Tradition sous tension ou le Fâ peut-il surpasser la Constitution ? L’interprétation tendancieuse du Tofâ 2025 (Fu Yèkou) suggérant un éventuel troisième mandat suscite une vive controverse. Opinion individuelle, il est néanmoins crucial de distinguer les erreurs d’interprétation d’un citoyen fut-il Bokonon de la portée véritable du Tofa, outil ancestral et symbolique du Fâ.
Un instrument politique par essence
Le Tofâ 2025 a fait émerger deux débats majeurs. Le premier, récurrent, interroge l’utilisation du Tofa comme un outil politique. Le second soulève une question plus complexe : la relation entre le Tofâ et la Constitution.
Sur le premier point, il est essentiel de rappeler que le Tofâ est, historiquement, un instrument profondément politique. Son institution remonte au règne du roi Dossou Agaja (1711-1740), marqué par une période de sécheresse et de famine au Danxomè.
Des épreuves émane la lumière. Face à cette crise, le roi envoya son fils à Ilé Ifè (actuel Nigéria), d’où il revint accompagné d’un Babalawo. Après une consultation du Fa, il fut révélé que la sécheresse était causée par un conflit familial entre le roi et sa sœur jumelle, Tassi Hangbé.
Les sacrifices nécessaires furent alors effectués, et la pluie tomba, marquant un tournant historique. Le Babalawo venu du Nigeria est désormais surnommé « Djissa » (”vendeur de pluie” ou ”sous la pluie”; deux explications s’affrontent).
L’histoire raconte que lui et sa suite sont rentrés sous la pluie. Vu cette efficacité du Fâ, Dossou Agaja institua ainsi le recours au Fa comme un mécanisme de prise de décision dans les affaires importantes de l’État. Depuis lors, le Tofa, consultation annuelle publique du Fâ pour le pays ou ”Tò” est un événement central dans la vie politique et spirituelle du Bénin.
Le rôle de l’État dans le Tofa
Le Tofâ, par sa nature politique, ne saurait être organisé par des particuliers. Le ministre du Tourisme, de la culture et des arts, Jean-Michel Abimbola, l’a récemment rappelé : « Dans une République, qui est habilité à commander le Tofâ ?» La réponse est claire : seul le président de la République, en tant que garant des institutions, peut légitimement superviser cet héritage rituel malgré la laïcité de l’État. Cette position renforce l’importance de l’intégration du Tofa dans la Grande cérémonie Vodun du 10 janvier, une initiative saluée pour son caractère inclusif et républicain.
Cependant, il est impératif d’éviter une privatisation abusive du Tofâ, qui impliquerait une instrumentalisation au profit d’intérêts personnels ou partisans. Si les sacrifices (Vô) permettent de conjurer certains mauvais présages révélés par le Fâ, d’autres solutions résident dans un changement collectif des comportements. Comme le souligne l’adage : « L’obéissance vaut mieux que les sacrifices» Autrement, le président de la République ou le roi hier pouvait effectuer simplement le Tofa en privé, sans alerter le public.
Tofa et Constitution, quelle coexistence
Un autre débat crucial concerne la compatibilité entre le Tofâ 2025 (ou le Tofâ tout court) et les principes constitutionnels. La République, espace régulé par une Constitution librement adoptée, repose sur des normes claires, notamment en matière de dévolution du pouvoir. La Constitution béninoise limite par exemple le mandat présidentiel à cinq ans, renouvelable une seule fois. La révision constitutionnelle de 2019 a renforcé cette disposition en stipulant que « Nul ne peut, de sa vie, exercer plus de deux mandats présidentiels. »
Aucun Tofa ne peut donc contredire la Constitution, norme suprême de la République. Les interprétations actuelles évoquant un appui du Tofâ 2025 à un hypothétique troisième mandat relèvent d’une confusion regrettable. Une telle éventualité nécessiterait soit une révision constitutionnelle, soit un référendum en vue d’une redéfinition du pacte social. D’ailleurs, la polémique est d’autant plus inutile en ce sens que le président Patrice Talon a maintes fois indiqué qu’il n’était pas intéressé par une remise en cause de l’ordre constitutionnel en vue d’un 3e mandat.
Instrument de paix, non de discorde
Dans de nombreux pays africains, les fins de mandats présidentiels sont souvent accompagnées d’appels au prolongement, à la continuité du pouvoir. L’on se rappelle du fameux slogan «Après nous, c’est nous». Au Bénin, comme ailleurs, ces appels émanent généralement de soutiens zélés préoccupés par leur avenir politique, et non d’une volonté populaire ou d’un message du Fâ.
Le Fa est un instrument de sagesse et de paix. Or le Fâ n’ignore guère que la paix réside dans le respect du contrat social établi par le peuple. Il ne saurait alors donner des consignes crisogènes ou être manipulé pour justifier des ambitions personnelles ou anticonstitutionnelles. Le Fâ demeure un repère culturel et spirituel, loin des manipulations politiciennes. Le Fâ est incorruptible. Tout béninois connait forcément un Bokonon à interroger après le show des Vodun days et l’homélie officielle de Ouidah. Chaque Béninois, en sa qualité de citoyen éclairé, peut donc consulter un Bokonon pour clarifier les interprétations douteuses.
Le Tofâ, héritage précieux de notre histoire, est un symbole d’unité et de réflexion collective. Il ne saurait être réduit à un outil de propagande ou à un prétexte pour contourner les règles fondamentales de la République. Ce débat met en lumière la nécessité d’un respect mutuel entre nos traditions et nos institutions modernes, afin de préserver l’harmonie et la stabilité de la nation.
Enfin, il faut déplorer la communication post Vodun days, particulièrement catastrophique dans son volet lié au Tofâ. Cette gestion défaillante de l’information, bien que marginale face à la réussite incontestable de l’événement, a failli faire ombrage à son éclat. Il est donc urgent de repenser cette communication pour garantir une présentation claire, respectueuse et conforme à l’esprit du Fâ et des attentes citoyennes. Ce n’est qu’en conciliant tradition, modernité et rigueur que le Tofâ continuera d’inspirer et de guider les générations présentes et futures dans un esprit d’harmonie et de paix.
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