Les organisations de jeunesse au Bénin sont des environnements fermés. Aussi, la représentativité des jeunes au sein des instances de prises de décision demeure faible. Ce dernier constat s’explique par plusieurs facteurs, essentiellement d’ordre socio-économique. Cependant, d’autres éléments, que Ange Mario Aouga qualifiera de « barrières structurelles », entrent également en jeu. Dans une approche prospective, le président du Parlement des jeunes du Bénin dresse une sociographie des jeunes dans l’espace public béninois. Et ce dans « Le Bénin de demain : Une construction d’aujourd’hui »
Bénin Intelligent : Veuillez bien partager avec nous, les motivations principales du choix porté sur les organisations de jeunesse ?
Ange Mario Aouga : Le choix d’un travail de recherche sur les jeunes dans l’espace public, que j’ai initialement titré « Les jeunes dans l’espace politique », se justifie par plusieurs raisons. D’abord, passionné d’histoire et de politique, il m’est apparu au fil de mes lectures qu’il existe une fracture dans le rôle social des jeunes. Et ce depuis des luttes d’indépendance à aujourd’hui. Il m’a donc semblé important de comprendre pourquoi, malgré le fait que la jeunesse béninoise représente 65 % de la population, celle-ci semble marginalisée de l’espace public. C’est ce que j’ai appelé dans mon article « le paradoxe de la force et de la faiblesse ».
Ensuite, il m’a paru important d’analyser et de dégager les barrières à l’occupation optimale de l’espace politique par les jeunes afin d’améliorer leur participation à la gestion de la cité.
Enfin, mes expériences passées et actuelles, comme président du Parlement des Jeunes du Bénin et comme délégué du Parlement francophone des jeunes de la Région Afrique (un Parlement qui regroupe les jeunes parlementaires de quatorze pays africains), ont joué un rôle important dans le choix de ce sujet de recherche.
Votre note introductive souligne que l’histoire politique du Bénin a été significativement influencée par des figures juvéniles marquantes. À la lumière des changements actuels, quels facteurs pourraient expliquer une possible évolution ou transformation de ce rôle historiquement actif de la jeunesse ?
À l’indépendance, des jeunes comme Louis Hounkanrin, Zinsou Bode, Paul Hazoume, et bien d’autres, ont joué un rôle extrêmement important sur le champ politique. Aujourd’hui, de moins en moins de jeunes sont aussi visibles. À l’analyse, cette évolution du rôle social des jeunes tient à des barrières structurelles, sociales et économiques.
Pour ce qui sont des barrières économiques, l’investissement dans l’espace public politique a un coût. Un coût que les jeunes ne sont pas toujours en mesure de supporter. En effet, souvent confrontés au chômage, ceux-ci n’ont pas souvent les moyens de s’engager pleinement dans ce domaine. Sur le plan social, le champ politique est parfois perçu comme un milieu risqué. En raison de la répression et des pratiques occultes. À cela s’ajoutent les obstacles à l’entrée des jeunes dans l’espace politique (cooptation, système de parrainage, etc.). Ce qui limitent leur visibilité politique et freinent, petit à petit, leur engagement. Ces obstacles participent à une entrée limitée des jeunes dans l’espace public politique, créant de facto une sorte d’élite politique juvénile. Ces barrières sont des entraves.
En outre, pour contourner ces barrières, les jeunes développent des stratégies alternatives, inventant de nouvelles tactiques d’approche de « l’ordre politique ». Le groupe de mots « ordre politique », emprunté à Achille Mbembe, montre que le champ politique est très structuré. N’y entre pas qui veut. De façon analogique donc, l’ordre politique rappelle les ordres (religieux): très codifiés, avec une certaine discipline, des règles strictes, des rituels, des exigences et une hiérarchie. L’une des techniques de contournement des obstacles actuels est la multiplication des organisations de jeunesse.
Les stratégies alternatives que vous évoquez pour contourner ces barrières portent-elles leurs fruits ?
Il nous est apparu, lors de la réalisation de ce travail, que ces stratégies portent des fruits mitigés. Elles ont ainsi permis aux jeunes béninois de développer des initiatives novatrices dans l’espace public associatif. Certaines associations de jeunes se démarquent par leur dynamisme, avec parfois des ratés. De façon non limitative, on peut citer: le Gouvernement des jeunes du Bénin, l’Association des Jeunes Médiateurs du Bénin, l’Association des Blogueurs du Bénin, le Parlement des jeunes du Bénin, etc.
L’action de ces organisations de jeunesse est soutenue par des partenaires qui développent de plus en plus des programmes de formation politique et au leadership, assurant ainsi le développement personnel des jeunes du monde associatif. Dans l’ouvrage, j’ai cité la Friedrich Ebert Stiftung, le Netherlands Institute for Multiparty Democracy, l’Institut pour la Gouvernance Démocratique (IGD). Néanmoins, les limites de ces tactiques sont perceptibles à au moins deux niveaux. D’une part, ces organisations de jeunesse sont des espaces clos, des structures pour les jeunes et entre jeunes. Elles manquent d’influence et de pouvoir réels.
D’autre part, l’engagement associatif et la formation politique tardent à se matérialiser en véritable représentation politique. Pour s’en convaincre, il suffit d’évaluer le nombre de jeunes au sein des institutions (le gouvernement, l’Assemblée nationale, la Cour constitutionnelle…).
Pensez-vous que le contexte politique actuel du Bénin favorise l’émergence d’un nouvel activisme militantiste au niveau des jeunes ?
Le contexte politique actuel, malgré les defis qu’ils posent aux jeunes offre des opportunités pour l’émergence d’un activisme militant. Ainsi, bien que limité par les barriers citées supra, il y a, au sein de la jeunesse, une prise de conscience de l’importance de leur participation et de leur engagement. Nous voyons de plus en plus de jeunes s’organiser, s’informer, se former. Néanmoins, le changement ne viendra que de la reconnaissance, de l’acceptation, la levée des barrières afin d’intégrer pleinement les jeunes dans l’espace public surtout politique.
Concernant la « faible importance politique » attribuée aux jeunes que vous évoquez, quelles mesures concrètes recommanderiez-vous pour revaloriser leur rôle au vu de leur poids démographique significatif ?
Malgré les stratégies novatrices des jeunes pour investir et occuper l’espace public politique, des barrières sont encore persistantes. Pour les lever, des réformes doivent être initiées. Afin d’assurer leur véritable représentation et leur participation pleine dans le champ politique. Pour cela, un système de quota par exemple pourrait être envisagé. Les Gouvernants peuvent aussi envisager des dispositifs qui obligent les partis à insérer des jeunes dans les listes aux élections communales et législatives. Je vous invite à lire l’article en entier dans l’ouvrage collectif en accès libre sur le lien suivant : https://library.fes.de/pdf-files/bueros/benin/21225.pdf
Encadré
- La jeunesse : Au Bénin, la politique nationale de la jeunesse définit le jeune « comme une personne dont l’âge est compris entre 15 et 35 ans ». Elle représente environ 65 % de la population béninoise.”Espace public : C’est une expression que nous avons emprunté à Jürgen Habermas dans son livre :
- L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise ‘’. Il désigne un lieu où tous les citoyens se réunissent pour débattre sur les questions d’intérêt et pour agir sur les décisions politiques.
- Différence entre espace public politique et associatif : De manière déductive, nous avons pu observer qu’il existe deux types d’espace public. D’une part l’espace public politique qui désigne les lieux à partir desquels les citoyens agissent concrètement sur les décisions politiques ; d’autre part l’espace public associatif pour désigner le cadre social où les citoyens se réunissent pour discuter de divers sujets sans pouvoir politique réel.
LIRE AUSSI :
- Aouga Ange Mario, membre du Parlement des jeunes du Bénin : « La jeunesse doit absolument devenir une force de proposition »
- Fayçal Memako Abibou, Sg ‘’Jeunes médiateurs du Bénin’’ : « En politique, il n’y a pas de génération spontanée »
- Cheick Dora Diarra, acteur politique malien : « La jeunesse qui est aujourd’hui plus impliquée est la jeunesse intellectuelle, bourgeoise et opportuniste »
