Les difficultés du secteur sont en grande partie imputées aux acteurs eux-mêmes. Salaires dérisoires, cherté des matériels, concurrence déloyale. À cela s’ajoute le vol d’électricité. « Au moins 80% des moulins électriques installés au Bénin sont sur des compteurs tronqués », révèle Saïbou Yacoubou, président de l’Apemaa. Mieux, apprend-il, « la fraude sur les compteurs ne se fait jamais sans les éléments de la Sbee ». Le ton est donné. Dans un secteur déjà fragilisé, la parole du président de l’Association des professionnels exploitants des moulins et aiguisoirs de l’Atlantique met en lumière une réalité complexe, où se mêlent difficultés économiques et dérives internes.
Bénin Intelligent : Le dimanche 21 juin, vous avez mis sur les fonts baptismaux l’Association des professionnels exploitants des moulins et aiguisoirs du département de l’Atlantique (Apemaa). Pourquoi la création d’une telle association et quels en sont les principaux objectifs ?
Saïbou Yacoubou : Merci, M. le Journaliste. Face aux défis constants rencontrés par les petites et moyennes entreprises, nous, propriétaires et exploitants de moulins et aiguisoirs, avons jugé bon qu’il est impératif de créer une structure unifiée afin de promouvoir le développement durable du secteur de la meunerie, qui est d’ailleurs un secteur vital de l’économie béninoise. Les objectifs sont, entre autres : veiller à l’exercice de la profession dans les conditions morales, matérielles et hygiéniques requises ; défendre l’intérêt des membres ; rechercher, avec les autorités compétentes, les voies et moyens pour aider les propriétaires de moulins à résoudre les problèmes qui se posent à eux ; organiser des séances de sensibilisation, de recyclage et de renforcement de capacités des membres de l’association, car beaucoup de nos membres méconnaissent la loi qui régit la pollution sonore dans notre pays ; enfin, entretenir des relations d’amitié, de fraternité et de solidarité avec nos homologues sur le plan national.
Au cours de l’Assemblée générale constitutive, vous avez notamment décidé de revoir les tarifs de broyage des céréales. Désormais, le broyage d’une mesure (Tohoungolo) de maïs est fixé à 100 F Cfa, celui du soja et de la farine destinée aux nourrissons à 125 F Cfa. Les tarifs d’aiguisage sont également fixés à 1 400 F Cfa pour les lames de numéro 1 et à 2 000 F Cfa pour celles de numéro 2. Quels étaient les anciens tarifs et qu’est-ce qui justifie cette augmentation ?
Depuis plus de 20 ans, la mesure de maïs (le tohoungolo) est à 50 F. Quant à l’aiguisage, le numéro 1 est à 1 000 F et le numéro 2 à 1 500 F. Malgré l’augmentation des prix des matériels de travail, ces prix n’ont jamais suivi de modification, à telle enseigne que beaucoup de propriétaires de moulins se désolent. La paire de lames numéro 1, qui était à 5 000 F en 2012, est passée aujourd’hui à 12 000 F. Les coussinets, qui étaient à 5 000 F, sont désormais à 10 000 F. Même les boulons qu’on achetait à 50 F sont maintenant payés à 150 F, voire 200 F. C’est tout ceci qui a conduit au réajustement des prix de nos prestations.
Vous appelez au respect du Smig dans le secteur. Cela signifie-t-il que cette disposition n’était pas toujours respectée ?
Pas du tout, M. le Journaliste. Depuis une douzaine d’années que j’ai intégré cette corporation, je n’ai pas encore rencontré un meunier qui gagne 25 000 F à titre de salaire. Les patrons leur payaient un salaire très dérisoire de 10 000 F ou 12 000 F. Si, malheureusement, ces patrons sont traduits devant les tribunaux pour les moins-perçus sur salaire, ils ont des difficultés pour le paiement.
Comment est organisée la rémunération dans votre secteur ? Quelle est la part qui revient généralement à l’employé, à l’exploitant et quelles sont les principales charges, notamment fiscales ou sociales, supportées par les exploitants ?
Généralement, le prix est fixé au kWh par le patron au meunier et par litre de gasoil pour ceux qui ont le moulin à gasoil. À la fin du mois, le meunier perçoit 10 000 F ou 12 000 F. Les charges fiscales sont payées par le propriétaire. Les charges sociales sont ignorées par les deux parties, et l’association est chargée de mener des sensibilisations par rapport à ce point afin de leur faire comprendre les avantages et les inconvénients.
Comment devient-on exploitant de moulin ou d’aiguisoir ?
Pour être aiguiseur, il faut suivre une formation, à l’instar des couturiers ou des soudeurs. Mais aujourd’hui, nous constatons que beaucoup d’apprentis vont installer des ateliers sans avoir obtenu leur diplôme de fin de formation. En ce qui concerne le meunier, la formation se fait sur le tas, ce que l’association compte corriger en permettant désormais à tous les meuniers de passer l’examen du CQM (Certificat de qualification au métier) organisé par l’État.
Quels sont les principaux risques auxquels sont confrontés les exploitants et leurs employés dans l’exercice de cette activité ?
Les risques sont grands et multiformes : le vol du dynamo et des pièces, parfois par les meuniers, la non-rentabilité de l’activité à cause de la concurrence déloyale. Ce qui conduit parfois à la fermeture de l’atelier.
Les meuniers sont parfois cités dans des affaires de violences sexuelles sur mineurs. Quel regard portez-vous sur cette image qui colle à votre profession et quelles mesures votre association entend-elle prendre pour préserver sa réputation ?
À ce sujet, j’interpelle les patrons qui laissent la main libre aux meuniers quant à la gestion du moulin. Au lieu de faire un contrôle permanent, il y a des patrons qui passent des semaines, voire des mois, sans mettre pied dans leurs ateliers. Les meuniers leur font le point par MoMo, et puis c’est tout, ils s’en foutent du reste. Je vais leur demander de faire une veille permanente en procédant à des visites inopinées. L’association compte organiser des séances de sensibilisation aussi bien avec les patrons que les meuniers afin que ces pratiques malsaines cessent au niveau de notre corporation.
Votre secteur est également régulièrement accusé de fraude ou de vol d’énergie électrique. La Sbee a d’ailleurs déjà dénoncé ce phénomène. Quelle est votre position sur cette question ?
M. le Journaliste, honnêtement, je ne vais pas passer par quatre chemins pour dénoncer avec véhémence cette pratique qui est la vraie source de malheur de notre corporation. C’est tout le nœud du problème. Je vous fais une confidence. La toute première association que j’ai présidée est celle de l’arrondissement de Pahou. À cet effet, je me suis rapproché des autorités de la Sbee. La première personne que j’ai vue m’a posé une question qui m’a fait sourire. La question est celle-ci : « Vous avez maintenant créé une association pour renforcer votre système de fraude, n’est-ce pas ? » Je lui ai répondu en disant ceci : « Vous croyez que si j’étais dans cette optique, je me ferais enregistrer officiellement et me présenter devant vous ? D’ailleurs, la fraude sur vos comptes ne se fait jamais sans vos éléments. »

Après mes sondages, au moins 80 % des moulins électriques installés au Bénin sont sur des compteurs tronqués. C’est ce qui fait que les clients honnêtes n’arrivent pas à faire le retour sur investissement.
C’est d’ailleurs le moment pour les patrons de la Sbee, en l’occurrence la Direction d’éthique et de conformité (DEC), de travailler en collaboration avec nous, associations, pour éradiquer ce fléau ou, à défaut, arrêter la saignée, car c’est des milliards que l’État perd à ce niveau.
Certains clients accusent également des meuniers de détourner une partie de leur maïs ou d’autres céréales lors du broyage.
Recevez-vous des plaintes de ce type ? Si oui, comment votre association les gère-t-elle ?
Effectivement, ces cas nous parviennent et nous essayons de vérifier si les plaintes sont fondées. Si oui, nous demandons au meunier de rembourser le client. C’est d’ailleurs pour éviter ces cas-là que nous exigeons maintenant l’utilisation obligatoire de la balance électronique. Ceci permettra de connaître la quantité amenée et celle qui est moulue.
Ce métier permet-il aujourd’hui de vivre décemment ?
Vivre décemment, vous dites ? C’est trop dire. Pour le moment, elle ne permet même pas de survivre. Elle est complètement à terre. Je vais vous faire rire : si vous demandez à une fille en quête de mari aujourd’hui de choisir entre un exploitant de moulin et un conducteur de taxi-moto, vous verrez qu’elle choisira plutôt le conducteur de taxi-moto, alors que l’exploitant de moulin est un investisseur.
Pour implanter un moulin aujourd’hui, il faut un capital d’au moins un million cinq cent mille. Mais vous n’êtes pas sûr de récupérer le capital d’ici cinq ans, parce que les coûts des prestations ne sont pas bien fixés.
Le paiement de salaires dérisoires justifie-t-il les dérives constatées chez les meuniers ?
En effet, le paiement des salaires dérisoires entraîne aussi le vol des céréales par des meuniers. En ce qui concerne le vol du courant électrique, c’est souvent l’œuvre des propriétaires eux-mêmes, de connivence avec certains employés de la Sbee.
Quelles sont, selon vous, les principales réformes ou actions à mener pour mieux organiser et assainir le secteur ?
Revoir la grille tarifaire de nos prestations afin de permettre aux exploitants de moulins de pouvoir faire un retour sur investissement. Professionnaliser le métier pour permettre à ceux qui l’exercent de pouvoir vivre décemment de cela, car depuis toujours, la plupart des propriétaires de moulins prennent ce métier pour une activité secondaire alors que c’est un métier noble. Aider les meuniers à acquérir plus d’expérience en organisant des séances de recyclage et, si possible, négocier des stages de perfectionnement.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles les exploitants de moulins et d’aiguisoirs sont confrontés aujourd’hui ?
La principale difficulté est la fraude du courant électrique. C’est cela qui entraîne l’installation de moulins dans presque toutes les rues. Dans certaines contrées, l’offre dépasse la demande en matière de moulins. Cela entraîne la baisse du chiffre d’affaires des meuniers. D’autres restent les bras croisés du matin au soir, alors qu’au même moment, les fraudeurs du courant électrique travaillent sans même respecter la loi qui régit la pollution sonore.
Existe-t-il d’autres associations de professionnels exploitants de moulins au Bénin ? Quelles relations entretenez-vous avec elles ?
Hormis Apemaa, il y a aussi dans le Littoral une association sœur (Apemal) présidée par mon frère et ami Foly Kowanou avec qui nous collaborons de façon très conviviale. Je passe par votre canal pour demander à tous les professionnels et exploitants de Moulin des autres départements de bien vouloir nous emboîter le pas afin que nous puissions ensemble sauver notre corporation et l’économie de notre pays.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités, à vos collègues et aux populations ?
Je demande aux autorités, à divers niveaux, de bien vouloir nous soutenir dans nos actions afin que nous puissions tous ensemble apporter notre part de contribution aux réformes dans tous les secteurs de l’économie béninoise. À mes collègues, je demande de cesser avec les pratiques malsaines qui souillent notre corporation et de renouer avec les bonnes habitudes afin d’avoir la paix du cœur. Ainsi, nous allons conjuguer ensemble nos efforts pour conduire à bon port nos réformes et en bénéficier. À la population, je demande très humblement de bien vouloir comprendre le bien-fondé de nos réformes. Ceci va dans le cadre de la survie du secteur, qui est après tout un secteur indispensable pour nous tous, car il n’y a personne qui ne profite de ce métier chaque jour que Dieu fait.
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