Au Bénin, une éducation nationale à deux vitesses ? Chaque année, les écoles privées font l’objet de critiques sévères : les promoteurs exagéreraient en fixant de façon anarchique, chacun, une série de frais d’écolage jugés onéreux, parfois variés dans un même espace régional. L’ancien directeur département de l’enseignement secondaire, technique et de la formation professionnelle, Dr Edmond Houinton livre des clés de compréhension de cette situation. Il reconnaît toutefois que l’Etat doit réguler.
Bénin Intelligent : Les frais de scolarité dans les écoles privées diffèrent d’un établissement à un autre même dans la même zone géographique. Comprenez-vous cette disparité tarifaire ?
Dr Edmond Houinton, ancien Ddestfp : Les disparités des frais d’écolage s’observent dans le même environnement socio-culturel. Ceci est lié à plusieurs paramètres. Le premier concerne la qualité des enseignants que les établissements emploient. Vous comprenez que d’office lorsqu’un établissement emploie des enseignants de qualité, ceux-là doivent être mieux traités. Cela veut dire quoi ? Le traitement salarial ou le traitement horaire, tout ça fait que les frais d’écolage doivent être élevés.
Deuxième point. La qualité de l’école. Je voudrais parler des bâtiments, le confort que cela offre. Le parterre comment c’est fait, qu’est-ce qui est mis dans cet établissement-là. Vous savez très bien qu’on n’étudie pas de la même manière dans une hutte que dans un château. Donc, forcément ceci doit pouvoir jouer.
Troisième chose. Dans cette maison, nous avons une bibliothèque, nous avons une grande cour, nous avons des salles polyvalentes, nous avons plusieurs salles et autre, tout ce confort peut aider les apprenants. Et d’office le coût doit être élevé.
Quatrième point. Le type d’établissement. Lorsque je prends les établissements confessionnels et nos établissements laïcs tout simplement, vous comprenez que parfois le coût est élevé. Soit dans les établissements professionnels soit dans les établissements laïcs, cela dépend toujours du confort et ce que l’école peu offrir à l’apprenant.
Nous devons voir aussi ceux qui ont fait leur établissement, quel est le goût qu’ils ont ? Qu’est-ce qu’ils attendent des apprenants ? Et aussi des apprenants qui doivent venir d’ailleurs. Si des apprenants doivent quitter les autres départements ou les autres nations vers nous, vous comprenez que dans ces établissements le coût doit être élevé.
Il y a une certaine concurrence entre les établissements. D’aucuns disent qu’ils doivent descendre les montant pour permettre que les apprenants viennent à eux. Mais parfois, ils n’arrivent pas à combler les attentes des parents. C’est pourquoi, dans tous ces établissements, il y a une variété de frais d’écolage. Il y en a dans les classes d’examen qui mettent les frais accessoires sur les frais d’écolage. Ce qui fait qu’en même temps, c’est élevé. Donc, l’un dans l’autre, dans ces établissements qui sont proches les uns des autres, forcément de façon variable, ces frais sont élevés ou non. C’est au parent de voir dans quel établissement il pourra inscrire son enfant pour qu’il revienne avec de très bon résultat. C’est le premier élément. L’enfant qui doit aller à l’école doit pouvoir voir que dans son établissement, il a le confort dont il a besoin pour apprendre parce que ce n’est pas la même éducation, ce n’est pas le même enseignement dans une hutte que dans un château. Donc, nous devons fait très attention par rapport à cette disparité de frais d’écolage
Mais vous soulevez aussi une question parce que la carte scolaire demande que ces établissements qui sont proches les uns des autres ne le fassent pas ainsi. Mais malheureusement, ils oublient le respect de la carte scolaire et s’installent à proximité les uns des autres, ce qui fait que parfois, on ne sait même plus dans quel établissement il faut aller. Il y a la concurrence déloyale et c’est ça qui fait parfois que dans certains établissements, ça ne va pas.
Y a-t-il des lois qui réglementent les frais de scolarité dans les écoles au Bénin ?
Absolument ! Il y a des textes. Il y a une réglementation en vigueur. Si dans l’Atlantique, nos élèves payent 15 000 Fcfa, (je veux parler des élèves garçons) de la sixième en Terminale, certaines filles de la seconde en terminale ; ce n’est pas le même cas dans le nord où ils payent 10 000 Fcfa. Donc, c’est règlementé ainsi. Mais cela n’impact pas les établissements privés.
Les frais de réinscription dans les établissements privés vous paraissent-ils justifiés ?
À mon sens, les frais de réinscription dans les établissements privés doivent être proscrits. Aucun parent ne doit payer les frais de réinscription. J’appelle ça de faux frais. J’ai toujours interdit cela. Je ne conçois pas que moi parent, je puisse payer la totalité des droits d’écolage, et qu’en amont, l’on me demande encore -si je dois faire revenir mon enfant- de garantir son inscription ou sa réinscription par des frais, ce n’est pas possible. C’est de la bêtise tout simplement. Je ne comprends pas, est-ce pour faire rouler les établissements ? Et à quoi servent alors les frais d’écolage ? Je pense que l’on doit tout faire pour proscrire cela.
Malheureusement, l’Etat ne demande pas aux parents d’inscrire leurs enfants dans les établissements privés. C’est pourquoi le Cne (Conseil national de l’Education) a dit niet, si un parent veut mettre son enfant dans une école privée, c’est à ses risques et péril. Il paie tous les droits, tout ce qu’on lui demande. Donc, l’Etat n’a pas un droit de regard de façon péremptoire sur ces frais-là. L’Etat laisse ces établissements privés jouer leurs cartes. A chaque parent de voir ce qu’il peut apporter s’il en a la capacité pour garantir le succès de son enfant à travers aussi le paiement des droits d’écolage. Chaque parent le choisit ; l’Etat, lui, lorsqu’il a institué l’école publique a dit voilà, dans tel département, les frais de scolarité s’élèvent à 15 000 Fcfa, dans tel autre, c’est 10 000 Fcfa. C’est terminé. Chacun est libre désormais de faire ce qu’il veut. Mais l’Etat doit pouvoir d’une manière ou d’une autre faire en sorte qu’il y ait une réglementation à ce niveau. Je crois que ça va venir.
Au Bénin aujourd’hui, l’État assiste-t-il les établissements privés ? Si oui, quels types de soutien ?
Oui. La formation des enseignants et autres c’est d’abord l’Etat qui l’assure. Je ne veux pas dire que l’Etat va prendre les enseignants des établissements privés pour aller les envoyer dans les écoles de formation, non ! Mais ce que l’enseignant a reçu avant d’aller servir dans un établissement privé, c’est d’abord l’Etat qui assuré ça. Deuxièmement, les curricula de formation, pour leur implémentation, c’est l’Etat qui forme les enseignants. Lorsque nous prenons le primaire, vous comprenez que c’est l’Etat qui met les enseignants ensemble, qu’ils soient du privé ou du public. C’est l’Etat qui forme parce que les élèves sont les mêmes.
Nous avons un enseignement à dérouler. Il n’y a pas un enseignement privé et un enseignement public dans notre pays. Le Bénin est un et indivisible. Les programmes sont les mêmes, les citoyens sont des citoyens de la République du Bénin. Donc, l’Etat assure cette éducation, cet enseignement par les enseignants. Et donc, on ne peut qu’administrer les mêmes épreuves à tous les apprenants. Pour cette raison, l’enseignement doit être unique lui-même partout aussi bien dans les écoles privées que dans les écoles publiques.
Vous voulez dire peut-être si l’Etat apporte un soutien financier aux établissements privés. Pour l’heure, pas encore. Mais cela va arriver.
Quel rapport peut-on établir entre la hausse des frais de scolarité dans les écoles privées et la qualité de l’enseignement donné ?
La hausse des frais de scolarité dans certaines écoles privées ne dépend pas forcément des promoteurs. Cela dépend parfois du niveau de vie mais aussi de la qualité de l’enseignement à donner, la qualification des enseignants, du confort qu’offre l’établissement. Alors quel rapport peut-on établir entre cette hausse et la qualité ? Vous savez, lorsque les enseignants sont de qualité, l’enseignement forcément est de qualité. Ce qui est clair, l’enseignement forcément est impacté. La réussite est au bout parce que ces enseignants savent comment prendre les apprenants, comment il faut les gérer efficacement pour qu’à la fin, ils aient de très bons résultats.
Mais je voudrais dire que parfois, même si les frais ne sont pas élevés, des établissements produisent des résultats et de bons résultats également. Mais, là où il y a la qualité, vous êtes sûr qu’il y a aussi les résultats. Et les parents, lorsqu’ils voient que tels établissements donnent de très bons résultats, ils envoient leurs enfants dans ces établissements-là parce que à la fin, ils veulent les résultats. Et lorsqu’il y a la réussite, les parents oublient même la cherté de cet établissement-là. Lorsque à la fin, on constate que dans cet établissement, il n’y a pas la discipline qu’il faut, il n’y a pas la qualité de l’enseignement qu’il faut, les parents fuient et les résultats ne sont pas au bout du compte. Dans ces conditions, ces établissements commencent à tomber. Ce qui est clair, la hausse induit de bons résultats mais les établissements nous les connaissons dans ce pays où on paye cher mais qui ne donnent pas de très bons résultats, parce que, entre-temps, la discipline n’est pas au rendez-vous. Parce que, entre-temps, conscients que tout a été bien fait, les enseignants ne se donnent plus parce qu’on dit oui, ils vont réussir et là à la fin, il y a moins de réussite. Alors nous allons crier qu’il n’y a pas rapport hausse et réussite.
Que doit faire l’État pour rendre accessibles les établissements scolaires privés à tous les citoyens surtout que ceux-ci sont là pour accompagner l’État ?
Le rôle régalien de l’État c’est d’assurer la scolarité à tous les citoyens. Et il ne peut le faire qu’à travers les instances publiques, c’est-à-dire les écoles publiques. D’où l’obligation pour l’État de construire, de créer des écoles publiques partout dans le Bénin. Mais, dans les zones reculées, dans les zones déshéritées aujourd’hui, il reste à construire. Heureusement, des établissements privés sont là pour aider l’État. Même déjà dans les villes, il faut voir les établissements confessionnels, les établissements laïcs privés qui aident l’État et qui nous offrent de bons résultats.
Nous ne pouvons que féliciter le gouvernement, les établissements publics donnent de très bons résultats aujourd’hui. Et l’un dans l’autre, nous avons de très bons résultats à travers les examens, dans les passages en classe supérieure. Cela se note aujourd’hui. Mais est-ce que l’État peut permettre que ces apprenants aillent dans les centres privés ? Ce n’est pas possible. Sinon, l’État aura perdu son rôle. On a à créer les établissements publics. Alors, nous ne pouvons que demander que les établissements privés aident plutôt les citoyens à travers des frais de scolarité alléchants qui puissent permettre aux parents d’inscrire leurs enfants dans ces établissements.
Si les établissements n’offrent pas cette possibilité, les parents ne peuvent qu’aujourd’hui mettre leurs enfants dans le public. Vous avez compris surtout avec la morosité économique, les établissements publics regorgent de beaucoup d’élèves. Depuis la rentrée 2024-2025, vous voyez combien les apprenants courent vers établissements publics. Parce que le rôle s’est inversé. Aujourd’hui, avec la tranquillité qu’il y a, les élèves réussissent bien dans les établissements publics. Pour cela, les parents ne se tournent que vers ces établissements publics parce que les frais sont moindres.
Je prie les établissements privés de revoir d’une manière ou d’une autre leurs frais à la baisse pour appâter leurs apprenants, les parents d’élèves afin qu’ils viennent inscrire leurs enfants chez eux. Je sais que les établissements privés paient des taxes, paient beaucoup de choses. Et c’est ce qui fait aujourd’hui que les frais sont élevés. Avec le niveau de vie aujourd’hui, vous allez voir que les établissements privés seront encore plus chers.
