Les EEI (engins explosifs improvisés) et les drones. L’implication accrue de ces moyens (EEI-Drones) dans le contre-terrorisme a redéfini la survie au combat. Par la même occasion, ils imposent une refonte urgente du nexus « Sécurité-Santé ». Pour Éric Patenay, technicien du risque (TCCC et PHTLS), « l’intégration de nouveaux modules de formation obligatoires dédiés spécifiquement à la menace dronique et aux blessures complexes qu’elles génèrent » pour les Forces armées béninoises serait un bon investissement. En effet, cela permettrait « d’augmenter directement le moral et l’audace tactique des unités ».
Arnauld KASSOUIN : Que comprendre par nexus santé-sécurité ? En ces temps d’incertitude en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin et au Togo favorisés par les conflits à configuration terroriste, quelle analyse faites-vous de la mise en œuvre de telle politique ?
Éric Patenay : Le nexus santé doit être analysé comme une interdépendance technique. La dégradation sécuritaire sature les infrastructures de soins. Tandis qu’une offre de santé défaillante fragilise la résilience des populations. Le RETEX ( Retour d’Expérience, ndlr) montre que la mise en œuvre de cette politique repose sur la capacité des forces à stabiliser un environnement pour permettre l’accès aux soins. Sans maillage sanitaire robuste, la liberté d’action des forces est limitée par la nécessité de prendre en charge les flux de blessés civils, détournant les ressources de la mission primaire.
Sur la base de vos expériences dans des programmes comme le TSCTP (Trans-Saharan Counter terrorism Partnership), en quoi l’expertise médicale peut-elle servir de levier opérationnel pour les forces armées, celles béninoises par exemple ?
L’expertise médicale via des programmes comme TSCTP, agit comme un multiplicateur de force. Le RETEX montre que la formation ainsi que les répétitions d’exercices du secourisme de combat (TCCC/PHTLS) augmentent directement le moral et l’audace tactique des unités. Car l’opérateur sait qu’il peut être stabilisé en cas de choc. Techniquement, cela permet de maintenir la capacité de combat plus longtemps et réduit la charge logistique d’évacuation immédiate. C’est un levier de crédibilité : une force qui soigne ses hommes et la population gagne en liberté de mouvement nécessaire.
Face à l’évolution des tactiques terroristes, comme l’utilisation des EEI et des drones, comment adapter l’expertise médicale pour minimiser les pertes humaines, surtout civiles selon-vous ?
L’évolution vers les EEI et les drones impose une médicalisation de l’avant chirurgical. Cette approche est d’ailleurs au cœur de la formation MEDIC du programme TSCTP que je dirige pour les Forces Armées Béninoise (FAB) face aux EEI. Le RETEX dans ce cadre montre que la survie dépend de la maîtrise immédiate des hémorragies massives (garrots jonctionnels pansements hémostatiques) et de la gestion du « blast ». Pour les drones, la nouveauté réside dans la gestion des blessures multi sites et le maintien de la survie en ambiance dégradée PCC (Prolonged Casualty Care).
L’expertise montre que minimiser les pertes exige une capillarité des compétences. La capacité de survie ne doit plus reposer sur un seul spécialiste, mais être diffusée à chaque combattant. Cela garantit qu’au point d’accrochage, l’acte de soin critique est immédiat, même si l’élément médical est physiquement séparé ou déjà engagé. Chaque vecteur de combat doit être primo intervenant capable de STABILISER un polytraumatisé avant toute extraction.
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En quoi le maillage sanitaire peut-il servir de système d’alerte précoce pour détecter des mouvements de population ou des anomalies sociales précurseurs d’une dégradation sécuritaire ?
Le maillage sanitaire constitue un capteur passif essentiel. Le RETEX indique que toutes les modifications de la cinétique des consultations (hausse des pathologies traumatiques ou ruptures d’approvisionnement en médicaments chroniques) traduisent souvent un changement sécuritaire. Un infirmier de terrains identifie les « anomalies sociales ». Départs soudain de familles, ou silences des acteurs locaux bien avant les systèmes conventionnels. Cette expertise permet d’anticiper une dégradation et d’ajuster la posture de résilience.
Comment évaluez-vous l’impact du changement climatique sur le nexus santé-sécurité ?
Le changement climatique agit comme facteur aggravant de tensions sur les ressources, provoquant des conflits d’usages. Le RETEX montre que cela s’accompagne d’une modification de la carte épidémiologique saturant de fait des systèmes déjà fragiles. Pour l’expert, l’impact est double. Une hausse de la morbidité réduisant la résilience communautaire et une complexifications opérations de soutien médical dues aux stress thermiques. L’offre sanitaire de proximité fonctionne comme un ancrage de résilience. Empêchant que la carence de soins ne devienne un vecteur de rupture entre les populations et les institutions.
Comment les partenariats avec des acteurs comme la Banque mondiale ou l’UE peuvent-ils renforcer l’expertise médicale ouest-africaine pour une résilience durable contre le terrorisme ?
Mon analyse se limite à l’impact opérationnel de ces partenariats. L’apport d’institutions internationales doit se traduire par une pérennisation des ressources. Sécurisation des chaînes d’approvisionnement en dispositifs médicaux critiques et standardisation des infrastructures. Ces appuis sont des leviers logistiques qui permettent de passer d’une réponse d’urgence à une structure de soins robuste, indispensable pour soutenir la résilience des forces et de populations sur le long terme.
À l’horizon 2026-2030, quelles recommandations concrètes formuleriez-vous pour transformer l’expertise médicale en pilier stratégique de la lutte anti-terroriste en Afrique de l’Ouest, en évitant une militarisation excessive des systèmes de santé ?
La priorité est la décentralisation des compétences. Il faut privilégier la formation de leaders locaux capables de décider en autonomie selon des protocoles dégradés. La recommandation est de créer des stocks médicaux stratégiques pré-positionnés (kit de traumatologie robustes). L’expertise médicale doit fonctionner en mode « rustique » pour garantir la continuité des soins malgré d’éventuelles ruptures logistiques.
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Quelles perspectives voyez-vous pour l’avenir de la résilience opérationnelle et communautaire au Bénin et au Togo face au terrorisme ? Si vous deviez prioriser trois mesures impliquant l’expertise médicale, quelles seraient-elles, et pourquoi ?
La résilience repose sur trois mesures opérationnelles.
1. Uniformisation du secourisme tactique : doctrine de soins de combat identique pour toutes les forces.
2. Sanctuarisation des chaînes de soins. Sécurisation physique des structures de santé rurales.
3. Renforcement du « First Responder » communautaire : Former les leaders locaux aux gestes d’urgence.
L’analyse des théâtres d’Afrique de l’Ouest confirme que l’expertise médicale est un vecteur de souveraineté. La menace asymétrique impose de passer d’une médecine de transport à une médecine de persistance. En milieu dégradé, la survie dépend de la vitesse d’évacuation. Mais aussi de la capacité technique du premier intervenant à transformer la zone de contact en une unité de soins autonome, capable de stabiliser un blessé grave pendant plusieurs heures sans aide extérieure. En tant qu’instructeur Medic et infirmier au sein du programme TSCTP 2023/2025 pour les FAB, mon souhait pour les mois à venir est de voir l’intégration de nouveaux modules de formation obligatoires dédiés spécifiquement à la menace dronique et aux blessures complexes qu’elles génèrent.
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