Et si le plus grand guide spirituel de Cotonou était… son boulevard ? Dimanche 31 août 2025, sur l’esplanade même du boulevard de la Marina, Micheline Adjovi a présenté au public son roman éponyme, paru aux éditions « beninlivres ». Une cérémonie où le littéraire a épousé le spirituel, où les allocutions ont cédé la place aux frissons, portées par la voix envoûtante du slameur vodun, Eklou Amagbegnon. Un an, quatre mois après l’inspiration première, un jour symbolique, un 23 août 2024, date anniversaire de la traite négrière et de son abolition, l’œuvre est née. Et elle est immense.
Le boulevard de la Marina, artère de 5,7 km, n’est plus. Du moins, plus seulement ce corridor de bitume, de fleurs et de monuments que des milliers de véhicules sillonnent chaque jour sans le voir forcément. Sous la plume et la médiation de Micheline Adjovi, femme engagée, ardente défenseure du patrimoine, il se métamorphose. Il devient un univers sonore, une forêt de ressourcement, un sanctuaire où les ancêtres murmurent à qui veut bien tendre l’oreille.
Pour elle, ce boulevard est une cartographie mentale et spirituelle. « Ce Boulevard est la représentation mentale et le condensé de courage et de bravoure, d’audace et de vaillance, de volonté et de grandeur, soutenue par la vision de prospérité et valorisée par le patrimoine culturel », a-t-elle déclaré, expliquant comment la trame du roman de 144 pages s’est construite autour de la symbolique vodun et de l’agencement sacré des monuments.
« L’analogie entre le jardin de Mathieu, l’homme caméléon, et le monument aux Morts est parfaite. Là où il y a le père, se trouve la mère et absolument l’enfant », a-t-elle poursuivi, dévoilant la cosmogonie qui structure son récit.
Un véritable pèlerinage identitaire
Comme l’a si bien résumé le journaliste culturel Josué Mêhouenou lors de sa présentation magistrale, l’ouvrage est bien « plus qu’un roman : un véritable pèlerinage littéraire et spirituel ». Il nous invite à une déambulation initiatique aux côtés de Mawumin, une jeune guide culturelle, et de sa grand-mère nonagénaire. Leur dialogue tendre et profond transforme une simple promenade en une quête des lois universelles et de la mémoire ancestrale.
Le roman dévoile la symbolique cachée des trois monuments qui ponctuent le boulevard. L’Obélisque des Héros n’est plus un simple pic de pierre ; il incarne Lissa, le principe masculin solaire, la force et la détermination. La statue de l’Amazone (Agoojié) n’est plus qu’une guerrière de bronze ; elle est Mawu, le principe féminin lunaire, protecteur et régénérateur. Quant au monument équestre de Bio Guéra, il est l’enfant né de cette union sacrée, l’incarnation de l’harmonie et de la plénitude.
Un style qui est une initiation en soi
Micheline Adjovi, par la voix de la grand-mère, nous enseigne. Elle nous rappelle que l’éducation véritable est un éveil de la richesse intérieure, que le succès est le fruit de l’alignement avec les lois universelles, et que la transmission intergénérationnelle « vaut plus que l’or ». Elle convoque la science sacrée des nombres – le 5+7=12, 1+2=3, le triangle – pour révéler l’ordre parfait qui sous-tend la disposition de ces monuments. Rien n’est laissé au hasard. Tout est ordre, harmonie, vérité universelle.
« Mawumin, quant à elle, accepte cette responsabilité avec amour et respect filial, confirmant son rôle de “passeuse de mémoire”. Cette dynamique montre que l’héritage culturel ne se limite pas aux livres ou aux discours officiels: il se vit dans les expériences partagées. »
Le style de l’auteure, comme l’a souligné Mêhouenou, est introspectif, contemplatif et profondément didactique sans jamais être aride. Il mêle narration et méditation, dialogues pédagogiques et métaphores puissantes – à l’image du Python royal, totem Xwéda, dont la reptation illustre les différents niveaux du développement humain. Chaque chapitre est une étape sur le chemin de la connaissance de soi, une invitation à « devenir lumineux, créateurs et responsables ».
Un écho puissant dans le cœur des participants
L’assistance, cosmopolite et visiblement conquise, a salué la puissance et le timing de cette publication. Pour Noureini Serpos Tidjani, l’ouvrage résonne profondément avec l’actualité :
« Ce qui est essentiel, le travail qui a été fait par Micheline Adjovi, c’est un travail qui, comme par hasard, tombe au moment où les femmes béninoises, les dames, sont en train de réclamer à corps et à cri la totalité de leurs droits. Ce livre sort au moment où le boulevard de la Marina représente le cri de liberté que poussent nos sœurs, nos mamans, nos filles pour dire que c’est terminé, que dorénavant la liberté appartient à tout le monde. Et donc moi, après avoir écouté tout ce qui a été dit, je n’ai qu’une envie, c’est d’acheter le livre, et de me plonger dans sa lecture. »
Bienvenu Akoha a, quant à lui, rendu un hommage appuyé à l’audace de l’auteure : « Micheline Adjovi est une Béninoise que j’ai toujours admirée. Parce qu’elle me rappelle l’audace de ma mère. C’est une femme audacieuse. Et des femmes comme elle, le Bénin en a vraiment besoin. Il faut être courageuse pour vouloir expliquer les mystères de la spiritualité à des profanes acculturés. »
Il voit en ce livre une pierre angulaire pour la reconstruction identitaire : « Je pense que Micheline Adjovi a ouvert la voie et je souhaite vraiment de tout cœur que beaucoup de Béninoises et de Béninois lui emboîtent le pas (…). On ne va pas bien loin sans ses racines. Nous devons, et je le sais, que tous les secrets de notre histoire sont contenus dans des faits et gestes anodins (…) et je pense que pour cela Micheline Adjovi a jeté une très bonne base pour la reconquête de notre moi culturel. »
Il salue en Micheline Adjovi, « une femme courageuse » qui ouvre la voie à la « reconquête de notre savoir-être » et de « notre hypséité » (notre singularité la plus élevée) dans un monde qui tend à tout niveler.
Plus qu’un livre, un héritage
« Le Boulevard de la Marina » est une boussole. Il ne se contente pas de raconter une histoire ; il indique un chemin. Celui de la reconnexion avec nos racines, notre spiritualité ancestrale et la nature. Il est un appel à observer le monde avec curiosité, à chercher la vérité en nous-mêmes et à puiser dans notre héritage pour contribuer au progrès collectif.
Désormais, parcourir le boulevard de la Marina ne sera plus jamais anodin. Chaque pas résonnera des enseignements de la grand-mère, chaque regard sur un monument sera un dialogue avec les ancêtres. Micheline Adjovi nous offre bien plus qu’un roman : un legs, une clé pour déchiffrer le monde et nous retrouver nous-mêmes.

Une couverture initiatique signée Fadaïro
La couverture du roman ”Le Boulevard de la Marina” n’est pas qu’un simple habillage : elle est déjà une initiation. Œuvre de l’artiste Ludovic Fadaïro, elle traduit en couleurs et en symboles l’esprit du livre. Le bleu profond domine, rappelant l’océan Atlantique qui borde le boulevard de la Marina, mais aussi la sagesse, la mémoire et la dimension spirituelle de ce lieu. Il se marie au jaune-doré, éclat solaire, énergie vitale, promesse de lumière et d’espérance. Ensemble, ces deux couleurs expriment l’union des contraires – l’eau et le feu, le féminin et le masculin – au cœur de la cosmogonie vodun.
Au centre, une figure stylisée se déploie, bras ouverts. Est-ce un être humain, une étoile, une boussole ? Sans doute les trois à la fois. Elle incarne le pèlerin, le guide et l’axe qui relie ciel et terre. Interprétée comme un compas ou une étoile rayonnante, elle symboliserait l’orientation, un chemin, une boussole intérieure. Le cercle lumineux, semblable à un disque solaire ou lunaire, rappelle les principes cosmiques de Mawu et Lissa, forces créatrices qui animent le roman. La figure semble émerger de la mer et s’élancer vers le ciel : cela traduit l’idée de passage, de transcendance, de voyage initiatique que propose le roman.
En somme, la couverture du roman de Micheline Adjovi, où mer, ciel et lumière se confondent, transforme la promenade en chemin initiatique. Le boulevard y apparaît comme une passerelle entre les mondes, un sanctuaire où s’éveillent mémoire et transcendance. Ludovic Fadaïro offre ainsi une couverture allégorique : une boussole visuelle qui annonce la quête intérieure au cœur de l’œuvre de Micheline Adjovi.
