Parti de Ouidah en 1860, le Clotilda fut le dernier navire à transporter des esclavisés vers les Amériques. Plus de 160 ans après, son histoire reste méconnue au Bénin. Une causerie-débat, co-organisée le 17 juillet par Suzanne Delaunay, membre du Comité des rites Vodun et le professeur Maxime Vignon, a permis de libérer la parole sur la réparation mémorielle et spirituelle et la réconciliation Afrique-diaspora. Des vidéos inédites projetées à l’occasion ont montré la mission de rapatriement des âmes des captifs du Clotilda ainsi que la participation du Comité des rites Vodun aux Vodun Days de La Nouvelle-Orléans. Le professeur Vignon, enseignant-chercheur à l’Université d’Alabama, a également dévoilé un projet ambitieux : la construction d’un sanctuaire, à Toffo, et dont le plan architectural est déjà conçu, pour les ancêtres déportés. Entretien.
Bénin Intelligent : L’histoire du Clotilda est peu connue ici au Bénin. Pourquoi, selon vous, aujourd’hui, il est important de renouer avec ce passé-là ?
Professeur Maxime Vignon : C’est très important et capital, en ce sens que les survivants de Clotilda venaient directement des côtes dahoméennes, de Ouidah. La plupart de ces frères, de ces ancêtres étaient forcément de la région du Golfe de Guinée. Forcément, parce que vous savez, dans le temps, c’était beaucoup plus les guerres entre royaumes et autres. Les captifs étaient vendus. Techniquement, par exemple, Cujo Lewis, lui, il est originaire de Bantè, mais les autres aussi, forcément, doivent être de la côte. Donc, pour nous, c’est important de connaître ces histoires, parce que c’est le moment pour nous de faire un retour de ces frères au Bénin. C’est très important et capital.
Ces dernières années, le Bénin a pris à bras le cœur la question de la mémoire, avec notamment l’octroi de la nationalité aux afrodescendants et le retour des biens culturels. Quel est votre regard sur cette politique mémorielle ?
Vaut mieux tard que jamais. C’est même le moment idéal, parce qu’aujourd’hui, la révolution africaine, elle a commencé. La révolution du noir, de façon générale. Alors, ça fait partie de la réparation. Tout à l’heure, on a parlé de plusieurs formes de réparation. Nous venons de parler de la réparation spirituelle, le retour des biens culturels, des Vodun days, la naturalisation. Tout ça, c’est des formes de réparation que nous devons à ces frères et à ces ancêtres qui sont partis, parce que le trauma est encore là. Ce n’est que ces moments qui nous permettent d’échanger, de partager leurs douleurs avec eux. Et c’est ça qui ferait qu’on aurait une cohésion, une meilleure communauté, en termes de mémoire collective.
Il y a une objection qu’on jette souvent aux Africains, celle de trop pleurer leur passé, que d’autres pays ont vécu pire, et pourtant, ils ont fait table rase et avancent aujourd’hui. Que répondez-vous ?
C’est des ignorants qui disent cela, parce que le problème, c’est qu’on oublie le côté traumatique. Il y a un traumatisme, et un trauma, c’est des milliers d’années; il perdure de génération en génération. Tant qu’on en parle pas, on n’est pas guéri, donc c’est très important d’en parler. Cela nous permet de réunir le peuple, afin qu’on puisse construire un meilleur lendemain. Le problème, c’est que lorsqu’on est divisé, on nous force à ne pas en parler, on nous force à chercher à rester dans ce trauma, pour nous maintenir dans la division. Mais dès qu’on va surmonter ce trauma, qu’on va se mettre ensemble, vous imaginez ce que l’Afrique peut faire ensemble, avec les terres de déportation, la diaspora. Lorsqu’on ramène la diaspora sur tout le continent, vous imaginez la puissance économique, politique, quelle que soit cette puissance-là, l’Afrique deviendrait la première puissance au monde, si on arrivait à le faire.
On va toujours chercher à nous maintenir dans la division, mais c’est à nous de dire non, ça va, on va causer, on va parler, on va communiquer, on va échanger nos douleurs, vice-versa, parce que ce n’est pas d’un seul côté. De la même manière que l’Africain qui est resté sur le continent a une manière de voir ses frères et soeurs de l’autre côté sur les terres de déportation, pareil, ceux-là aussi ont une manière de nous voir. Mais tous ces échanges qu’on fait permettent aujourd’hui de collaborer, de communiquer, de partager des moments, c’est-à-dire des difficultés, mais aussi des moments de joie, comme ce qu’on vient de faire ce soir. Non seulement c’est inédit, mais sans ça, l’Afrique ne peut pas se relever. Il nous faut ce moment-là.
Vous avez évoqué tout à l’heure un projet de sanctuaire des ancêtres déportés. C’est quoi ce projet-là et qui en est le porteur ?
Le projet, c’est tout le monde qui est derrière; c’est vous, c’est moi, parce que c’est plus fort qu’une personne. L’idée est là. Même si ça ne voit pas le jour de notre vivant, d’autres personnes vont accompagner. Le plus important, c’est d’émettre l’idée. Nous, on vient de rapatrier des âmes d’ancêtres. Ils sont déjà quelque part qui n’est pas encore le sanctuaire officiel. On attend d’ériger le sanctuaire officiel pour les déplacer. Ça peut venir tout de suite, ça peut venir après, on ne sait pas encore, mais il faut avoir le courage de commencer, d’oser commencer, et après, les générations suivantes vont accompagner. Même de notre vivant, par la grâce de Dieu, on va essayer de faire quelque chose, et passer le bâton à la génération future.
Merci.
