Home Actualité Le droit au retour en Afrique ne peut devenir le Plan B de la politique américaine d’expulsion

Le droit au retour en Afrique ne peut devenir le Plan B de la politique américaine d’expulsion

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
0 Commentaire

La crise à laquelle sont confrontés les ressortissants haïtiens ayant perdu leur Statut de Protection Temporaire — le TPS — aux États-Unis exige à la fois de la solidarité, de la lucidité et une planification immédiate. Mais elle soulève également une question qui concerne directement l’Afrique.

Par Sa Majesté Royale la Reine Mère, Dr Dòwòti Désir, Kpodjito Sêmévo I, Reine Mère de la Diaspora Africaine, République du Bénin

Face à la menace de perte d’emploi, de statut légal et, pour certains, d’une éventuelle expulsion des États-Unis, plusieurs militants envisagent désormais une solution africaine. Certains proposent que les Haïtiens concernés utilisent les nouvelles voies de retour, de résidence ou d’accès à la nationalité ouvertes aux Afro-descendants par plusieurs États africains. D’autres évoquent des solutions accélérées, notamment en Côte d’Ivoire, au Bénin ou ailleurs sur le continent.

En tant que militante panafricaniste et défenseure du droit au retour, je dois néanmoins exprimer une profonde réserve.

Le droit au retour en Afrique ne doit pas devenir un programme improvisé de réinstallation destiné à absorber les conséquences de la politique migratoire américaine.

Cette distinction est fondamentale.

Le droit au retour est un acte de justice historique

Les politiques africaines reconnaissant les descendants des victimes de la traite transatlantique constituent des avancées historiques.

La République du Bénin, notamment, a créé une voie juridique permettant à certains Afro-descendants d’obtenir la reconnaissance de la nationalité béninoise. Le Ghana, la Sierra Leone et d’autres pays africains ont également développé différentes formes de reconnaissance, de résidence, de naturalisation ou de retour.

Ces politiques répondent à une blessure historique : la déportation forcée de millions d’Africains et la rupture des liens juridiques, culturels, spirituels et territoriaux entre leurs descendants et le continent.

Le droit au retour appartient donc au domaine de la justice réparatrice.

Il ne doit pas devenir une porte de sortie permettant aux États-Unis ou à tout autre pays occidental de transférer les conséquences de leurs politiques migratoires vers des États africains.

L’Afrique ne peut pas devenir le lieu où l’on dépose les personnes dont les économies occidentales ne veulent plus, après avoir bénéficié de leur travail.

La nationalité n’est pas une infrastructure

Il faut également avoir le courage de reconnaître une réalité matérielle.

Un passeport ne construit pas un logement.

Un certificat d’ascendance ne crée pas un lit d’hôpital.

Une cérémonie d’accueil ne produit ni emplois, ni écoles, ni nourriture, ni médicaments, ni réseaux d’assainissement.

Que se passerait-il si 500 ou 1 000 personnes arrivaient soudainement dans un pays africain qui n’a pas préparé leur installation ?

Qui les logerait ?

Qui financerait leurs soins médicaux ?

Dans quels secteurs travailleraient-elles ?

Quel serait l’impact sur les loyers, les marchés de l’emploi, les écoles, les services sociaux et les communautés locales ?

Ces questions ne sont ni anti-haïtiennes ni anti-diasporiques.

Elles sont précisément les questions qu’un panafricanisme responsable doit poser.

Des pays comme le Bénin accomplissent des progrès importants, mais continuent de faire face à leurs propres défis en matière de logement, de santé, d’emploi, de protection sociale, de sécurité alimentaire et d’infrastructures.

Le Ghana possède une capacité institutionnelle et économique plus importante, mais connaît également des pressions économiques, sociales et budgétaires.

La solidarité panafricaine n’abolit pas les réalités économiques.

Le retour n’est pas simplement un déplacement géographique

Mes travaux sur le transnationalisme, le retour ancestral et la construction du sens partent d’un principe fondamental : le retour n’est pas simplement le déplacement d’un corps d’un territoire vers un autre.

Le retour implique la reconstruction de l’identité.

Il implique la mémoire ancestrale.

Il implique l’appartenance spirituelle.

Il implique la confiance sociale, l’intégration civique et la négociation entre ceux qui imaginent l’Afrique comme une terre ancestrale et ceux qui y vivent quotidiennement comme citoyens de sociétés contemporaines.

L’ascendance africaine ne garantit pas automatiquement l’intégration sociale.

Le sentiment de « rentrer chez soi » d’un Afro-descendant peut rencontrer une réalité différente chez l’Africain continental qui considère le nouvel arrivant comme un étranger.

Ces tensions ne doivent pas être niées. Elles doivent être étudiées, anticipées et accompagnées.

L’Afrique du Sud nous adresse un avertissement

Les violences xénophobes et afrophobes observées en Afrique du Sud démontrent comment le chômage, les inégalités, l’insuffisance des services publics et les échecs de l’État peuvent être détournés contre d’autres Africains.

Le Bénin n’est pas l’Afrique du Sud.

Le Ghana n’est pas l’Afrique du Sud.

Mais aucune société n’est immunisée contre la rupture sociale.

Lorsque des citoyens estiment que des nouveaux arrivants reçoivent des terres, des emplois, des logements ou une attention politique auxquels eux-mêmes n’ont pas accès, le ressentiment peut se développer.

Lorsque des diasporas disposant d’un pouvoir d’achat en devises étrangères contribuent involontairement à l’augmentation des loyers, les tensions peuvent se développer.

Lorsque certains membres de la diaspora arrivent en Afrique en se comportant comme si leur ascendance leur donnait automatiquement le droit de diriger, d’enseigner ou de réorganiser la société d’accueil, les tensions se développeront.

Le droit au retour doit donc être accompagné d’une véritable politique d’intégration, de cohésion sociale et de responsabilité réciproque.

Les accords américains d’expulsion vers des pays tiers ne constituent pas un « retour en Afrique »

Il faut également éviter une autre confusion.

Certains États africains ont accepté, sous différentes formes, de recevoir des personnes expulsées par les États-Unis vers des pays dont elles ne sont pas ressortissantes.

Ces mécanismes ne constituent pas des programmes de rapatriement panafricain.

Être envoyé dans un pays africain avec lequel on ne possède aucun lien juridique, familial ou culturel n’est pas l’exercice du droit au retour.

C’est l’externalisation de la politique d’expulsion d’un autre État.

Les gouvernements africains doivent donc faire preuve d’une extrême prudence avant de permettre que leurs territoires deviennent des extensions du système migratoire américain.

Haïti ne peut pas devenir la seule patrie que les Haïtiens doivent toujours fuir

Ma position centrale est simple.

Les Haïtiens qui disposent d’une voie légale leur permettant de rester aux États-Unis doivent être aidés à l’utiliser.

Ceux dont le retour en Haïti entraînerait un risque réel de persécution, d’assassinat ou de graves violences doivent pouvoir accéder aux protections juridiques et humanitaires disponibles.

Ceux qui souhaitent sincèrement devenir citoyens ou résidents d’un pays africain et qui remplissent les conditions légales doivent pouvoir emprunter les voies existantes, dans le respect absolu de la souveraineté et des capacités du pays d’accueil.

Mais ceux qui peuvent retourner en Haïti en sécurité doivent également envisager une autre possibilité :

revenir pour reconstruire.

Cette position sera peut-être impopulaire.

Mais Haïti ne peut pas devenir la seule patrie que les Haïtiens sont constamment encouragés à abandonner.

Oui, les puissances étrangères ont exploité Haïti.

La France a imposé une indemnité dévastatrice à la première République noire.

Les États-Unis sont intervenus à plusieurs reprises dans la vie politique et économique du pays.

Des institutions internationales, des entreprises, des contractants, des organisations religieuses et des acteurs politiques étrangers ont tous trouvé, à différents moments, leurs propres « usages » d’Haïti.

Nous devons continuer à exiger la vérité, la responsabilité et les réparations.

Mais la responsabilité étrangère ne peut devenir une exemption éternelle de la responsabilité haïtienne.

Nous devons également dire certaines vérités entre nous

Trop de dirigeants haïtiens veulent diriger et trop peu acceptent de suivre un programme collectif discipliné.

Trop d’organisations reproduisent les mêmes missions.

Trop de structures rivalisent pour la visibilité, le financement et l’influence au lieu de construire des institutions communes.

Trop souvent, l’accusation remplace l’administration.

Nous pouvons dénoncer les interventions étrangères tout en exigeant des comptes de nos propres dirigeants.

Nous pouvons réclamer des réparations tout en construisant nos propres institutions.

Nous pouvons reconnaître l’histoire sans faire de cette histoire une excuse permanente pour l’inaction.

La diaspora haïtienne possède déjà une puissance économique considérable

Chaque année, la diaspora haïtienne transfère plusieurs milliards de dollars vers Haïti.

Ces fonds permettent aux familles de se nourrir, de payer les frais scolaires, les soins médicaux et le logement.

Mais la grande majorité de ces transferts finance la consommation et la survie immédiate.

Nous devons maintenant poser une autre question.

Que se passerait-il si une petite partie de cette puissance financière était volontairement investie dans des structures professionnelles, transparentes et contrôlées ?

Un pour cent de plusieurs milliards de dollars représente déjà des dizaines de millions.

Cinq pour cent représentent des centaines de millions.

Il ne s’agit pas de retirer l’argent nécessaire à la survie des familles.

Il s’agit de créer, parallèlement aux transferts familiaux, des mécanismes d’investissement collectif capables de financer :

• le logement ;

• l’agriculture ;

• la transformation alimentaire ;

• les infrastructures énergétiques ;

• les cliniques ;

• les écoles ;

• les technologies ;

• les entreprises industrielles ;

et la création d’emplois.

La diaspora haïtienne possède également des médecins, des ingénieurs, des enseignants, des juristes, des entrepreneurs, des financiers, des agriculteurs, des architectes et des spécialistes des technologies.

Notre problème n’est pas l’absence d’intelligence.

Notre problème n’est pas l’absence totale de capital.

Notre problème est l’absence de structures suffisamment crédibles pour réunir notre capital, nos compétences et notre volonté.

Passer des ONG aux institutions opérationnelles

Haïti ne manque pas d’organisations.

Elle manque d’institutions capables d’opérer à grande échelle.

La crise actuelle devrait conduire les organisations haïtiennes et diasporiques à consolider leurs efforts autour de fonctions concrètes :

Protection juridique : organiser immédiatement des consultations avec des avocats spécialisés en immigration afin que chaque famille connaisse sa situation réelle.

Emploi et urgence financière : créer des mécanismes d’aide pour les personnes qui risquent de perdre leur revenu, leur logement ou leur assurance.

Logement et stabilité familiale : identifier les familles menacées d’expulsion de leur domicile avant qu’elles ne deviennent sans-abri.

Santé mentale et accompagnement pastoral : mobiliser des professionnels haïtiens capables d’accompagner la peur, la honte, l’angoisse et les traumatismes liés à l’incertitude.

Retour dans la dignité et reconstruction nationale : préparer les documents, les dossiers scolaires, la continuité médicale, les compétences professionnelles et les réseaux d’accueil des personnes qui retournent en Haïti.

Mais le « retour dans la dignité » doit signifier davantage que l’accueil à l’aéroport.

Il doit signifier le retour avec des compétences.

Le retour avec des réseaux.

Le retour avec du capital lorsque cela est possible.

Le retour vers des projets de logement, d’agriculture, d’éducation, de santé et d’entreprise.

Une véritable politique réparatrice doit également réparer Haïti

Dans mes travaux sur les réparations spirituelles, cosmologiques et épistémologiques, j’ai défendu l’idée que la réparation ne peut être réduite aux excuses, aux monuments ou à l’inclusion symbolique.

Réparer signifie restaurer l’agence d’un peuple.

Restaurer ses connaissances.

Restaurer sa capacité institutionnelle.

Restaurer sa capacité à déterminer son propre avenir.

Le droit au retour en Afrique fait partie de cette réparation.

Mais le droit des Haïtiens à posséder, protéger, gouverner et reconstruire Haïti en fait également partie.

Haïti est elle-même une patrie de la diaspora africaine.

Elle est la première République noire souveraine née de la destruction du système esclavagiste colonial.

Il existe donc une profonde contradiction morale à considérer chaque pays africain comme une patrie possible tout en traitant Haïti comme une terre abandonnable.

Ayiti n’est pas seulement le lieu de nos souffrances.

Ayiti est un accomplissement ancestral.

Nous devons continuer à défendre ceux qui peuvent et doivent rester aux États-Unis.

Nous devons protéger ceux qui ne peuvent pas retourner en Haïti en sécurité.

Nous devons respecter la souveraineté et les capacités réelles des États africains.

Nous devons préserver le droit au retour comme instrument de justice historique et non comme mécanisme improvisé d’externalisation des expulsions occidentales.

Et nous devons enfin organiser le retour de ceux qui peuvent revenir en Haïti non comme des vaincus, mais comme des citoyens nécessaires à la reconstruction nationale.

Se préparer n’est pas capituler.

Mais fuir chaque crise ne constitue pas non plus une stratégie de libération.

Haïti ne doit pas être abandonnée.

Par Reine Mère Semevo Dòwoti Désir

LIRE AUSSI :

Lire aussi

Laisser un commentaire

A propos de nous

Bénin Intelligent, média au service d’une Afrique unie et rayonnante. Nous mettons la lumière sur les succès, défis et opportunités du continent.

À la une

Les plus lus

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter pour être notifié de nos nouveaux articles. Restons informés!