L’expansion du JNIM au niveau des pays côtiers comme le Bénin et le Togo se révèle davantage être confronté à de nouveau défis. Surtout face aux actions persistantes de son rival (EIS) à proximité de ses zones d’influence majeures. Il s’agit en effet « d’une lutte d’influence territoriale » analyse Hervé Briand, senior Sahel analyst. Cette lutte s’appuie désormais sur « une stratégie d’implantation et de verrouillage territorial » récapitule ce dernier. L’objectif : « contenir la pénétration vers le Nord du Bénin de l’EIS » poursuit Hervé Briand. Face à ces évolutions et des actions cinétiques de plus en plus audacieuses de ces groupes armés, le dialogue émerge comme alternative de contre-terrorisme. Dans cet entretien, le senior Sahel analyst, décrypte le dialogue comme modalité de résolution de conflit de type terroriste avec un focus sur le Bénin et le Togo.
Arnauld KASSOUIN : Peut-on établir un lien entre la persistance des incidents sécuritaires attribués au JNIM dans le nord du Bénin et une stratégie de verrouillage territorial visant à contenir la pénétration de l’EIGS, dont les activités s’intensifient dans le sud-ouest du Niger depuis janvier 2025 ?
Hervé Briand : Il y a une lutte d’influence territoriale extrême depuis plusieurs années mais qui s’intensifie encore davantage aujourd’hui. Ceci se passe entre les deux principaux mouvements terroristes sahélo-sahariens, le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin / Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans – GSIM – coalition regroupant en son sein diverses ramifications radicales) d’une part, et l’EIGS (État Islamique au Grand Sahara) d’autre part. À cet égard, au regard de l’expansion incontestable de l’EIGS ces dernières années au Sahel, on parle désormais de cette structure terroriste via sa nouvelle appellation davantage contextualisée, « État Islamique au Sahel » (EIS / ISSP), recouvrant cette même organisation jihadiste, mais devenue aujourd’hui plus hégémonique, ce, bien au-delà du seul Sahara.
Aussi, la présence effective dans le nord du Bénin du groupe terroriste « concurrent », le JNIM, et les incidents sécuritaires qui lui sont attribués, sont effectivement liés à une stratégie d’implantation et de verrouillage territorial visant effectivement à contenir la pénétration vers le Nord du Bénin de l’EIS… En fait, ce que veut empêcher le JNIM, c’est la constitution d’un « arc jihadiste EI » qui irait du lac Tchad au Sahel Central en passant par les pays côtiers du Golfe de Guinée (Bénin, Togo…) et ce, sous la seule égide de l’État Islamique (EI), via ses deux composantes principales dans cette zone sahélo-saharienne, à savoir, d’une part l’ISWAP (État Islamique en Province d’Afrique de l’Ouest – EIAO) au Nigéria, et d’autre part, l’EIS (ex-EIGS /ISSP) au Sahel Central (Mali, Niger, Burkina Faso…).
Le Bénin est exposé à différents vecteurs de déstabilisation. À ce jour, entre les pays du Sahel central et le grand Nigéria, quelle est la menace contre laquelle il convient d’ériger prioritairement un « mur » de résilience ?
La menace principale me semble indubitablement être celle du JNIM, allant du Sahel Central vers le Nord du Bénin. Elle a une connotation très idéologique, mais surtout géo-stratégique aujourd’hui, avec ses zones d’influence durables, et sa politique d’implantation et de « socialisation » globale, au regard de l’opportunisme plus marqué de son concurrent, l’État Islamique. Bien sûr, on constate des attaques et des incursions nouvelles d’ISWAP sur le flanc Est du Bénin, depuis le Nigéria.
Mais, celles-ci restent pour le moment circonstancielles et encore sporadiques, mais justifie pour le JNIM sa présence et son « verrouillage » au Nord du pays. Quoi qu’il en soit, ce qu’il convient de combattre au Bénin, c’est l’implantation durable de camps, relais ou dépôts de matériels et autres zones de repli (caches) de combattants terroristes. Il s’agit aussi et surtout d’entraver l’installation de réseaux de « cellules dormantes » du JNIM au sein de la population, notamment au travers du tissu rural et forestier…
Vivier stratégique
En effet, la « spécialité » du JNIM est sa capacité à « gérer » et palier les carences des États, notamment malien, burkinabè, voire béninois, et répondre, y compris socialement, au sentiment d’abandon de certains éléments radicaux désœuvrés : c’est exactement contre cette menace qu’il convient d’ériger un « mur » de résilience… Comme l’a également souligné récemment au Bénin, le Chef d’état-major des armées françaises, le JNIM adopte une stratégie de recrutement en ciblant directement les jeunes. Plus mobiles, plus vulnérables face aux discours extrémistes et aux promesses d’argent facile et rapide, là où les opportunités économiques sont rares, ces jeunes, souvent en rupture avec les structures sociales traditionnelles, constituent un vivier stratégique… Car le JNIM s’appuie aussi en effet sur des activités criminelles pour attirer de nouvelles recrues, tel le trafic de pétrole, par exemple, qui permet de s’enrichir facilement, mais qui met ces pauvres jeunes dans les mains pas fréquentables…
Face à des acteurs pour lesquels la paix (ahd) est perçue comme un état transitoire vers le Dar al-Islam (la maison de l’Islam), à quelles conditions un dialogue pourrait-il être engagé sans être immédiatement instrumentalisé comme outil de légitimation ou de réarmement ?
Chaque pays, partout dans le monde, et bien sûr en premier lieu en Afrique, ne peut se dire aujourd’hui à l’abri de dérives extrémistes. Et doit donc se montrer extrêmement vigilant quant aux problématiques liées au terrorisme. Mais pour être honnête, j’ai souvent entendu, de la part de cadres jihadistes ou de rebelles africains : « si tu me fais la guerre, je te fais la guerre… ». Alors, il ne s’agit pas pour certains pays africains « d’importer » sur leur territoire le phénomène du terrorisme sévissant dans un pays limitrophe, et non sur leur propre sol.
Je pense à cet égard, et à titre d’exemple, au Sénégal, dont l’Islam « soufi » et ses pratiques maraboutiques nombreuses ne sont pas le « cœur de cible » des jihadistes radicaux maliens et autres. Il convient donc là, de se montrer toutefois prudent, mais modéré, et d’apporter des systèmes de lutte antiterroriste appropriés, en adoptant également une communication maîtrisée et discrète, notamment sur un plan médiatique.
L’espace et le contexte
En d’autres termes, il ne s’agit pas dans ce cas là, de crier au loup ou agiter le chiffon rouge, et générer ainsi une fausse anxiété ou un climat artificiel de peur, justement très propice à la diffusion de la « gangrène terroriste ». Il faut tout au contraire, renforcer sereinement le tissu social, économique et éducatif pour redonner de la confiance au populations concernées, surtout aux jeunes…
Par ailleurs, il ne s’agit pas non plus, selon moi, pour d’autres pays ouest-africains, notamment côtiers, tels le Bénin et le Togo, d’entamer aujourd’hui un « dialogue » qui serait très largement prématuré, voire contreproductif, avec des responsables ou des « intermédiaires/négociateurs » de groupes terroristes. Ainsi, concernant un éventuel « dialogue » avec les jihadistes, je suis pour ma part très clair : il convient d’abord de distinguer nettement l’espace et le contexte « sahariens » (septentrions malien et nigérien notamment…) de la zone et le contexte « sahéliens » (pays côtiers du Golfe de Guinée).
Dialogue direct
Je m’explique : il peut et doit probablement être envisagé, à court ou moyen terme, un « dialogue » entre les autorités maliennes et certains cadres maliens et algériens du JNIM. Ainsi qu’avec les représentants de mouvements de rébellion touarègue au Mali, dont il faut bien avouer la porosité parfois entre les diverses structures… Je l’ai dit et écrit depuis longtemps : la solution au sujet de « l’Azawad » sera politique. Donc nécessairement via un « dialogue constructif » entre toutes les parties prenantes, ou bien ne sera pas…
Au Niger, il n’en va pas tout à fait de même qu’au Mali : il y a toujours eu un « dialogue continu » avec les membres des groupes rebelles Touaregs et Toubous, comme le veut la tradition, j’en ai d’ailleurs été le témoin privilégié… Concernant un « dialogue direct » avec des représentants des groupes jihadistes, notamment du JNIM, je peux vous dire que le Président Bazoum avait initié, avec ses conseillers, ce « dialogue officieux » avec un certain succès pour le Niger (voire le Mali), mais il ne m’appartient pas de m’étendre davantage là-dessus…
Les voies d’accès
Toutefois, j’estime qu’il faut avoir aujourd’hui le courage et la lucidité d’aborder cette question du « dialogue » avec le JNIM au Mali, voire avec ISWAP au Nigéria, car le temps est venu de le faire… À cet égard, de nombreuses discussions et « compromis » ont d’ailleurs déjà eu lieu entre les deux organisations terroristes, JNIM et ISWAP, et les États du Mali et du Nigéria (mais aussi avec le Niger…) concernant la libération d’otages occidentaux. Ce qui prouve que le « dialogue », et à défaut, des « compromis », sont évidemment possibles et que les voies d’accès avec certains groupes jihadistes existent bel et bien.
Je précise que plus au Sud, au Burkina Faso, la junte au pouvoir et son armée, ainsi que les VDP (Volontaires pour la Défense de la Patrie), ne font pas face aux mêmes mouvements de rébellion internes. Les autorités ont donc pris un autre chemin que le « dialogue » avec les groupes terroristes auxquels ils font face dans une grande partie du pays…
Des médiations locales informelles ont été documentées au Sahel sans implication directe des États. Dans le contexte béninois ou togolais, quels acteurs intermédiaires crédibles pourraient servir de canaux de communication avec les katibas opérationnelles dans le nord de ces pays ?
Au risque de peut-être vous décevoir, si des discussions ou « médiations » informelles ont bien eu lieu au Sahel Central, il n’y a pas quant à l’heure, et il n’y aura pas de « dialogue » futur possible avec les terroristes au Bénin. Cela est également inenvisageable au Togo selon mes interlocuteurs. Je ne peux malheureusement pas politiquement vous en dire plus… Quant à d’éventuels canaux de communication avec des katibats opérationnelles au Nord des pays côtiers, l’accès reste toujours possible à un échelon supérieur, mais ce, dans l’hypothèse d’une volonté politique et discrète des États concernés et, dans le même temps, d’une réelle volonté de « négociations raisonnables » des groupes terroristes en question…Donc, pas si sûr que le JNIM veuille actuellement négocier quoi que ce soit, justement au regard de leur stratégie de « verrouillage territorial », notamment au Bénin et au Togo, vis-à-vis d’un État Islamique manifestant aussi des velléités hégémoniques sur cette zone…
Entre le JNIM et l’EIS, il semble admis que le JNIM est un acteur avec lequel un compromis (dialogue) est envisageable. Dans cette perspective, comment les pays côtiers pourraient-ils s’engager sur une telle voie ?
Comme je vous l’ai dit, accepter un « dialogue direct » au Bénin avec le JNIM (ou même l’EI) ne me paraît pas envisageable et pour le moins plus que prématuré. Cela constituerait un aveu de faiblesse de l’État béninois, relativement présent tout de même sur l’ensemble de son territoire plutôt restreint, y compris militairement… Tout le monde peut comprendre qu’on ne peut comparer « l’immensité » des septentrions sahariens malien et nigérien, dont il est plus difficile d’assurer, sans « négociations » diverses, une sécurité complète (terrorisme, narco-trafics…) avec la superficie extrêmement moindre du Bénin, où toutes « négociations » avec des groupes terroristes pourraient, de fait, être davantage exclues…
Ainsi, il y a donc un défi crucial à relever, et possiblement gagnable, pour l’opération « Mirador » au Nord du Bénin, qui est de repousser au-delà de son territoire et de ses frontières nordiques, le « verrouillage territorial » du JNIM qui sévit actuellement sur son sol.
Compromis de fait
En cas de succès, un « compromis tacite » avec le JNIM concernant le Nord du pays (plutôt que l’EI sur le flanc Est) pourrait alors, le cas échéant, devenir une réalité de fait au Bénin : cela voudrait dire qu’au regard d’une présence régulière de jihadistes dans les pays voisins (notamment du Nord) des incursions frontalières d’individus terroristes, extrémistes ou rebelles, voire des poches de refuge sporadiques, resteraient toutefois malheureusement inévitables, le risque « zéro » n’existant pas…
Mais sans attaques planifiées, ni incursions à l’intérieur du pays (via de longues distances), et surtout sans implantation ni présence permanente du JNIM (campement, dépôts, zone de non-droit…) sur son territoire, le Bénin (et le Togo) pourrait alors accepter ce « compromis de fait », en renforçant toutefois sa politique sécuritaire et surtout sociale, notamment dans les zones frontalières. Donc aujourd’hui, l’urgence première est de donner les moyens à l’opération « Mirador » et aux autres actions militaires béninoises et togolaises, de réussir leur combat contre ces tentatives de « verrouillage territorial terroriste » sur leurs territoires respectifs …
Comment éviter que les pactes de non-agression ou les accords locaux avec un groupe tel que le JNIM ne se transforment en pièges ? Quels mécanismes de vérification et de garantie permettraient de sécuriser de tels accords dans le contexte côtier ? Faut-il envisager le rôle d’un tiers garant ?
C’est tout le problème… Lorsqu’un pacte dit de « non-agression » accepté par un État et un groupe terroriste cesse (pour une raison ou une autre), on assiste toujours par la suite à une surenchère des revendications jihadistes… Comment un gouvernement (militaire ou non) peut-il alors assoir son autorité et justifier sa politique sécuritaire via un « dialogue direct » avec des groupes terroristes, en cas de reprises soudaines des attaques ou des menaces terroristes, avec une surenchère des demandes, voire des « diktats », de la part de ces groupes jihadistes, par essence hégémoniques ?
C’est là, le réel risque politique qui est d’oser un « dialogue » ou établir un « compromis » avec les groupes terroristes, le JNIM en particulier : c’est « piège de la surenchère » et sa menace de reprise des actions terroristes après une période d’accalmie, qui est toujours pour les groupe terroristes une période de restructuration et très souvent de réarmement clandestin… Le non-respect d’un éventuel « pacte » avec un groupe terroriste est terriblement destructeur pour un État, sur un plan sécuritaire d’abord, mais surtout en termes d’image, donnant l’impression d’échecs répétitifs, voire d’anéantissent d’une politique sécuritaire d’un État, qui serait accusé d’avoir choisi une stratégie jugée alors « aléatoire », risquée, dangereuse et inefficace…
Bien qu’il n’existe pas encore de Mantiqa formalisée dans les pays côtiers comme le Bénin et le Togo, ces États peuvent-ils tout de même tenter une approche préventive de type DDR (Désarmement, Démobilisation, Réintégration) ? Quels éléments des modèles algérien ou mauritanien seraient transposables ?
Il est encore beaucoup trop tôt pour parler d’une approche préventive de type DDR au Bénin ou au Togo… Les modèles algérien ou mauritanien ne sont pas transposables partout, au regard des contextes (individus, communautés, tissu social…) sahariens et côtiers extrêmement différents. Au Niger, pays que je connais bien, cette approche « DDR » a été tentée, à l’initiative du Président Bazoum, et est toujours poursuivie, parfois avec succès, auprès des groupes rebelles, tels le MJRN (Mouvement pour la Justice et la Réhabilitation du Niger) ou le FPL (Front Patriotique pour la Libération).
Cette approche s’est également exercée, là encore à l’initiative de Bazoum, alors ministre de l’intérieur puis président, via une politique de reddition et de réinsertion civile d’anciens combattants de Boko Haram, avec un succès plutôt relatif, avec un taux de « récidive » encore trop élevé…Au Nigéria, ce même programme vis-à-vis de Boko Haram, connait toutefois quelques succès ou retentissements médiatiques, sans cependant que les résultats ne soient encore véritablement probants globalement…
Pour Mathieu Pellerin, « plus les États négocient tôt, moins ils ont à compromettre leur souveraineté ». Au regard de la trajectoire actuelle des mouvements recourant au terrorisme, quelles seraient les lignes rouges d’une telle négociation, sachant que ces États doivent aussi gérer leurs obligations vis-à-vis de leurs partenaires occidentaux qui ne reconnaissent pas le JNIM comme un interlocuteur légitime ?
Je suis en partie d’accord avec Mathieu Pellerin, encore faut-il que l’interlocuteur de l’État en question soit issu d’un groupe terroriste « stable » (y compris au niveau de ses cadres dirigeants) et durablement en position de force sur le terrain pour « négocier », et que les conditions de discrétion absolue soient réunies, ce qui n’est pas du tout le cas pour le moment dans les pays côtiers (hors Nigéria) …
Enfin, s’il est vrai que certains de mes interlocuteurs, rebelles ou jihadistes, ne verraient pas d’un mauvais œil une application plus radicale de la « charia » prônée par certains cadres jihadistes, en revanche, beaucoup contestent les « diktats » imposés par ces derniers, à savoir : la limitation de la libre circulation des personnes (et des animaux), les rackets déguisés sous forme de « zakats » obligatoires…
Ainsi, la ligne rouge à ne pas dépasser est le « remplacement » par ces groupes terroristes de l’État dans ses rôles et ses principes régaliens, notamment : la sécurité locale et la libre circulation des personnes et des biens, l’Éducation (filles) et la Justice…
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