Entre méconnaissance de la loi, pressions sociales, coûts élevés et difficultés d’accès aux services, l’Interruption volontaire de grossesse (Ivg) reste un parcours semé d’obstacles pour de nombreuses femmes et filles au Bénin. Dans cet entretien, la présidente du conseil d’administration de l’Ong Filles en actions Awa Gogue analyse ces difficultés et plaide pour une meilleure application du cadre légal.
Bénin Intelligent : Quelle est la position de votre organisation sur l’accès à l’IVG?
Awa Gogue : L’ONG Filles en Actions est une organisation féministe et intersectionnelle qui œuvre pour la promotion des droits humains des filles et des femmes au Bénin. Dans ce cadre, nous travaillons notamment sur les questions de santé sexuelle et reproductive, qui constituent une composante essentielle de l’autonomie et de la dignité des femmes.
Notre approche s’inscrit dans une perspective de justice reproductive. Cela signifie que chaque personne devrait pouvoir décider librement et de manière éclairée si elle souhaite avoir des enfants, quand elle souhaite en avoir, dans quelles conditions elle souhaite les élever, ou encore si elle ne souhaite pas en avoir. Ces décisions doivent pouvoir être prises dans un environnement qui garantit l’accès à l’information, aux services de santé et au respect des droits fondamentaux.
L’Ivg constitue aujourd’hui un service de santé encadré par la législation béninoise. Notre rôle n’est pas d’inciter les femmes à recourir à l’IVG, mais de contribuer à ce qu’elles aient accès à des informations fiables sur leurs droits et sur les services existants afin qu’elles puissent prendre des décisions libres et éclairées concernant leur santé et leur avenir. Depuis 2022, à travers des initiatives telles que la campagne DOXAMI, nous travaillons à renforcer l’accès à l’information, à lutter contre la stigmatisation et å promouvoir une meilleure compréhension du cadre légal relatif à la santé sexuelle et reproductive au Bénin.
Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les femmes et les filles dans ce dom,eaine ?
Les difficultés rencontrées par les femmes et les filles dans l’accès à un avortement sécurisé sont de plusieurs ordres et se cumulent souvent. La première tient à l’accès à une information fiable. De nombreuses femmes ignorent encore que la loi béninoise est progressive et qu’en cas de détresse matérielle, professionnelle, économique ou financière, elles peuvent se présenter dans un centre de santé public pour y bénéficier d’une prise en charge. Cette méconnaissance les prive d’un droit que la loi leur reconnaît pourtant.
La deuxième difficulté est d’ordre social et culturel. La stigmatisation qui entoure l’avortement, ainsi que la perception encore largement criminalisante qui en est faite au sein des communautés, dissuade beaucoup de femmes de recourir aux services formels et les conduit à se tourner vers des pratiques clandestines, au péril de leur santé.
S’y ajoute la question de l’objection de conscience.
Le droit lui-même n’est pas en cause, mais son exercice n’est pas toujours accompagné de l’orientation prévue par le décret, ce qui peut, dans certains cas, retarder ou interrompre le parcours de soins de la demandeuse.
Enfin, l’absence d’harmonisation des tarifs constitue un obstacle supplémentaire. Les coûts de l’Ivg sécurisée varient d’une structure à l’autre et pèsent particulièrement sur les femmes aux ressources les plus modestes, qui se trouvent parfois contraintes de renoncer au soin sécurisé ou de poursuivre une grossesse contre leur gré.
Dans vos expériences de terrain, dans quelle mesure la famille influence-t-elle la décision d’une femme ou d’une fille ?
La famille joue un rôle déterminant, surtout chez les jeunes filles. Dans beaucoup de foyers béninois, la grossesse hors mariage reste perçue comme une honte pour toute la famille, et cette peur du regard des proches pèse énormément sur la décision de la fille. Certaines familles, lorsqu’elles découvrent la grossesse, imposent à la fille de la garder, parfois en la mariant de force à l’auteur de la grossesse. D’autres, au contraire, la poussent vers un avortement, mais dans le secret, et donc bien souvent vers des pratiques clandestines pour éviter que l’entourage ne l’apprenne. Dans les deux cas, ce n’est plus le choix libre et éclairé de la femme qui prime, mais la pression de la famille et la peur du jugement de la communauté.
Dans quelle mesure les convictions religieuses, spirituelles ou morales influencent-elles les parcours des femmes et des filles confrontées à une grossesse non désirée ?
Les convictions religieuses, spirituelles et morales occupent une place importante dans la société béninoise et influencent naturellement les décisions relatives à la vie familiale, à la sexualité et à la maternité. Dans nos activités de terrain, nous constatons qu’elles peuvent jouer des rôles variés selon les personnes, les familles et les communautés.
Pour certaines femmes, la foi constitue une source de soutien, de réflexion et d’accompagnement dans une période difficile.
Pour d’autres, certaines interprétations religieuses peuvent susciter un sentiment de culpabilité ou rendre plus complexe la prise de décision lorsqu’elles sont confrontées à une grossesse non désirée.
Notre approche consiste à reconnaître la diversité des convictions tout en rappelant que le cadre juridique béninois garantit aux femmes concernées l’accès à des informations fiables et à des services de santé conformes à la loi. L’enjeu n’est pas d’opposer droits et religion, mais de faire en sorte que chaque femme puisse prendre une décision libre, éclairée et respectueuse de sa situation personnelle, sans stigmatisation ni pression extérieure. Nous observons surtout que lorsque les femmes disposent d’informations exactes, d’un accompagnement bienveillant et d’espaces de dialogue sécurisés, elles sont davantage en mesure d’exercer leur capacité de décision dans le respect de leurs valeurs et de leurs convictions personnelles.
Quels impacts les pressions familiales, sociales ou morales peuvent-elles avoir sur les parcours de santé des femmes et des filles concernées ?
Les pressions familiales, sociales ou morales peuvent avoir des conséquences importantes sur la santé, le bien-être et les perspectives d’avenir des femmes et des filles concernées. Lorsqu’une femme craint le rejet de sa famille, la stigmatisation communautaire ou le jugement de son entourage, elle peut retarder sa recherche d’information ou son recours aux services de santé.
Or, dans le cadre légal béninois, les délais prévus par la loi sont un élément essentiel de l’accès aux soins. Plus une décision est retardée, plus les possibilités d’accompagnement sécurisé peuvent se réduire. Ces pressions peuvent également avoir des répercussions psychologiques importantes anxiété, isolement, détresse émotionnelle ou sentiment de culpabilité. Dans certains cas, elles peuvent conduire les femmes à vivre seules des situations particulièrement difficiles, sans bénéficier du soutien dont elles auraient besoin.
D’un point de vue féministe, la question centrale reste celle de l’autonomie. Chaque femme devrait pouvoir recevoir une information complète, accéder aux services prévus par la loi et prendre une décision libre et éclairée concernant son propre corps et son avenir, dans un environnement respectueux de sa dignité et de ses choix.
Que pensez-vous de l’utilisation de l’objection de conscience par certains agents de santé dans l’offre du soin d’avortement sécurisé ?
L’objection de conscience est un droit reconnu, et il est légitime qu’un professionnel de santé puisse ne pas pratiquer lui-même un acte qui heurte ses convictions. Notre propos n’est donc pas de remettre en cause ce principe, mais de rappeler les conditions dans lesquelles le décret d’application de la loi SR 2021 l’a encadré. Ce texte associe en effet le droit de refuser à une obligation tout aussi importante, celle d’orienter la patiente vers un autre professionnel en mesure de lui offrir le soin. C’est cet équilibre qui permet de concilier la liberté du soignant et le droit de la patiente à accéder aux soins prévus par la loi.
Ce que nous observons sur le terrain, c’est que cette seconde partie de l’obligation n’est pas toujours appliquée avec la même rigueur que la première. Il arrive que des demandeuses repartent sans avoir été orientées vers un autre prestataire.
Nous ne sommes pas en mesure d’en généraliser l’ampleur, et il serait prudent de ne pas tirer de conclusions hâtives, mais ces situations, lorsqu’elles surviennent, peuvent retarder l’accès au soin et fragiliser le parcours des femmes concernées.
L’enjeu n’est pas d’opposer les soignants aux patientes, ni de désigner des responsables. Il est plutôt de veiller à ce que le mécanisme prévu par le législateur soit pleinement appliqué, afin que l’exercice de l’objection de conscience ne se traduise jamais par une interruption du parcours de soins. C’est dans cet esprit que nous plaidons pour un meilleur accompagnement et un meilleur suivi de l’obligation de référer, dans l’intérêt commun des professionnels et des femmes.
Avez-vous déjà rencontré des cas similaires dans vos expériences de terrain ? Si oui, racontez-nous.
J’ai fait la connaissance d’une jeune fille qui a failli perdre la vie à cause de l’objection de conscience. Lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle était enceinte, elle s’est rendue dans un centre communautaire pour jeunes dont elle avait appris qu’il offrait le service. Malheureusement, les sages-femmes de ce centre ont non seulement refusé de lui offrir le soin, mais elles ont aussi essayé de la persuader
de garder la grossesse. Comme on le dit souvent, lorsqu’une femme veut avorter, rien ne pourra l’en empêcher. Elle a eu recours à un avortement clandestin médicamenteux qu’elle pensait réussi, jusqu’à ce qu’elle commence à avoir des saignements hémorragiques.
Lorsque ses parents s’en sont rendu compte, elle a été conduite à l’hôpital et a fini par subir une chirurgie pour retirer le reste du produit de conception de son utérus.
Elle a eu la chance de s’en tirer saine et sauve, mais avec un traumatisme qu’elle n’est pas près d’oublier. Dans le pire des scénarios, elle aurait pu y laisser la vie, et c’est exactement l’histoire de la plupart de ces femmes à qui on refuse le service et qu’on ne réfère pas.
L’objection de conscience constitue-t-il, selon vous, un obstacle majeur à l’accès aux soins ?
Il serait excessif de présenter l’objection de conscience comme l’obstacle principal à l’accès aux soins d’avortement sécurisé, car les difficultés rencontrées par les femmes sont multiples et tiennent aussi à l’information, aux tarifs ou encore au poids social. L’objection de conscience est un droit encadré par la loi et n’a pas vocation à entraver l’accès aux soins.
Le décret d’application a d’ailleurs pris soin de l’assortir d’une obligation de référer la patiente vers un autre professionnel, précisément pour éviter qu’un refus individuel ne se traduise par une rupture du parcours de soins.
La difficulté que nous observons ne réside donc pas dans le principe, mais dans son application. Lorsqu’un agent invoque l’objection de conscience sans procéder à l’orientation prévue, la patiente peut se retrouver sans solution immédiate, ce qui retarde sa prise en charge ou pourrait pousser cette dernière à recourir à un soin non sécurisé.
Dans les cas où l’objection de conscience est utilisé, cette absence d’orientation peut effectivement constituer un frein réel pour la femme concernée. Ce n’est pas l’objection de conscience qui fait obstacle, mais le fait qu’elle ne soit pas toujours accompagnée de la garantie prévue par le législateur. C’est pourquoi nous estimons que l’attention devrait porter, non sur une remise en cause du droit lui-même, mais sur les moyens d’assurer que l’obligation de référer soit effectivement respectée.
Comment concilier la liberté de conscience des professionnels de santé et le droit des patientes à accéder aux soins prévus par la loi ?
La liberté de conscience est un principe reconnu dans de nombreuses législations et constitue un droit fondamental. Dans le cadre de la réglementation béninoise, les professionnels de santé peuvent invoquer l’objection de conscience lorsqu’un acte médical est contraire à leurs convictions personnelles, religieuses ou philosophiques.
Toutefois, ce droit doit être concilié avec un autre principe tout aussi fondamental le droit des patientes à accéder aux soins prévus par la loi. L’objectif du législateur a précisément été de rechercher cet équilibre en prévoyant des mécanismes permettant d’assurer la continuité des soins.
Pour Filles en Actions, la question ne doit pas être abordée sous l’angle d’une opposition entre convictions individuelles et droits des patientes. Le véritable enjeu est de garantir que l’exercice de l’objection de conscience ne crée pas d’obstacles supplémentaires à l’accès aux services de santé.Lorsqu’un professionnel choisit d’invoquer cette disposition, il est essentiel que la patiente soit orientée rapidement vers un autre prestataire qualifié afin que son parcours urs de soins ne soit ni interrompu ni compromis.
La priorité doit toujours rester la protection de la santé, de la dignité et des droits de la personne concernée.
Quelles mesures concrètes devraient être prises pour améliorer l’accès sécurisé à l’IVG?
Les améliorations à apporter concernent principalement quatre domaines. Le premier porte sur la tarification. Les coûts demeurent aujourd’hui hétérogènes, et ce sont les femmes aux ressources les plus modestes qui en subissent le plus durement les conséquences. Il importe que l’État adopte le décret destiné à harmoniser les tarifs et veille ce que ceux-ci restent accessibles à la Béninoise ordinaire, faute de quoi une partie des femmes continuera de se tourner vers des pratiques clandestines.
Le deuxième concerne la communication autour de la loi. Le décret d’application gagnerait à être révisé, car il limite aujourd’hui la capacité des organisations de la société civile à informer librement les populations, par crainte de voir leurs actions assimilées à de la propagande. Or une loi progressive ne produit pleinement ses effets que si les femmes en ont une connaissance réelle.
Le troisième a trait à l’encadrement de l’objection de conscience. Le droit existe et n’est pas en cause, mais son exercice doit s’accompagner du strict respect de l’obligation de référer.
La mise en place d’un mécanisme de signalement, permettant aux demandeuses d’alerter les autorités lorsqu’une orientation n’a pas été assurée, contribuerait à donner un cadre effectif à une disposition aujourd’hui insuffisamment contrôlée.
Le dernier domaine concerne l’autorisation parentale exigée des mineures. Cette exigence constitue un obstacle important, dès lors qu’une mineure recourt précisément à une interruption volontaire de grossesse sécurisée pour préserver la confidentialité de sa situation vis-à-vis de ses parents. Subordonner l’accès au soin à leur accord revient bien souvent à le lui refuser, ce qui justifie une révision de cette disposition.
Quel rôle les ONG peuvent-elles jouer dans la réduction des obstacles sociaux et religieux ?
Les organisations de la société civile occupent une place centrale dans la levée des obstacles sociaux et religieux qui entravent l’accès à l’avortement sécurisé. Leur rôle premier est un travail de fond, mené dans la durée, pour déconstruire les tabous, les normes socioculturelles néfastes et les représentations qui entourent encore l’avortement au Bénin.
Cette action passe d’abord par la sensibilisation et l’information des communautés, afin de faire connaître la loi et de rappeler que l’avortement sécurisé est un soin de santé encadré par le cadre légal.
Elle suppose également un dialogue respectueux avec les différents acteurs, y compris les leaders religieux et communautaires, car c’est en associant ces figures d’influence, plutôt qu’en les heurtant, que l’on parvient à faire évoluer durablement les mentalités.
Les ONG ont par ailleurs un rôle d’accompagnement des femmes et des filles, en leur offrant un espace d’écoute, d’orientation et de confiance, là où la famille ou l’entourage ne le permettent pas toujours. Elles contribuent enfin à faire remonter les réalités du terrain auprès des pouvoirs publics, et à plaider pour une application effective des dispositions prévues par la loi.
L’ensemble de ces actions de sensibilisation, de formation et d’accompagnement gagnerait à être renforcé et étendu à toute l’étendue du territoire national, afin que l’information et le soutien atteignent aussi les zones les plus éloignées, où les obstacles sociaux et religieux sont souvent les plus marqués.
Avez-vous des exemples de bonnes pratiques ou initiatives qui ont fonctionné ?
La particularité de l’ONG Filles en Actions, c’est que nous pensons et mettons en œuvre des initiatives innovantes et ludiques qui permettent d’aborder les questions difficiles et sensibles avec beaucoup de facilité. À travers la campagne DOXAMI, nous avons organisé des festivals, des carnavals et des théâtres forums dans les communautés rurales, des ateliers de formation avec les femmes, les parents d’élèves et les enseignants, ainsi que des discussions intergénérationnelles.
Nous avons aussi travaillé avec les zems pour parler de la loi SR 2021 et apporter l’information au plus près des populations. L’une des initiatives que nous chérissons le plus est notre ligne d’assistance et d’orientation Sista dis-moi tout, l’amie des jeunes, celle vers qui on peut se tourner pour parler de contraception, du cycle menstruel, si tu as besoin de quelqu’un à qui se confier après une rupture amoureuse, sa santé sexuelle et reproductive en toute sécurité et en toute confidentialité. Elle est disponible 24h/24 et 7j/7 et peut être jointe à travers Facebook et Instagram.
