors influencer fortement la décision. Au-delà de ces formes, ce qui ressort surtout, c’est la difficulté persistante autour de la reconnaissance de l’autonomie corporelle des femmes, qui reste au cœur des tensions entre décisions individuelles et normes familiales ou sociales.
Quel rôle jouent les croyances religieuses dans les décisions des femmes ou dans l’attitude de leurs proches face à une grossesse non désirée ?
Les croyances religieuses jouent souvent un rôle important, à la fois dans les décisions des femmes face à une grossesse non désirée et dans l’attitude de leurs proches. Dans de nombreux contextes, la religion constitue une référence morale forte qui influence la perception de la grossesse, de la sexualité et de l’IVG.
Selon les interprétations religieuses, l’interruption de grossesse peut être perçue comme moralement inacceptable, ce qui peut amener certaines femmes à renoncer à y recourir, même lorsqu’elles sont en situation de détresse ou d’éligibilité légale.
Cette influence ne se limite pas à la femme elle-même. Les proches – famille, conjoint, entourage – peuvent aussi exercer une pression fondée sur des convictions religieuses, en encourageant le maintien de la grossesse ou en exprimant un jugement moral fort face à toute décision d’interruption. Cependant, il est important de noter que l’impact des croyances religieuses n’est pas uniforme. Il varie selon les individus, les niveaux d’éducation, les interprétations doctrinales et les contextes familiaux. Certaines personnes religieuses peuvent aussi adopter une approche plus nuancée, centrée sur la compassion, la santé et les circonstances spécifiques de la femme. Au final, la religion agit souvent comme un cadre de référence puissant qui peut soit renforcer les contraintes autour de la décision, soit, dans certains cas, être interprété de manière plus souple selon les réalités vécues.
Observez-vous des cas où des femmes renoncent à une IVG légale par peur du jugement social ou religieux ?
Oui
Dans les structures sanitaires, certains agents de santé invoquent-ils l’objection de conscience pour refuser de pratiquer une IVG ?
Oui, cela peut effectivement arriver dans les structures sanitaires. Les agents de santé peuvent invoquer l’objection de conscience pour ne pas pratiquer une IVG, et cela constitue un droit reconnu dans plusieurs cadres professionnels et éthiques.
Lorsqu’elle est exprimée, cette objection doit cependant s’inscrire dans un cadre organisé, afin de ne pas compromettre l’accès des patientes aux soins auxquels elles ont légalement droit.
En pratique, cela implique que le professionnel qui refuse la prise en charge a la responsabilité d’assurer une orientation adéquate vers un autre collègue ou une autre structure susceptible de réaliser l’acte. L’enjeu principal reste donc de concilier le respect des convictions individuelles des soignants avec la continuité et l’accessibilité du service pour les patientes.
L’objection de conscience est bien encadrée au Bénin. Pensez-vous que dans le cas de l’Ivg, les professionnels de santé respectent les textes ? C’est-à-dire référer les femmes vers un autre professionnel ?
Dans la pratique, on constate que le respect strict des dispositions encadrant l’objection de conscience n’est pas encore pleinement effectif dans les structures sanitaires. Certes, le cadre légal prévoit que les professionnels de santé peuvent invoquer l’objection de conscience, mais celle-ci implique normalement des obligations claires, notamment celle d’assurer une orientation adéquate et effective de la patiente vers un autre professionnel ou une structure en mesure de réaliser l’IVG. Or, sur le terrain, cette étape de référence n’est pas toujours correctement appliquée. Dans certains cas, les femmes ne sont pas orientées de manière structurée, ce qui crée des ruptures dans leur parcours de soins. On observe également que la documentation formelle de l’objection de conscience n’est pas systématique, ce qui rend difficile le suivi et l’organisation du système de référence. Ces difficultés sont en partie liées à une maîtrise encore insuffisante du cadre légal par certains professionnels de santé. Cela souligne l’importance des actions de formation continue sur les dispositions juridiques et éthiques entourant l’IVG, afin de clarifier à la fois les droits des soignants et leurs responsabilités. L’enjeu est donc double : garantir le respect des convictions individuelles des praticiens tout en assurant que ces dernières ne constituent pas un obstacle à l’accès effectif des femmes aux soins auxquels elles ont droit.
L’objection de conscience peut-elle parfois constituer un frein à l’accès rapide et sécurisé à l’Ivg ?
Oui et même très souvent
Avez-vous connaissance de situations où des femmes se sont tournées vers des avortements clandestins faute d’accompagnement ou d’accès à des services légaux ?
Oui, on peut malheureusement dire que ce type de situation existe encore. Avant même l’évolution du cadre légal, beaucoup de femmes avaient déjà recours à des avortements clandestins, en raison de l’absence d’offre sécurisée accessible. Avec l’évolution de la loi, on observe une volonté plus grande d’accéder aux services légaux, mais plusieurs obstacles persistent et peuvent encore pousser certaines femmes vers des alternatives non sécurisées. Parmi ces obstacles, la stigmatisation reste centrale. Elle touche à la fois les femmes elles-mêmes et, dans certains cas, les structures ou professionnels associés à la prise en charge de l’IVG. Cette stigmatisation peut être très dissuasive : dans certains contextes, le simple fait de se rendre dans une structure identifiée comme offrant ce service expose la patiente au regard ou au jugement de la communauté. À cela s’ajoutent les contraintes d’accès dans certaines zones plus reculées, où l’offre est limitée et les alternatives encore moins visibles. L’ensemble de ces facteurs contribue à expliquer pourquoi, malgré l’existence d’un cadre légal, certaines femmes peuvent encore se tourner vers des solutions clandestines lorsqu’elles ne trouvent pas un accompagnement sûr, confidentiel et accessible.
Quelles sont les conséquences sanitaires ou psychologiques des pressions familiales et sociales autour de l’IVG ?
Les pressions familiales et sociales autour de l’IVG peuvent avoir des conséquences importantes, à la fois sur la santé mentale et sur la santé globale des femmes. Sur le plan psychologique, ces pressions peuvent entraîner un stress intense, de l’anxiété, un sentiment de culpabilité ou de honte, ainsi qu’une grande détresse émotionnelle. Certaines femmes peuvent aussi se retrouver dans des situations de conflit intérieur, prises entre leur propre décision, les normes sociales et les attentes familiales. À long terme, cela peut favoriser des troubles anxio-dépressifs ou un isolement social. Sur le plan sanitaire, ces pressions peuvent surtout retarder l’accès aux soins.
Lorsqu’une femme hésite, est jugée ou contrainte de cacher sa situation, elle peut consulter tardivement ou renoncer temporairement à un suivi médical adapté. Ce retard peut augmenter les risques de complications, notamment si la grossesse est finalement interrompue dans des conditions moins sûres ou moins encadrées.
Globalement, ces pressions créent un environnement de peur et de silence qui fragilise la prise de décision autonome et peut compromettre l’accès à des soins de qualité, sécurisés et précoces.
Les adolescentes et les jeunes filles sont-elles davantage exposées à ces obstacles ? Pourquoi ?
Oui, les adolescentes et les jeunes filles peuvent être particulièrement exposées à ces obstacles, notamment en raison de leur position de dépendance familiale et sociale. À cet âge, elles vivent souvent sous une forte surveillance familiale et ont une autonomie limitée dans la prise de décision concernant leur santé sexuelle et reproductive. Cela peut accentuer les pressions, la peur du jugement et le manque d’accès à une information ou à des services adaptés et confidentiels. Cela dit, il est important de nuancer certaines idées reçues. Les données disponibles montrent parfois une perception biaisée qui associe davantage l’IVG aux adolescentes, alors que dans certains contextes, ce sont aussi des femmes plus âgées, souvent mariées ou en union, qui sollicitent ces services de manière importante. En réalité, l’exposition aux obstacles ne dépend pas uniquement de l’âge, mais aussi du statut social, de la situation matrimoniale, de l’autonomie économique et de l’accès à l’information et aux services. Les adolescentes font face à des vulnérabilités spécifiques, mais elles ne sont pas les seules concernées.
Selon vous, quels efforts restent à faire pour améliorer l’accès effectif à l’Ivg légale et sécurisée au Bénin ?
Plusieurs efforts restent encore à renforcer pour améliorer l’accès effectif à l’IVG légale et sécurisée au Bénin, même si des avancées existent déjà sur le plan juridique. D’abord, il y a un enjeu majeur de formation et de renforcement des capacités des professionnels de santé. Beaucoup ne maîtrisent pas encore de façon homogène le cadre légal, les indications, ni les responsabilités liées à l’IVG, notamment en ce qui concerne l’objection de conscience et l’orientation des patientes. Ensuite, il est essentiel d’améliorer la diffusion de l’information auprès du grand public. Les femmes doivent pouvoir connaître clairement leurs droits, les conditions d’accès et les structures disponibles, dans un langage accessible et sans ambiguïté. Un autre point important concerne la lutte contre la stigmatisation. Tant que l’IVG reste entourée de tabous sociaux et moraux, cela continue d’entraver l’accès aux services, même lorsqu’ils sont légalement disponibles.
Il faut également travailler sur l’organisation du système de soins, notamment en renforçant les mécanismes de référence, afin que chaque femme puisse être orientée rapidement et efficacement vers une structure adaptée. Enfin, la question de l’accessibilité financière et géographique doit être prise en compte, pour réduire les inégalités d’accès entre zones urbaines et rurales, et entre différents niveaux socio-économiques.
Quel rôle les Ong, les médias et les leaders religieux ou communautaires peuvent-ils jouer dans la sensibilisation sur cette question ?
Les ONG, les médias et les leaders religieux ou communautaires jouent chacun un rôle complémentaire essentiel dans la sensibilisation, surtout en matière d’information fiable et accessible. Par exemple, une organisation comme ARAYAA illustre bien le rôle que peuvent jouer les ONG dans ce domaine. À travers ses actions de sensibilisation, notamment sur les réseaux sociaux et au sein des communautés, ARAYAA contribue à vulgariser les informations sur la santé sexuelle et reproductive. L’organisation aide à rendre compréhensible le cadre légal, à corriger certaines idées reçues et à ouvrir des espaces de dialogue souvent absents ailleurs. Ce travail est particulièrement important pour toucher les jeunes et les populations difficiles à atteindre par les circuits institutionnels classiques. Les médias, de leur côté, permettent d’amplifier ces messages à grande échelle. Ils peuvent relayer des contenus éducatifs, donner la parole à des experts et contribuer à une meilleure compréhension du sujet par le grand public, tout en réduisant la stigmatisation par un traitement plus factuel et responsable. Enfin, les leaders religieux et communautaires, lorsqu’ils s’impliquent dans la diffusion d’informations de base et dans l’orientation vers les services de santé, peuvent renforcer l’acceptabilité sociale des messages. Leur position d’influence leur permet d’ancrer l’information dans les réalités culturelles et de favoriser une meilleure écoute au sein des communautés.
Souhaitez-vous ajouter un message ou un témoignage particulier concernant les réalités vécues par les femmes confrontées à ces situations ?
Alors, en guise de mot de fin, il est essentiel de rappeler que l’amélioration de l’accès à l’IVG sécurisée repose avant tout sur une meilleure implication des structures de santé et une clarification du cadre d’exercice pour les professionnels.
Il est important que les acteurs du système de santé s’approprient pleinement la question, afin de mieux comprendre les enjeux, les responsabilités et les obligations liés à la prise en charge des femmes. Car, en définitive, lorsque des complications surviennent, ce sont toujours ces mêmes structures qui assurent la prise en charge des conséquences. L’objectif devrait donc être de réduire au maximum les obstacles évitables, notamment en renforçant la formation, en clarifiant les pratiques autour de l’objection de conscience et en améliorant l’organisation des services. Cela suppose un engagement conjoint de l’État et des organisations œuvrant dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive, afin de garantir un système plus cohérent, plus accessible et plus respectueux des droits des femmes.
Merci !
