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NIM : Pour le Togo et le Bénin, il est difficile d'engager un dialogue

Mathieu Pellerin : « Pour le Togo et le Bénin, il est difficile d’engager un dialogue politique »

Par Arnauld KASSOUIN
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JNIM et EIS : qui est plus disposé à dialoguer ? De même, comment dialoguer sans compromettre sa souveraineté ? Alors que la posture militaro-sécuritaire peine à s’imposer comme puissance de feu ultime, la piste du dialogue s’invite progressivement dans les débats. Face à cette nouvelle perspective, que faire ? L’heure est-elle propice ? Faut-il expressément saisir cette opportunité ? Sans détour, sous un prisme analytique et prospectif, Mathieu Pellerin, chercheur associé au programme Afrique sub-saharienne de l’Institut Français des Relations Internationales, spécialisé sur l’Afrique de l’Ouest, décrypte les conditions et les risques d’une stratégie de dialogue. À l’idée de sous-traiter le dialogue par le bas avec les unités locales (markaz), il révèle que conclure les trêves offre des opportunités mais aussi des risques auxquels il faut prêter attention.

Arnauld KASSOUIN : Quelle analyse faites-vous de la progression du JNIM du Sahel central vers les pays du golfe de Guinée ?

Mathieu Pellerin : C’est une progression à la fois constante, mais aussi contrôlée et contrainte. Constante parce que l’on voit dans l’ensemble une poussée du JNIM sur le plan territorial, à l’image du Bénin où désormais le JNIM revendique des opérations dans les territoires transfrontaliers entre le Borgou et les Etats nigérians du Niger et de Kwara, mais aussi du Sénégal et de la Guinée où le JNIM, en prenant soin de ne pas attaquer ces deux Etats, conduisent des attaques dans les localités situées à leur frontière côté malien.

Contrôlée, parce que justement le JNIM choisit là où il cherche à s’étendre et à quel rythme. Le JNIM n’a évidemment pas intérêt à une progression linéaire et simultanée dans tous les pays côtiers : le groupe doit veiller à ne s’attirer les foudres de tous ces Etats en même temps, tout en préservant des zones de repos pour ses combattants et leurs familles, et bien sur des corridors logistiques sécurisés.

Contrainte enfin, parce que les pays côtiers n’étant pas une priorité du JNIM pour l’heure, le rythme de l’expansion dépend en partie de l’agenda du JNIM au Sahel central : effort de guerre à consacrer au Mali ou au Burkina Faso, combattants à mobiliser pour lutter contre l’EIS.

En résumé, le JNIM a indéniablement une capacité de plus en plus forte à s’étendre vers les pays côtiers – reflet immédiat de leurs moyens sans cesse renforcés au Sahel central – mais il n’a pas forcément intérêt à le faire trop rapidement et partout en même temps.

Doit-on craindre une implantation imminente de l’État islamique (EIGS/ISWAP) dans cette zone côtière, à l’image de ce que connaît actuellement le Nigeria ?

Pour le Bénin, le risque est réel. Rappelons déjà qu’historiquement l’EIS a conduit les premières attaques dans l’Alibori avant le JNIM. Le JNIM a par la suite repoussé l’EIS et désormais est le seul groupe jihadiste à opérer au Bénin. Mais le risque que l’EIS parvienne à reprendre ses attaques sur le territoire béninois (spécifiquement dans l’Alibori) est réel compte tenu de la poussée de l’EIS dans l’est de la région de Dosso et vers le sud de l’Etat de Sokoto. De manière plus générale, il y a une forte mobilité des groupes armés dans les Kebbi, Kwara et Niger States au Nigéria : le JNIM (y compris Ansaru) y est dominant, mais le JAS y a également une présence croissante, tandis qu’ISWAP avait des ambitions dans cette zone en 2022 à partir de la cellule de Kogi et en a probablement toujours aujourd’hui…

Entre l’ISWAP et l’ISGS, quelle branche de l’État Islamique représente aujourd’hui la menace la plus directe pour le Bénin et le Togo ?

Indéniablement l’EIS à l’heure actuelle. L’ISWAP reste ancré dans le bassin du Lac Tchad et son expansion à l’ouest reste à la fois limitée et cantonnée au territoire nigérian. Au-delà, c’est l’EIS qui opère mais tout en bénéficiant de l’intégration permanente de combattants d’ISWAP qui opèrent au sein des unités de l’EIS au Niger, au Mali et au Burkina Faso.

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Au-delà de leur puissance de feu et de leur maturité organisationnelle, qu’est-ce qui différencie fondamentalement le JNIM de l’État Islamique dans leur approche de conquête ?

Je soulignerais trois différences principales. La première tient à l’organisation interne de chaque groupe : le JNIM fonctionne de manière beaucoup plus centralisée que l’EIS, avec une réelle homogénéité des règles et pratiques de gouvernance, quand les unités de l’EIS jouissent d’une plus grande liberté d’action même si l’EIS cherche à corriger cela depuis un certain temps. Ensuite, et c’est en partie une conséquence de cette première différence, le JNIM a une structure de gouvernance beaucoup plus mature que l’EIS, qui peut se rapprocher d’ailleurs de celle d’ISWAP dans le bassin du Lac Tchad.

Enfin, le JNIM cherche continuellement à empêcher que ses combattants s’adonnent à des règlements de compte à caractère communautaire (sans toujours y parvenir), avec pour ambition très claire de recruter parmi toutes les communautés. A l’inverse, au sein de l’EIS, à nouveau parce que la structure de gouvernance est bien plus décentralisée et lâche, on observe toujours des règlements de compte communautaire survenir, même si là encore l’ambition de l’EIS est de dépasser cela.

Pensez-vous que les États du golfe de Guinée auraient intérêt à privilégier un dialogue avec le JNIM pour faire barrage à l’expansion, jugée plus brutale, de l’État Islamique ?

Le recours au dialogue avec le JNIM mais aussi parfois avec l’EIS est bien plus fréquent  qu’on ne le dit. Les Etats sahéliens comme côtiers concernés n’ont pas voulu communiquer sur ce sujet, donc je ne rentrerai dans le détail, mais c’est aujourd’hui une solution explorée par beaucoup d’Etats. Il y a toutefois plusieurs choses à clarifier. Il faut distinguer les trêves qui sont conclues avec ces groupes – par nature transactionnelles et ponctuelles pouvant être localisées ou nationales – des dialogues de nature politique qui ont vocation à déboucher sur des solutions durables pour mettre fin aux opérations de ces groupes sur tel ou tel territoire. Aucun dialogue digne de ce nom n’a été entamé à ma connaissance, précisément parce qu’il est complexe à conduire tant pour les Etats que pour les groupes jihadistes d’ailleurs.

Concernant la distinction que vous établissez entre le JNIM et l’EIS, jugé plus brutal, je pense qu’il faut être vigilant. Bien que le JNIM prône le fait de limiter les violences contre les civils, dans les faits, les violences de ce groupe contre les civils qui, de près ou loin, collaborent avec les autorités ou les forces armées, ont continuellement augmenté ces dernières années, en particulier au Burkina Faso compte tenu de l’existence des VDP. Il est difficile de juger qu’un groupe est moins dangereux qu’un autre… Ce qui est en revanche certain c’est que le JNIM a montré davantage de disposition à un dialogue politique que l’EIS, et de ce point de vue constitue un acteur avec lequel il est plus facile de négocier.

En invoquant l’héritage de Thucydide sur les canaux informels, estimez-vous que le dialogue avec des groupes terroristes, particulièrement le JNIM, est un tabou qu’il faut lever ?

Je pense qu’il est très largement levé. A l’échelle internationale, les négociations des Etats-Unis avec les Talibans, et surtout la réhabilitation de l’actuel Président syrien, montrent que ces groupes sont de plus en plus considérés comme des acteurs politiques avec qui il est possible, voire il est souhaitable, de négocier. Au Sahel et dans les pays côtiers, le tabou n’est effectivement pas levé parce que personne ne veut assumer le fait de négocier : soit pour les Etats de l’AES parce que cela remet en cause le discours officiel de « lutte anti-terroriste inconditionnelle » sur lequel ces Etats ont construit leur légitimité en prenant le pouvoir ; soit pour les pays côtiers parce que de nombreux acteurs – dont la population – n’y seraient sans doute pas favorables.

Il y a un dernier point qui est fâcheux : dès lors qu’une trêve est conclue, cela a pour effet mécanique de reporter la menace sur les Etats voisins… c’est difficile à assumer.

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Concrètement, comment des pays comme le Bénin et le Togo pourraient-ils engager des discussions avec les katibas locales du JNIM sans compromettre leur souveraineté ?

Il y a une première règle assez élémentaire à garder à l’esprit : généralement, plus les Etats négocient tôt moins ils ont à compromettre leur souveraineté. Au Mali, avec d’autres chercheurs, nous plaidions dans une tribune dans Le Monde dès février 2018 pour « rompre avec la rhétorique martiale » qui prévalait au Sahel avec Barkhane au profit du dialogue. A cette époque-là, la situation sécuritaire était encore contenue au Burkina Faso, et le sud du Mali était largement sous contrôle des autorités maliennes. Le JNIM comptait peut-être un tiers de ses effectifs actuels.

N’importe qui peut comprendre que c’était alors bien plus simple de négocier qu’actuellement où la situation sécuritaire est littéralement dramatique tant au Mali qu’au Burkina Faso. Les Etats souhaitent naturellement négocier « en position de force » et partant de là, ils reportent à plus tard l’idée de négocier en attendant de rétablir cette position de force. Or, ces mêmes Etats tendent initialement à sous-estimer le JNIM et pensent qu’ils pourraient donc aisément rétablir une telle position de force à la faveur d’un effort militaire soutenu. Un tel scénario s’est rarement produit jusqu’ici… En somme, plus les Etats attendent, plus le « prix à payer » en termes de concessions à faire à ces groupes risque d’être élevé.

« … Sanctuaire du JNIM après le Centre du Mali ».

Ensuite, pour le Togo et le Bénin, il est difficile d’engager un dialogue politique dès lors qu’une grande partie des combattants qui opèrent au Togo comme au Bénin sont burkinabès, maliens ou nigériens, ou plus largement étrangers, et que les guerres que ces Etats vivent ne sont pas (encore) des insurrections. Il n’y a donc pas forcément d’objet politique clair à discuter avec ce groupe, à l’inverse ce que l’on peut voir au Burkina Faso, au Mali ou au Niger. Enfin, la différence est que pour le Mali ou le Niger, la mise en place de la charia pourrait théoriquement être un jour discutée avec ces groupes, mais pour le Bénin ou le Togo, où l’islam est minoritaire, un tel débat est impossible. Il y a tout de même des sujets à discuter (mais davantage dans le cadre de trêves) autour de la conduite des opérations militaires, de la liberté de circulation accordée aux membres de ces groupes et sous quelles conditions (armes ou pas), des arrestations de civils, des saisies d’animaux, de la mobilité pastorale, entre autres.

Quant à savoir s’il est possible de ne discuter qu’avec des unités locales, que ce soit l’échelon de la katibat ou celui du markaz au sein du JNIM, ça me parait difficile compte tenu de la centralisation du processus de décision du groupe. Le markaz en question ne négociera qu’avec l’aval du commandement central. Et chercher à détacher le markaz en question du JNIM peut être efficace à court terme, mais risquerait de pousser le JNIM à redoubler de violence contre l’Etat à l’origine de cette stratégie. A la fin du dernier mandat du Président Issoufou, le Niger  avait tenté une telle approche, avec des résultats très limités. Et ce serait particulièrement dangereux pour le Togo et le Bénin parce que ces deux pays ont pour frontière l’Est et le Centre-Est du Burkina Faso. Or, le Togo comme le Bénin n’ont pas ou peu de contrôle sur cet espace qui est devenu le deuxième sanctuaire du JNIM après le Centre du Mali.

Le théoricien Abou Mohammed al-Maqdisi affirme qu’un pacte de non-agression avec « l’infidèle » ne peut excéder dix ans. Dans ce contexte, le dialogue est-il une solution pérenne ou une simple trêve tactique ? Comment les États doivent-ils s’organiser pour ne pas être pris au dépourvu au terme d’un éventuel accord ?

Effectivement, c’est ce que je disais plus tôt,  les trêves sont transactionnelles et temporaires. Elles permettent dans le pire des cas à des régimes de survivre dans des contextes où les groupes jihadiste menacent leur stabilité. Dans le meilleur des cas, elles permettent aux autorités de « gagner du temps » pour mieux se préparer face à ces groupes : renforcer le maillage territorial des forces de sécurité dans les parties frontalières, consolider la cohésion sociale dans les territoires menacés pour empêcher ces groupes d’exploiter les tensions ou frustrations de certaines populations, trouver des solutions au crises du pastoralisme, renforcer les relations entre les forces armées et les populations, améliorer la présence de l’Etat et de ses services dans ces espaces, etc.

L’idée serait de rendre le territoire hermétique à toute pénétration du JNIM. Sans cela, négocier une trêve revient seulement à repousser le problème  parce que le JNIM met aussi à profit ce moment d’accalmie pour prêcher, recruter, et renforcer son influence territoriale.

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