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Funérailles ruineuses : Le piège d’un diagnostic étroit

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Le cri de cœur de Mgr Clet Fèliho, évêque de Kandi, adressé au président de l’Assemblée nationale contre l’inflation des coûts funéraires au Bénin a trouvé un écho large. Mais en désignant la tradition comme principale coupable, le prélat ouvre un autre front. Sociologues, philosophes et des internautes contestent ce diagnostic jugé trop étroit, qui tait selon eux les spéculations financières autour du mort, également à l’œuvre dans les églises.

Les Béninois aiment leurs morts. Ils se ruinent même à les inhumer. Certains parents ou familles dépensent des fortunes pour donner au défunt des funérailles à la hauteur de son rang, réel ou fantasmé. Cercueils coûteux, sonorisation, restauration, longues cérémonies, cortèges et multiples dépenses transforment souvent le dernier hommage en gouffre financier. Le phénomène peut même peser sur les relations familiales.

« Je vous dis que cette histoire de funérailles ruineuses nous fait peur à nous autres, au point où quand on drague femme, on demande très vite le nom de son village… Le seuil de tolérance varie selon les localités. Ailleurs on peut te retirer ta femme si tu n’as pas dépensé une fortune pour les funérailles de son parent ou grand parent. C’est carrément considéré comme un prolongement de la dot. Et pour ça, les gens vendent des parcelles qu’ils ont reçues en héritage alors qu’ils ont beaucoup d’enfants et qu’ils n’ont pas acheté une seule parcelle eux-mêmes », dénonce Hervé Makouya, philosophe-enseignant.

Sur les réseaux sociaux numériques, Mgr Clet Fèliho est adoubé pour avoir soulevé ce qui est presque devenu un cancer social en pleine métastase. Mais qu’est-ce qui pousse réellement les Béninois à se dépouiller ainsi sous prétexte d’honorer un défunt ? Dans son courrier lu devant les députés, la réponse de Mgr Clet Fèliho tient en deux mots : la tradition.

« Au nom de la tradition, des veuves, des orphelins, des filles et des fils sont soumis à des exigences financières matérielles et coutumières parfois insupportables. Les contributions imposées, les dépenses ostentatoires, les cérémonies interminables et les multiples prélèvements finissent par transformer le deuil en une épreuve économique et sociale. Au lieu de consoler les familles, on les accable. Au lieu de partager leurs peines, on aggrave leurs souffrances », écrit-il.

Anticipant même d’éventuelles oppositions, Mgr Feliho assure que « Réformer les funérailles, ce n’est pas combattre la tradition, c’est sauver les familles, préserver la jeunesse et préparer un avenir où nos coutumes demeurent des sources de vie plutôt que des causes de pauvreté et de division. »
C’est précisément sur ce point que le professeur Dodji Amouzouvi s’oppose à l’évêque. Pour le sociologue-anthropologue et seigneur du Vodun Sakpata, le débat est mal posé lorsqu’il oppose funérailles dispendieuses et tradition.

« Dans le choix de concepts dans lesquels le débat a été posé – et là, je marque mon désaccord – l’évêque tient une cause, une thèse, la tradition, comme la cause de l’inflation des coûts liés aux funérailles au Bénin. Et c’est là le premier péché de ce courrier. On ne peut pas mettre la tradition à l’index dans ce débat. Sinon, on aura peut-être trouvé le serpent, mais on l’aura abandonné pour aller porter des coups dans l’herbe. (…) », rejette Dodji Amouzouvi.

En effet, dit-il, l’ostentation n’est guère une exigence coutumière mais plutôt la manifestation d’intérêts égoïstes. « Ce n’est pas de la tradition qu’il s’agit, car même dans la modernité aujourd’hui, dans les religions modernes, y compris la religion de l’évêque, il y a des manifestations funéraires, il y a des actions qui sont entourées de très grands rayonnements à forte potentialité d’argent. Certains enterrements, au lieu que la messe ne dure qu’une heure ou une heure quinze, elle se tire en longueur. Et là, vous entendez dire : « ah, c’est des aînés qui sont venus ». Donc, il y a une sorte de maturité, une sorte de cérémonie ou de position ostentatoire que les acteurs sociaux, les hommes et les femmes veulent faire toute tradition confondue, toute religion confondue, toute obédience confondue.»

Objections

Par ailleurs, il estime que dans son appel, l’évêque a méprisé la nature des traditions funéraires. Celles-ci, rappelle Dodji Amouzouvi, ne sont ni uniformes ni figées. Elles varient selon les régions, les époques, les milieux sociaux et les capacités financières des familles. Le chef d’entreprise connecté à Dubaï, Paris, Berlin ou Istanbul ne célèbre pas nécessairement les obsèques de son père comme le paysan resté au village, illustre Dodji Amouzouvi.

« La lettre parle de réglementer les pratiques funéraires. Tel qu’elle les présente, je m’inscris en faux. Parce que l’appel tente de présenter les funérailles comme des pratiques indifférenciées, générales, uniques. Or, les pratiques funéraires étant des pratiques sociales, on ne trouvera jamais dans ce Bénin une pratique unique. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, on ne le trouvera pas. Ces pratiques funéraires, il faut leur imprimer une dynamique contextuelle, historique, évolutive, et non en parler comme une position générale indifférenciée. », nuance-t-il.

En réalité, rectifie le sociologue, le symbolisme des pratiques funéraires est antinomique des déviances constatées, lesquelles relèvent plus du m’as-tu vu.

« Dans nos familles, dans la tradition, ce dont on parle est symbolique et demeure symbolique. Les dérives qui se greffent au symbolique ne doivent pas être prises comme relevant de la tradition. Elles doivent être prises comme relevant de la modernité, comme relevant des vents extérieurs, des vents modernes, des vents étrangers. Elles doivent être prises comme relevant de la volonté des concernés à vouloir se présenter comme dans une sorte de m’as-tu vu. Et cette position, on ne la retrouve pas dans la tradition. On la retrouve dans la modernité et on la retrouve dans toutes les sectes, dans tous les paliers en profondeur de la société, y compris dans les religions étrangères », soutient-il.

Le véritable problème réside donc dans la volonté de certains de transformer le deuil en démonstration sociale. Le philosophe Hervé Makouya partage la même lecture. Une cérémonie peut être chaleureuse sans être ruineuse. « On peut faire l’ambiance dans la simplicité, la sobriété », invite-t-il.

« La tradition en elle-même ne pose pas un problème ; le problème, c’est nous. C’est notre façon d’interpréter le volet ambiance, l’ambiance qu’il faut autour des funérailles. Nous avons juste profité pour exhiber nos avoirs, le m’as-tu vu. IL y a aussi l’esprit d’escroquerie, de malice. On en fait l’occasion pour se faire de l’argent : parce que, quand j’investis dans ma belle-famille et que j’invite mes amis par exemple, je m’attends à ce que tous ceux que j’ai invité cotisent. A partir de ce moment, c’est devenu quelque chose qui ressemble à un fonds de commerce. C’est l’homme qui a mis de mauvaises intentions autour de l’esprit sacré qui consiste à mettre de l’ambiance autour d’un mort », tranche-t-il.

Hervé Makouya, philosophe.

Le paradoxe est saisissant, reconnaît Dodji Amouzouvi. Certains enfants peuvent se montrer réticents à dépenser quelques centaines ou milliers de francs pour soigner un parent malade, mais se retrouver prêts à engager des millions une fois celui-ci décédé. Pourquoi ? 

« Ils sont donc à la quête d’une reconnaissance sociale pour eux-mêmes, non pas pour le défunt. C’est les humains qui veulent montrer de quoi ils sont capables vis-à-vis de leurs collègues, de leurs amis, de leurs frères, de leurs sœurs, du milieu dans lequel ils sont. Ils sont donc à la quête d’une reconnaissance sociale pour eux-mêmes, non pas pour le défunt », répond Dodji Amouzouvi.

Avant Mgr Clet Fèliho, l’ancien député Nazaire Sado est le premier à avoir souhaité, sans succès, la réforme des pratiques funéraires. Le débat ainsi relancé, s’avère nécessaire sauf à se garder de verser dans le procès d’une tradition ou d’une religion. Le remède étant de revenir à l’essentiel, en accompagnant le défunt avec dignité, sans se ruiner.

Même l’Église n’échappe pas au débat

Dodji Amouzouvi ne soutient pas le vote d’une loi. La réponse n’est pas de réglementer indistinctement les pratiques funéraires. Le sociologue préconise l’éducation, la sensibilisation et l’information. La tradition, selon lui, conserve son socle symbolique. Ce sont les usages contemporains qui viennent parfois le dénaturer. Il faut plutôt identifier les dérives et ceux qui les entretiennent.

Mais au-delà du débat prôné par Mgr Feliho spécifiquement sur les funérailles, Dodji Amouzouvi suggère plutôt un débat plus large. « Je ne voudrais pas qu’on indexe simplement les funérailles. Puisque c’est un débat de société, qu’on organise ce débat une bonne fois pour toute sur tout ce qui reste dispendieux dans notre vécu quotidien. Qu’on y intègre par exemple les cérémonies de mariage qui donnent lieu à de folles dépenses », insiste-t-il.

En attendant, le débat sur les funérailles onéreuses ne s’arrête pas aux pratiques traditionnelles. Car les églises aussi, comme le rappellent des internautes, participent de cette marchandisation du sacré, du deuil.

Sur les réseaux sociaux numériques, des voix renvoient les autres religions à leurs propres pratiques financières. Ils demandent que le débat sur les funérailles s’élargisse à l’ensemble des pratiques dispendieuses observées dans les communautés religieuses : quêtes, dons, frais liés aux « messes corps présent », contributions et autres dépenses comme autant de charges susceptibles de peser sur les fidèles.

« Tout en partageant la pertinence du fléau social ainsi dénoncé par le prélat, je voudrais suggérer à son excellence Mgr de proposer à la conférence épiscopale du Bénin des mesures qui visent à encadrer les quêtes lors des messes d’enterrement » ainsi que « les folles dépenses lors des mariages », plaide un internaute.

Un internaute

Certains évoquent par exemple, quant à l’Eglise catholique, la pratique du « rappel des deniers de culte ». Ce sont des frais annuels, dont le montant varie selon les âges, qui sont payés durant la période pascale.

« Créé par l’Église catholique en France après la séparation de l’Église et de l’État en 1905, le « denier du clergé » a été institué pour permettre le traitement des prêtres qui était jusqu’alors pris en charge par l’État. L’État ne peut plus subventionner les cultes. … Cette collecte auprès des fidèles s’est ensuite appelée « denier du culte », terme qui est encore souvent employé, puis est devenue, depuis 1989, le « denier de l’Église », explique l’Eglise catholique de France.

Au Bénin, la famille d’un défunt est appelée à apurer les arriérés de deniers dus par celui-ci afin qu’il bénéficie de la messe, précise à Bénin Intelligent, un chrétien catholique sous anonymat.

Des commentaires relevés sur la plateforme Tiktok, sous une capsule vidéo de la lecture du courrier du prêtre, il ressort que les Béninois élargissent la problématique de la réglementation à toutes les confessions religieuses. Le nommé Adanscore cible « les quêtes interminables », tandis que Dovjos souhaite une « loi pour limiter le nombre de quêtes, le nombre de fête dans les églises, les offrandes ». « C’est une bonne idée. Il faut que l’évêque rende les messes funèbres gratuites et arrête de demander le rappel des derniers du culte aux familles. Il faut signer le livret d’un défunt avant l’enterrement alors qu’on ne choisit pas de mourir. L’église aussi ruine le peuple. En une seule messe il faut donner trois quêtes. Toutes ces pratiques n’existent pas en Europe », renchérit Clemence D.

Le révérend pasteur Franck Hounsa, reconnaît que l’évêque de Kandi a parlé « au nom de nous tous (les religions) ». Mais vouloir retourner sa dénonciation contre les Eglises constitue « un non-lieu ».

« Je ne suis pas catholique, c’est dans l’Église catholique qu’on paie des deniers de culte avant qu’on fasse la messe corps présent. Pour moi, c’est un non-lieu. On suppose même que les funérailles chrétiens [constituent aussi des dépenses pour les familles] ça fait quoi à côté des millions que les gens dépensent et font dépenser quand quelqu’un meurt ? Même si le prêtre ne fait pas des messes funèbres, il y a d’autres alternatives qui engloutissent de l’argent. Quant aux quêtes par exemple, moi-même en tant que pasteur je n’arrive pas à donner tout le temps », commente le pasteur baptiste.

Une révolution des pratiques funéraires reste donc urgente pour « honorer les morts sans sacrifier les vivants».

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