Les attaques simultanées du 25 avril 2026 au Mali ont relancé le débat sur l’évolution du JNIM depuis sa création en mars 2017. Son alliance opérationnelle avec le Front de libération de l’Azawad (FLA) a notamment servi de point d’ancrage à de nombreuses analyses sur les moyens que le groupe peut désormais mobiliser pour atteindre ses objectifs. Au-delà de l’effet spectaculaire de cette séquence JNIM/FLA, Julien Hoffmann, observateur et analyste indépendant – Sahel/Afrique de l’Ouest, invite à déplacer le regard et à interroger les certitudes habituelles. « Que reste-t-il de l’État quand il ne peut plus garantir les gestes simples qui permettent à une société de tenir ? », questionne-t-il. Dans cet entretien, Julien Hoffmann propose une lecture stratégique de la situation actuelle au Mali : crise de tenue de l’État, guerre des axes, pression sur les flux, alliance instable entre acteurs contradictoires, limites des réponses sécuritaires, et leçons pour les États côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Arnauld KASSOUIN : L’attaque coordonnée du 25 avril 2026 marque-t-elle un tournant stratégique dans l’histoire socio-sécuritaire du Mali depuis 2012, ou seulement une offensive spectaculaire sans lendemain ?
Julien Hoffmann : Je pense qu’il faut éviter de réduire le 25 avril à une simple offensive spectaculaire. Le terme “offensive” décrit le choc militaire, mais il ne suffit pas à comprendre la séquence. Le 25 avril ne surgit pas dans le vide. Il s’inscrit dans une continuité : blocus du carburant, pression sur les axes, menaces sur les transporteurs et les opérateurs économiques, imposition de normes sociales dans certains espaces, isolement progressif de localités entières. Le JNIM pratique depuis longtemps le blocus et la contrainte sur de nombreuses villes isolées. Ce qui change, c’est que cette méthode devient plus visible, plus coordonnée, plus proche du centre de gravité politique malien.Je parlerais donc moins d’une offensive que d’une stratégie d’étouffement progressif.
Le 25 avril n’est pas un surgissement ; c’est le moment où une méthode déjà éprouvée dans les marges remonte vers le centre. Le JNIM ne fait pas seulement la guerre aux casernes. Il fait la guerre à l’ordinaire : la route, le carburant, le marché, le car de transport, le commerçant, le village isolé. Quand l’État ne garantit plus cela, il ne tombe pas encore, mais il commence à manquer d’air. C’est pourquoi le 25 avril me semble marquer un tournant : non pas forcément parce que Bamako serait sur le point de tomber, mais parce que le conflit change de rythme, de profondeur et de nature. La question n’est plus seulement : qui avance ? Elle devient : qui tient encore quoi ?
L’alliance opérationnelle entre le JNIM et le FLA est-elle une convergence opportuniste ou le début d’un rapprochement durable entre mouvement recourant au terrorisme et séparatistes touaregs ?
Je serais très prudent sur les termes. Il ne s’agit pas d’une fusion idéologique. Le FLA porte une logique territoriale azawadienne ; le JNIM porte un projet jihadiste et islamiste. Ils peuvent combattre ensemble sans raconter la même guerre, ni viser exactement le même après. Mais il serait tout aussi dangereux de réduire cette alliance à une simple opportunité ponctuelle. Les éléments disponibles, notamment dans les analyses de Wassim Nasr et de Hasret Kargın, indiquent plutôt une convergence préparée : déconfliction opérationnelle, ennemi commun, intérêt partagé à affaiblir Bamako, et transaction possible autour de l’ordre local, de l’autonomie et d’une forme de gouvernance islamique administrable. La vraie question n’est pas seulement : sont-ils alliés ? Elle devient : combien de temps peuvent-ils gérer leurs contradictions ?
Le FLA peut chercher un gain territorial, politique et symbolique dans le Nord. Le JNIM peut chercher une profondeur militaire, une légitimation indirecte et une capacité accrue à peser sur l’ensemble du Mali. Cette convergence est donc sérieuse, mais instable. Je crois aussi qu’il faut intégrer ici un garde-fou essentiel, que les travaux de Michael Shurkin rappellent très utilement : il ne faut pas essentialiser le Nord, ni parler des “Touaregs” comme d’un bloc homogène. Le Nord-Mali n’est pas un bloc touareg, et les mondes touaregs eux-mêmes sont traversés par des lignages, des hiérarchies, des mémoires, des alliances et des divergences politiques. Le FLA ne résume pas tous les Touaregs, pas plus qu’il ne résume tout le Nord. Ce n’est ni une fusion, ni un simple hasard. C’est une convergence stratégique entre acteurs contradictoires, dans un espace politique et territorial lui-même profondément fragmenté.
Au-delà des combats, cette offensive renforce-t-elle la capacité du JNIM à s’imposer comme une force de gouvernance alternative dans les zones qu’il influence ?
Oui, c’est probablement l’un des enjeux les plus importants. Et c’est ici que les analyses de Wassim Nasr sont particulièrement utiles : elles invitent à ne pas lire le JNIM uniquement comme une force combattante, mais aussi comme un acteur qui cherche à rendre son ordre localement administrable. Le JNIM ne devient pas “modéré” parce qu’il cherche à administrer. Le risque n’est pas qu’il devienne acceptable au sens politique ou moral. Le risque est qu’il apprenne à rendre son ordre localement praticable.
Comme le rappelle Wassim Nasr, la question de la charia doit être analysée concrètement : il ne s’agit pas toujours d’une reproduction brutale du modèle de 2012, mais parfois d’une justice islamique ou coutumière rendue opératoire dans les espaces où la justice malienne est absente, lente ou perçue comme corrompue. C’est précisément cela qui rend le sujet dangereux : le JNIM peut chercher à gouverner non pas seulement par la terreur, mais par l’arbitrage, la contrainte, la taxation et la promesse d’ordre.
Un groupe comme le JNIM ne peut pas seulement s’imposer par la violence. Pour durer, il doit produire un minimum d’ordre, même brutal : arbitrer des conflits, sanctionner, taxer, encadrer les comportements, sécuriser certains trajets, contrôler les marchés, imposer des normes. Cela ne crée pas forcément de l’adhésion. Mais cela peut produire une acceptabilité sous contrainte.Cette acceptabilité peut naître de la peur, de l’usure, de l’absence de justice, de l’abandon, de la brutalité de l’État ou du sentiment qu’aucune alternative crédible ne protège réellement les populations. L’expérience du blocus de novembre me paraît importante.
Le JNIM a probablement pu mesurer deux choses : son rejet dans une partie importante de la population bamakoise, mais aussi la puissance politique de la perturbation du quotidien. Bamako ne découvrait pas la violence, car la capitale avait déjà connu des attaques. Mais elle découvrait peut-être plus directement les effets prolongés de la contrainte sur la vie ordinaire : carburant, files d’attente, prix, routes, incertitude.Or une partie du Mali rural ou périphérique vit cela depuis des années. L’État n’y disparaît pas toujours brutalement ; il devient progressivement incapable de garantir l’ordinaire. C’est ce que j’appelle une crise de tenue. Tenir une ville. Tenir un axe. Tenir une promesse sécuritaire. Tenir une alliance. Tenir un récit national. Tenir les civils, les marchés, le carburant, les routes, les prisonniers, la confiance minimale dans l’État. La question centrale devient donc : que reste-t-il de l’État quand il ne peut plus garantir les gestes simples qui permettent à une société de tenir ?
L’attaque du 25 avril et la mort de Sadio Camara révèlent-elles les limites profondes du modèle sécuritaire russo-malien ?
Oui, mais il faut le dire avec prudence. Il ne faut pas faire comme si le recours à Wagner, puis à Africa Corps, était apparu dans un vide historique. Avant l’arrivée des Russes, la France, les partenaires européens et les dispositifs internationaux n’avaient pas obtenu de résultats jugés satisfaisants par les autorités maliennes, ni par une partie de l’opinion. C’est aussi dans cet échec, ou dans cette perception d’échec, que le pouvoir malien a cherché à “essayer autre chose”.
Il faut aussi reconnaître un point important : la reprise de Kidal a représenté, pour une grande partie de l’opinion malienne, une forme d’honneur national retrouvé. Elle a donné au pouvoir malien, aux FAMa et à leurs partenaires russes un crédit politique réel. Après des années où Kidal incarnait l’humiliation, la fragmentation du territoire et l’impuissance de l’État, cette reprise a été vécue comme une restauration de souveraineté. Reprendre Kidal n’est pas la même chose que tenir durablement Kidal, ses environs, ses routes, ses alliances locales et sa profondeur politique. Une victoire symbolique peut restaurer l’honneur ; elle ne suffit pas toujours à restaurer l’ordre.Il faut ici rappeler une donnée essentielle : le Mali est un territoire immense.
Le Mali, c’est plus de dix fois le Bénin, plus de quatre fois le Burkina Faso, et plus de deux fois la France métropolitaine. Mais ce n’est pas seulement la taille qui compte : c’est la distance entre les pôles de vie. Le pays compte de nombreux centres urbains, souvent très éloignés les uns des autres, reliés par des axes longs, vulnérables et politiquement décisifs, au milieu de zones rurales dispersées et d’immenses espaces désertiques ou semi-désertiques. Le défi malien n’est pas de tenir un vide. Il est de relier des pôles de vie, des marchés, des familles, des économies locales et des territoires très éloignés les uns des autres. C’est cette circulation entre les mondes maliens que la guerre vient attaquer.
Tenir Bamako, tenir Kidal, tenir l’axe Gao-Sévaré, tenir une localité du Gourma où sécuriser un corridor frontalier ne relèvent pas du même défi. Il ne s’agit pas seulement de déployer de la force. Il faut tenir des distances, des routes, des relais locaux, des populations, des marchés, des perceptions et des loyautés. Africa Corps peut appuyer, frapper, protéger certains sites, accompagner certaines opérations ou sécuriser ponctuellement. Mais tenir durablement un territoire aussi vaste, aussi fragmenté, aussi mobile, et travaillé par des griefs anciens, relève d’un autre ordre de capacité. Le modèle russo-malien peut produire de la force. Il ne prouve pas encore qu’il puisse produire de la tenue.
Pensez-vous que la présence de la Russie, à travers Wagner puis Africa Corps, a participé d’une manière ou d’une autre à la dégradation de la situation sécuritaire malienne ?
Je ne dirais pas que la Russie est “la cause” de la crise malienne. La crise est antérieure, profonde, territoriale, politique, sociale et sécuritaire. Elle plonge ses racines dans des fractures anciennes : crise du centre, marginalisation de certaines zones, conflits locaux, défiance envers l’État, violences communautaires, impasses politiques et réouverture de la question du Nord. En revanche, le modèle russo-malien semble avoir aggravé certaines dynamiques.
Quelques jours avant les attaques du 25 avril, trois organisations — TRIAL International, l’Union panafricaine des avocats et la FIDH — ont saisi la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pour des violations graves présumées commises contre des civils en 2022 par les FAMa et le groupe Wagner. Il faut bien sûr parler ici de faits allégués et de procédure judiciaire, non de condamnation définitive. Mais politiquement, ce type de dossier compte : il documente l’existence de griefs profonds autour de la brutalité attribuée au dispositif FAMa/Wagner.
Cette brutalité n’a pas créé à elle seule l’alliance FLA/JNIM. Mais elle a probablement abaissé son coût politique. En traitant de larges segments du Nord et du Centre comme des espaces hostiles à soumettre, elle a pu nourrir l’engagement d’une partie des populations locales et rendre plus acceptable, pour certains acteurs azawadiens, une coordination avec le JNIM contre un ennemi commun. Lorsque l’État assimile progressivement rébellion, contestation territoriale, opposition politique et terrorisme, il ferme les espaces intermédiaires. Et quand ces espaces disparaissent, des acteurs qui étaient ennemis peuvent trouver une convergence militaire. La brutalité ne produit pas toujours la soumission. Dans certains contextes, elle produit l’alignement des ennemis de l’État.
Comment réinventer la coopération internationale en matière sécuritaire afin qu’elle n’exacerbe pas davantage les conflits à configuration terroriste ?
Il faut d’abord sortir d’une illusion : aucun partenaire extérieur ne peut régler seul une crise de cette profondeur. La coopération sécuritaire ne peut plus être pensée uniquement comme une fourniture de force, de formation, de matériel ou d’appui opérationnel. Elle doit être articulée à la justice, à la gouvernance locale, à la protection des civils, à la réforme de l’État, à l’économie rurale, aux conflits fonciers, à l’information fiable et aux mécanismes de médiation.
Dans les conflits à configuration terroriste, une réponse sécuritaire peut devenir contre-productive lorsqu’elle fabrique plus de griefs qu’elle ne restaure de confiance. La bonne question n’est donc pas seulement : comment aider un État à frapper ? Mais : comment l’aider à redevenir crédible là où il prétend protéger ?
Cela suppose aussi une grande humilité des partenaires extérieurs. La France, les Européens, les Nations unies, puis la Russie : aucun acteur extérieur ne peut revendiquer un succès évident au Mali. C’est précisément cette succession de résultats insatisfaisants qui doit obliger à repenser les modèles. La sécurité ne peut pas être seulement une affaire de puissance. Elle doit redevenir une affaire de confiance.
Quelles sont les principales leçons stratégiques que la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin pourraient tirer de l’événement du 25 avril au Mali ?
La principale leçon est de ne pas attendre l’attaque spectaculaire. Le danger commence avant : dans les marges rurales, les conflits fonciers, les économies frontalières, les trafics, les routes secondaires, le sentiment d’abandon, les abus sécuritaires, la corruption, les frustrations locales, les tensions entre agriculteurs et éleveurs, et la perte progressive de confiance dans l’État. Le JNIM n’a pas besoin de conquérir partout. Il lui suffit parfois de rendre l’État plus lent, plus coûteux, plus brutal et moins crédible que lui dans certains espaces. Pour les pays côtiers, l’enjeu n’est donc pas seulement d’empêcher une “descente” du jihadisme vers le Sud.
Il faut empêcher l’installation progressive de conditions locales d’acceptabilité sous contrainte : zones où l’État est absent, injuste ou prédateur ; populations qui ne se sentent plus protégées ; jeunes sans horizon ; frontières vécues comme des espaces d’abandon ; conflits locaux que personne ne règle. La leçon du Mali est claire : lorsqu’un groupe armé parvient à se présenter comme celui qui juge, protège, sanctionne, arbitre ou garantit la route, même brutalement, il ne gagne pas seulement militairement. Il gagne politiquement dans les vides laissés par l’État.
Je pense donc que le 25 avril ne montre pas seulement un JNIM qui change de dimension. Il montre surtout un État malien plus difficile à tenir, une alliance FLA/JNIM plus structurée qu’on ne l’imaginait, et une crise sahélienne qui se joue désormais autant sur le temps, les flux, les récits et l’acceptabilité contrainte que sur les seules positions militaires. Le JNIM n’a pas simplement lancé une offensive. Il a rendu visible, à une autre échelle, une méthode qu’il applique depuis longtemps : isoler, contraindre, user, tester, puis administrer les failles de l’État. Le 25 avril n’est pas seulement un choc militaire. C’est un révélateur : au Mali, l’enjeu n’est plus seulement de savoir qui avance, mais qui tient encore quoi, combien de temps, et au prix de quelle confiance perdue.
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