Un “colloque international” sur la religion traditionnelle en 22 jours et sans les dignitaires du Vodun ? Dans une tribune obtenue par Bénin Intelligent, Dodji Amouzouvi, professeur titulaire de sociologie religieuse et dignitaire du Vodun Sakpata (Baba Avimadjenon) dénonce le « Colloque international sur la religion traditionnelle africaine » annoncé par la Conférence Épiscopale du Bénin (CEB) pour les 19 et 20 novembre 2026 à Akpakpa. Son grief ? Un délai intenable entre l’annonce et la tenue de l’événement et surtout, le non respect des règles d’organisation d’un colloque. Il conclut à « une supercherie intellectuelle et pastorale ». S’appuyant sur l’étymologie même du mot ”colloque” (du latin ”cum loqui”, « parler ensemble »), l’auteur démontre qu’un véritable colloque ne peut se concevoir « sur » la tradition sans être « avec » elle. « Où sont les Hunnon ? Les acteurs clés des faîtières des associations et autres hauts dignitaires des hauts conseils ? Où est le Comité des Rites Vodun du Bénin ? Où sont les universitaires béninois qui ont fait du Fa et du Vodun un objet de science mondiale ? », interroge-t-il, avant de fustiger un événement « sans les garants de cette tradition », réduit à un « monologue ». Pour lui, la CEB traite la religion traditionnelle comme « un objet folklorique » et non comme « un partenaire théologique à égalité ». Ci-dessous l’intégralité de la tribune.
AU NOM DU PERE, DU FILS ET DE LA SUPERCHERIE
À propos du “colloque international sur la religion traditionnelle” annoncé par la CEB à Natitingou
Par Dodji AMOUZOUVI
(Baba AVIMADJENON)
Ph : Radio Vatican
Chose promise, chose due. La Conférence Épiscopale du Bénin (CEB) a annoncé à l’issue de sa 79e session tenue à Natitingou du 25 au 28 octobre 2026, un “Colloque international sur les religions traditionnelles africaines” les 19 et 20 novembre 2026 à Akpakpa. Ceci fait certainement suite à la sortie médiatique de son président le très vénéré et vénérable Monseigneur HOUNGBEDJI, alors que s’enflait la polémique provoquée par la publication des résultats des travaux scientifiques du Père Gaston AÏTONDJI. Merci à Monseigneur. Merci à l’épiscopat béninois pour avoir tenu parole.
Mais un sérieux problème se pose à mon avis. Entre l’annonce et la tenue du colloque international, il y a une vingtaine de jours, exactement 22 jours. Pour un colloque international au Bénin, c’est du jamais vu. Et c’est là que commence la supercherie. Pour le comprendre, il faut revenir à ce qu’est un colloque.
1. Qu’est-ce qu’un colloque ? Étymologie, sémantique et définition.
Le mot colloque vient du latin colloquium, attesté chez Cicéron. Il est composé de cum qui signifie: avec, ensemble, et de loqui : parler, discourir. Littéralement, c’est « parler ensemble ». Ce vocable entre en français courant autour du XIVe siècle avec un contenu théologique d’ « entretien entre docteurs sur un point de doctrine ». Le sens moderne de réunion de spécialistes qu’on lui connaît de plus en plus ne s’imposera que plus tard c’est-à-dire au XXe siècle. Cette étymologie n’est pas anecdotique ou légère, elle est la pierre angulaire de ce de quoi nous parlons. Un colloque, c’est par définition cum loqui, parler avec. Ce n’est pas parler de, encore moins parler sur.
Cette mise au point induit au moins trois niveau d’analyse.
Un premier niveau qui est le niveau général et originel. On peut y déceler un « Entretien, une conversation entre deux ou plusieurs personnes. » C’est dans ce sens qu’on dira : « avoir un colloque avec quelqu’un ». Mais disons-le tout suite, ce niveau a vieilli mais fonde tout ; voilà pourquoi nous commençons par lui.
Un deuxième niveau qui est institutionnel. C’est tout simplement une « Réunion organisée par une institution (Église, parti, administration) pour réfléchir à un sujet doctrinal ou stratégique. » Même dans ce sens, la sémantique implique la collégialité. Et il faut absolument retenir que des rencontres comme, conférence, séminaire, congrès, symposium et colloque, ont des contenus bien différenciés.
Un troisième niveau est celui académique. C’est le plus dominant aujourd’hui. Que le lecteur se souvienne que c’est ce que le Père Gaston AÏTONDJI a mis en avant tout récemment. A ce niveau, il s’agit d’une « rencontre de spécialistes, d’experts, de chercheurs, réunis pour discuter et échanger sur un thème donné, généralement dans un domaine scientifique, universitaire ou professionnel. Ce sens impose des normes bien précises :
i) un thème,
ii) des experts identifiés,
iii) un appel à communication ou des TDR
iv) un problème posé, des objectifs dégagés et des axes de discussion clairs,
v) un échange contradictoire,
vi) une durée limitée (2-3 jours),
vii) des étapes bien établies,
viii) et des organes bien constitués pour sa gestion.
Généralement, un Colloque c’est entre 30 et 150 personnes, qui parlent ensemble d’un même thème. L’idée de dialogue prime ici sur celle d’exposé. Donc sémantiquement, un colloque qui n’organise pas les conditions du dialogue (en invitant toutes les parties prenantes) introduit une contradiction dans les termes. Il devient un soliloque qui ne dit pas son nom. Parce que comme je le postulais supra, un colloque suppose deux interlocuteurs. C’est comme un processus de communication. Un colloque sur la Religion Traditionnelle sans les garants de cette tradition n’est pas un colloque. C’est étymologiquement, sémantiquement et scientifiquement un monologue. Voire une supercherie.
Et donc un colloque peut-il ne pas être scientifique ?
Oui et c’est là un premier piège dans l’annonce de l’Épiscopat béninois. Un colloque peut être pastoral, institutionnel, commémoratif. Mais même dans ce cas, il doit respecter des normes minimales : un objectif annoncé, des axes de réflexion, un comité d’organisation connu, un comité scientifique ou théologique publié, une liste d’intervenants. Quelle lecture conviendrait-il de faire du colloque annoncé par la CEB ?
Le constat est que le public lambda n’y voit aucune norme minimale respectée. Sauf disposition confidentielle ou interne à l’Eglise, il n’y a pas eu :
i) d’appel à contribution,
ii) de définition d’objectif : que veut-on produire ?
iii) de précision sur les axes : de quoi va-t-on parler ?,
iv) de comité d’organisation connu,
v) de comité scientifique connu et publié,
vi) de demande d’envoi de résumé avec délai,
vii) d’indication sur le résumé à envoyer : format, nombre de mots, critères et mots clés…
Même pour un colloque pastoral, la durée paraît insuffisante. En 22 jours, on ne fait pas un colloque international. On fait une réunion interne que l’on affuble du mot « international » pour lui donner du prestige. Un colloque, qu’il soit scientifique ou pastoral, est un exercice bien sérieux. Surtout que nous sommes dans un contexte de promesse, je dirai même d’engagement.
En définitive, on rétorquera qu’un colloque peut ne pas être scientifique. C’est vrai ! je l’admets bien volontiers car il existe des colloques pastoraux, doctrinaux, institutionnels, où l’on invite qui l’on veut sans appel à contribution. L’Église est libre d’en organiser. Mais alors, qu’on l’appelle par son nom : « colloque pastoral interne », « rencontre commémorative d’Assise », « journée de réflexion ecclésiale ». Qu’on ne l’appelle pas « colloque international ». Car l’adjectif “international” engage une exigence minimale de transparence et de sérieux que l’Église elle-même impose à l’université quand elle vient y parler.
3. Une manière qui continue de minimiser la religion traditionnelle.
Il n’aura pas échappé au lecteur que le colloque annoncé par le communiqué, porte sur la religion traditionnelle. Il n’est pas avec. Si ce colloque portait sur l’Eucharistie, l’Église prendrait un an, consulterait Rome, publierait un comité théologique. Parce que c’est sacré pour elle. Mais pour la Religion Traditionnelle en Afrique, 22 jours suffisent, sans comité, sans axes. Cela révèle que pour la CEB, la tradition n’est pas un partenaire théologique à égalité, digne d’un cum loqui. C’est un objet folklorique que l’on traite entre soi.
On célèbre les 40 ans d’Assise (1986) et les 33 ans de la rencontre de Jean-Paul II avec les chefs du Vodun à Cotonou (1993), mais on le fait sans rigueur. On minimise l’événement même que l’on prétend célébrer. On ne donne pas suffisamment de gages pour une réflexion plurielle, neutre,
4. Un colloque sur la tradition sans la tradition : la négation de l’étymologie.
C’est le point le plus préoccupant. Comment organiser au Bénin, berceau du Vodun, un colloque sur la Religion Traditionnelle sans associer les dignitaires reconnus, structurés et spécialistes universitaires de cette tradition à sa conception ? Où sont les Hunnon ? Les acteurs clés des faîtières des associations et autres hauts dignitaires des hauts conseils ? Où est le Comité des Rites Vodun du Bénin ? Où sont les universitaires béninois qui ont fait du Fa et du Vodun un objet de science mondiale ?
Parler avec suppose deux sujets. Ici, la CEB parle de la tradition ou sur la tradition, comme d’un objet muet. Elle nie sa propre étymologie. Elle fait du colloquium un monologue. Elle cherche à blanchir ses idées sur la tradition en réunissant quelques personnes acquises à sa cause et ses ouailles acquises à ses thèses sur la religion traditionnelle, quelques traditionalistes dociles qui viendront applaudir. C’est de mon point de vue, une supercherie intellectuelle et pastorale.
5. Le Colloque annoncé par le communiqué n’est pas un colloque scientifique
Ce que la CEB appelle « colloque international » n’est pas un colloque scientifique. Si on dit que l’Eglise n’a jamais qualifié le sien de scientifique, je dirai que nous venons de quelque part. D’une controverse récente et qu’on ne peut pas faire économie de cette controverse. Je dirai que le colloque annoncé est quand même international. L’omission du mot scientifique ne saurait être un simple hasard.
Un colloque scientifique a une définition universelle. C’est un appel public à contribution, ouvert à toute la communauté scientifique. C’est un argumentaire avec des objectifs clairs ; ce sont des axes thématiques précis ; c’est un comité scientifique pluridisciplinaire publié avec des noms, des universités, des spécialités ; c’est un comité d’organisation ; c’est une exigence de résumés avec un nombre de mots, un délai raisonnable de 3 à 6 mois pour permettre aux chercheurs de travailler, un processus d’évaluation en double aveugle.
Pour un vrai colloque scientifique, rendez-vous en décembre 2026 !
Parce que nous croyons que la tradition mérite mieux que 22 jours de préparation sans boussole et que le dialogue exige deux voix, nous annonçons un vrai colloque, ouvert, transparent et contradictoire : « Église Catholique en Afrique subsaharienne des origines à nos jours : quel héritage ? » Avec appel à contribution public, des objectifs clairement définis, au moins 7 axes de discussion publiés dont un axe sur l’apport positif de l’Église, un comité d’organisation connu, un comité scientifique international publié, la CEB invitée à participer, un délai raisonnable pour l’envoi des résumés, une évaluation en double aveugle, et une participation effective des dignitaires de la tradition et des frères et sœurs de la catholicité invités au dialogue. Car un colloque, c’est parler avec. Pas parler à la place de.
