« Il faut revenir rempli de tout ce qui fait de nous des “mounes” », affirme Suzanne Delaunay, prêtresse du Vodun haïtien et membre du Comité des rites Vodun à l’issue d’une causerie-débat sur le Clotilda, dernier navire esclavagiste parti de Ouidah. Pour elle, la réparation mémorielle ne saurait se limiter aux biens culturels : elle doit aussi être spirituelle et identitaire.
Bénin Intelligent : Bonsoir, qu’est-ce qui vous a poussé à organiser cette rencontre-là et est-ce désormais un rendez-vous régulier ?
Suzanne Delaunay : Oui, ce sera un rendez-vous régulier sur des thématiques qu’on a déjà fixées dont une sur la médecine traditionnelle. Il se tiendra aux mois d’octobre, de novembre et de décembre. Bien sûr, il y aura toujours une petite incursion dans le Vodun, puisque tout est dedans.
Qu’est-ce qui m’a incité à le faire ? Au retour de mission en Alabama, je me suis dit qu’il est important pour nous de vulgariser toute cette histoire, parce qu’on avait déjà commencé, mais pas assez, mais aussi parce que je suis une afro-descendante et ça remue souvent beaucoup de choses.
À chaque fois, autant que faire se peut, je porte à la connaissance du grand public des éléments que les personnes ne connaissent pas. Professeur Maxime Vignon étant présent au Bénin, j’ai saisi l’opportunité de sa présence pour le faire. Je me suis dit, bon, avant qu’il ne parte, il faut qu’on fasse cette conférence, parce qu’elle est importante. C’est le début d’une longue série, parce qu’en fait, c’était aussi ma question depuis quelques années.
Je me rappelle, le président Talon, quand il était venu aux Antilles, je lui avais posé la question de comment ferait-on le retour de nos ancêtres ? Je crois que les ancêtres eux-mêmes ont donné la réponse. Et moi, je me dis qu’il faut continuer à en parler pour que nous soyons nombreux à le faire. Le travail de réparation, c’est un travail collectif, à la fois pour nos frères qui sont restés sur le continent et nous qui sommes partis.
On était beaucoup plus habitués à parler de restitution des biens culturels. Aujourd’hui, on a insisté sur la réparation culturelle. Pourquoi est-ce important ?
On oublie toujours que ce qui a fait que justement il y a eu autant de spoliations, c’est parce qu’on a commencé par la chose qui annihile tous les sens: c’est-à-dire de valider une domination par une pratique religieuse.
Je rappelle à toutes fins utiles que lorsque nos ancêtres avaient été déportés, en fait, ils ne devenaient un homme que parce qu’ils avaient été baptisés dans la religion catholique. Ça veut dire que de bien meuble, on en faisait soi-disant un humains parce qu’on les avait baptisés. La religion a donc été un outil de domination. Ça a été un outil pour marquer la différence de race. Ça a été un outil pour dire qu’une race est supérieure à l’autre.
Il est extrêmement important que l’on en parle parce qu’on va revenir, oui, mais on va revenir vide. Il faut revenir rempli de tout ce qui fait de nous des «mounes» [du créole, signifiant personne, ndlr], et être un «moune», c’est justement être complètement habité par sa tradition, sa spiritualité, sa religion.
Merci.
