Après le débat houleux sur la régulation des « funérailles ruineuses » au Bénin, Bénin Intelligent a rencontré le Dr Éric Bruno Gbaguidi. En 2017, il a défendu avec brio — Mention très honorable avec les félicitations du jury — une thèse de doctorat consacrée au « marché de la mort au sud du Bénin : logiques marchandes autour des rites funéraires chez les “Maxi” de Savalou ». Notre journaliste Sêmèvo Bonaventure Agbon a parcouru le document de 278 pages. Les chiffres saillants qui le parsèment confirment la forte « marchandisation et monétisation » des obsèques, mais démentent le diagnostic qui indexe la tradition comme cause première.
Parler de funérailles ruineuses, c’est assez globalisant et finalement vague. Dans son travail, le Dr Gbaguidi a réussi à décomposer les « funérailles ». On sait avec lui ce qui y entre, et dans quelles proportions.
Après une dense littérature sur le sens de la mort dans cet espace culturel, le chercheur a pu obtenir et étudier des cas de dépenses engagées pour l’exécution des rites funéraires dans huit familles à Savalou (pp. 194 à 206). Il a structuré l’analyse autour d’une dizaine de variables : la « morgue », le « rapatriement », l’« enterrement », les « matériels de réception », la « restauration », la « sonorisation », les « annonces et faire-part », le « reportage photo-vidéo » et les « cérémonies funéraires » proprement dites.
Le tableau XIV (p. 204) de la thèse du Dr Éric Bruno Gbaguidi compare les pourcentages de dépenses de huit familles (GG, DK, SA, CM, HG, AZ, AL) et donne une moyenne pour chaque poste.
Il en ressort que la restauration écrase tout. Avec 54 % en moyenne, elle représente à elle seule plus de la moitié des dépenses funéraires. C’est le poste qui plombe littéralement les budgets. Loin derrière, le reportage photo-vidéo (9 %) et les annonces et faire-part (8 %) complètent le podium des dépenses les plus lourdes. Les matériels de réception (location de bâches, chaises, tables, couverts) pèsent 7 %. La morgue et le rapatriement représentent 6 % chacun. Les cérémonies funéraires proprement dites (rites, groupes, etc.) ne comptent que pour 4 %. L’enterrement (fosse, carrelage, chambre froide) ne pèse que 3 %. La sonorisation représente le poste le plus léger avec une part de 2 % du budget.
Ces pourcentages sont toutefois des moyennes derrière lesquelles se cachent de fortes disparités d’une famille à l’autre. Par exemple, la restauration varie de 5 % (famille DK) à 66 % (famille AZ). De même, la morgue peut aller de 4 % (famille CM) à 20 % (famille DK).
Des dettes soldées sur plus de 39 ans
Sur le « budget prévisionnel enterrement » d’une famille anonymisée sous les initiales « AC », publié en annexe, celle-ci a prévu, pour l’entretien de 1 000 invités, une enveloppe de 2 500 000 F sur un budget total de 5 318 000 F.
Le chercheur a également remarqué qu’à l’occasion de certaines cérémonies funéraires, des familles prévoient jusqu’à sept tenues différentes : une pour récupérer le corps à la morgue, une autre portée au cours de la veillée, une pour accompagner le corps à l’église. Parfois, « dès le retour du cimetière, on enfile une autre tenue », sans oublier celles prévues pour les cérémonies des 8e et 41e jours (p. 180).
« Donc lorsqu’on dit que la mort coûte cher à Savalou, c’est à cause de la ripaille organisée autour d’elle », observe le chercheur.
Certains n’hésitent pas à s’endetter ou à brader leurs biens pour y faire face. « On constate sur la base des chiffres obtenus sur le terrain que la mort coûte en moyenne FCFA 5 661 119. En faisant une comparaison par rapport au salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) au Bénin, qui est de FCFA 40.000, il faut environ 142 mois soit environ 11 ans et 7 mois pour un salarié gagnant le SMIG, qui veut faire face aux dépenses relatives aux cérémonies d’un parent à supposer que tout le salaire est consacré aux funérailles. Mais si on doit épargner, sur la base de la quotité cessible qui est fixée à 30% par les banques, soit 12.000f, il faut payer en 472 mois, c’est-à-dire une durée de plus de 39 ans alors que l’activité professionnelle dure 30 ans au Bénin. » (pp. 206-207)
Dr Gbaguidi qualifie ce phénomène de « dépenses honorifiques » visant à « chercher l’honneur », non pas pour le défunt, mais aux yeux de la société. L’une des pratiques qui entrent dans ce « m’as-tu vu » touche au long séjour du corps à la morgue. « Le temps qu’y passe le corps permet aux siens de préparer minutieusement les obsèques. Ils profitent également de ce temps pour informer les membres de la famille élargie du défunt, les familles alliées, les amis disséminés dans ou hors du pays. »
Le chercheur a constaté en outre, que même le marché de la mort est sujet à la surenchère. Les articles vendus sur les lieux de cérémonie coûtent plus cher qu’en temps ordinaire. Le tas d’igname peut ainsi grimper de 2 000 F à 3 000 F, la mesure de tapioca de 2 500 F à 3 500 F, et celle de haricot de 350 F à 500 F (Tableau XII, p. 193).
Solidarité
Les personnes en deuil ne supportent pas toutes seules les dépenses. Les données contenues dans la thèse du Dr Gbaguidi révèlent par ailleurs la solidarité africaine agissante en pareilles circonstances. Les dépenses sont aussi financées par les cotisations familiales et divers dons faits à la famille éplorée par les alliés. Pour la famille AC, les dons représentent 25 % des dépenses ; pour la famille CM, 34 % ; pour la famille GG, 32 %.
Au cours de ses recherches, le budget le plus bas découvert par le Dr Gbaguidi était de 953 000 F. Et là, la défunte était une jeune fille, ce qui exigeait de la retenue. Sinon, en moyenne, des funérailles coûtent environ 5 600 000 F. Le coût le plus élevé qu’il a découvert s’élève à 10 853 000 F.
« Avec une moyenne de FCFA 5 661 119 par cérémonie, la mort coûte entre FCFA 928 750 et FCFA 10 853 000 d’après les chiffres obtenus auprès des familles à Savalou et le marché qu’elle entraine est non négligeable et même en progression quand on le compare aux autres secteurs d’activité. » (p.204)
