Cotonou accueille, depuis mardi 16 décembre, un colloque scientifique national sur la santé, la justice et la dignité menstruelle, une première au Bénin. Organisé par l’Ong Filles en actions, en partenariat avec l’Institut national de la femme (Inf), l’événement réunit, sur quatre jours, plus d’une centaine de participantes et participants issus du monde académique, institutionnel, communautaire et de la société civile.
Placés sous le thème « Affiner les politiques, développer les savoirs, valoriser les bonnes pratiques pour la dignité menstruelle, l’autonomie corporelle et l’égalité de genre au Bénin », les travaux ambitionnent de faire de la menstruation une véritable question de politique publique, au-delà des tabous.
Dans un discours empreint d’émotion, Brian Sossou, présidente de l’Ong Filles en actions, a rappelé le long chemin parcouru pour faire émerger ce sujet dans l’espace public. « Je peux vous rassurer que cette émotion n’est pas celle du protocole ou de la circonstance. C’est l’émotion de voir aboutir un rêve que nous pensions impossible », a-t-elle confié.
Revenant sur l’enquête nationale menée en 2022 auprès de plus de 600 filles et jeunes femmes, elle a mis en lumière une réalité préoccupante. « Ce qui est ressorti de cette enquête, c’est la honte. Une honte omniprésente, écrasante, intériorisée dès les premières menstruations et transmise de génération en génération » a-t-elle déploré.
Pour Brian Sossou, nommer publiquement les menstruations est un acte politique. « Sortir le sang menstruel de l’intime, le rendre visible et légitime, ce n’est pas qu’une question d’hygiène ou de santé. C’est un acte profondément politique et féministe » a-t-elle insisté.
Un enjeu de droits humains et de gouvernance inclusive

Présent au nom de la cheffe de file du Groupe thématique genre et protection sociale, Ouattara Ali a souligné que la santé menstruelle est indissociable de la justice sociale. « La santé menstruelle est une question de droits humains et de gouvernance inclusive. Les tabous et la stigmatisation continuent d’influencer la vie des filles, parfois au détriment de leur éducation et de leur bien-être », a-t-il déclaré. Il a réaffirmé l’engagement des Partenaires techniques et financiers à accompagner les actions visant à garantir l’accès à l’information, aux services de santé et aux produits menstruels.
Dans un discours fort et plein d’engagement, Me Huguette Bokpè, présidente de l’Institut national de la femme a fait savoir que la justice menstruelle est un enjeu fondamental de droits humains. « La dignité menstruelle signifie que toute personne menstruée doit pouvoir vivre ses règles sans honte ni exclusion, avec un accès à des produits sûrs, à des infrastructures adaptées et à une information correcte », a-t-elle expliqué.
Elle a insisté sur le fait que l’absence de politiques publiques transforme un phénomène biologique naturel en injustice sociale, affectant le droit à l’éducation, à la santé, au travail et à la dignité. « N’oublions pas, ce n’est pas le sang qui est le problème, c’est le silence », a-t-elle martelé, appelant à des recommandations concrètes et applicables.
Le gouvernement engagé, mais des défis persistants
Représentant le ministre de la Santé, Blaise Guézo Mèvo a reconnu que, malgré les efforts engagés, de nombreux défis subsistent. « Dans certains contextes, les menstruations continuent de brimer les femmes et les filles par l’exclusion, la stigmatisation et l’absentéisme social », a-t-il indiqué. Il a appelé à une approche holistique intégrant santé, éducation et normes sociales.
Lors de la communication inaugurale intitulée « Regards croisés sur la santé menstruelle au niveau régional », Omontola Onibon a dressé un tableau sans complaisance de la situation des menstruations. Selon l’enquête réalisée en 2022 par Filles en actions, seulement 4,5 % des filles interrogées dans certains départements étaient préparées à l’arrivée de leurs premières règles.
Elle a également rapporté des témoignages édifiants. « Quand j’ai eu mes règles, c’était à l’école. Je n’en savais rien et mes camarades se sont moquées de moi », a confié une jeune fille interrogée. « On était en classe quand une camarade tachée s’est levée et les garçons ont commencé à se moquer disant qu’elle s’est prostituée toute la nuit » témoigne une autre enquêtée. À cela s’ajoutent l’absence de toilettes adaptées, le manque d’eau et la précarité menstruelle, qui favorisent l’absentéisme et parfois le décrochage scolaire.
Au-delà des communications scientifiques, ce colloque se veut un espace de propositions. L’objectif affiché est clair : transformer les débats en politiques publiques, afin qu’aucune fille ne soit privée d’école, de dignité ou d’opportunités à cause de ses règles.
