L’influence des États-Unis au Nigeria n’est pas une vue de l’esprit. C’est désormais une réalité depuis la frappe du 25 décembre dans le nord-ouest du pays. Pour le président Trump, cette opération a pour objectif de dissuader les militants extrémistes. Quand-même il est relevé que cet argumentaire ne fait pas l’unanimité. Cependant, qu’en est-il vraiment du but recherché par les États-Unis au Nigeria ?
Par Arnauld KASSOUIN
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La frappe des États-Unis au Nigeria, dans l’État de Sokoto, au soir de Noël, aurait fait au moins 136 morts. Ces victimes seraient des membres de Lakurawa, selon des sources proches du groupe peut-on lire dans : « Lakurawa : La menace hybride du Nigeria qui a attiré les tirs de missiles américains ». Bien qu’un flou persiste sur le nombre exact de victimes, il convient de nuancer. Il pourrait ne pas s’agir uniquement de membres de Lakurawa. Ni même de l’État islamique. Dans cette optique, au lendemain de la frappe « contre la racaille terroriste de l’EI », termes de Donald Trump, le porte-parole du président nigérian, Daniel Bwala, a modère que : « on ne sait pas exactement qui parmi les personnes visées a été tué ». À cet égard, parmi les victimes pourraient figurer des membres de Lakurawa, de l’ISWAP (ou ISGS), des bandits, voire des civils.
Plus de 50 jours après le largage de 16 missiles Tomahawk par des drones MQ-9 Reaper à Sokoto, le bilan de l’offensive reste encore inconnu. Est-ce parce que l’opération n’a pas rencontré le succès escompté ? Quoi qu’il en soit, Brant Philip, analyste en sécurité, estime que « les résultats opérationnels des frappes ne sont pas significatifs… », rapporte France 24. Ce faisceau d’incertitudes semble motiver l’opacité observée dans les communications officielles. Au total, trois districts de l’État de Sokoto ont été touchés. Il y a : « Isa, Tangaza et Tambuwal », renseigne Agnès Faivre dans le média Courrier International. Le narratif ayant motivé ces frappes est le « massacre de chrétiens » par les combattants de l’EI. Un raisonnement que plus d’un contestent.
À vrai dire, il « se heurte difficilement aux réalités du terrain », analyse Malik Samuel, spécialiste de la sécurité. Si tel est le cas, pourquoi le Pentagone s’intéresse-t-il soudainement au sort des chrétiens au Nigeria ?
Théâtre d’ombres de l’EI à Sokoto
L’implantation de l’État islamique à travers l’ISWAP dans l’État de Sokoto demeure très limitée. D’autant plus qu’« aucun des lieux ciblés par les frappes n’était concerné par des activités liées à l’État islamique », argumente Taiwo Adebayo, chercheur consultant à l’ISS. En effet, des trois districts de Sokoto touchés, seul Tangaza est un foyer d’activités des Lakurawa. Quant à Tambuwal, il n’est généralement pas associé à la violence armée organisée. En revanche, Isa est un bastion de groupes de bandits de longue date. De plus, « il n’existe aucune preuve crédible que l’EI maintienne une présence opérationnelle dans l’État de Sokoto », rappelle Malik Samuel. Le scénario aurait gagné en crédibilité si des objectifs militaires avaient été visés dans le Nord-Est (État de Borno) ou le Centre-Nord. Bastions historiques de l’EI.
Toutefois, cette dissonance soulève des questions sur la fiabilité des renseignements. Voire sur la perception stratégique réelle de l’offensive des États-Unis au Nigeria.
Cet interventionnisme états-unien n’est pas désintéressé. Même si c’était le cas, la situation des chrétiens nigérians l’est encore moins. Car Trump « a simplement utilisé le dossier nigérian pour complaire à la droite américaine », estime Vincent Foucher, chercheur au CNRS et spécialiste des insurrections jihadistes dans le bassin du lac Tchad. En réalité, cette opération avait avant tout pour but de satisfaire la droite chrétienne évangélique. Pilier de son électorat. Cette dernière représente plus de 30 % de l’électorat, comme va relater Pierre Desorgues dans son analyse : « Pourquoi les évangéliques soutiennent majoritairement Donald Trump ? ».En ciblant de fait des combattants ayant persécuté des communautés chrétiennes, Trump transforme une opération de contre-terrorisme en une mission de « sursaut civilisationnel ». Elle s’aligne également sur un segment historique de la droite américaine. Un courant qui érige Trump en défenseur de la « majorité morale ».
Par ailleurs, si cette opération sert les intérêts politiques de Donald Trump, elle fragilise paradoxalement la position de leader régional du président Tinubu.
États-Unis au Nigéria, un jeu d’influence
Après l’interventionnisme des États-Unis au Venezuela, c’est désormais au tour du grand Nigeria. Il n’existe pas de parallélisme direct entre les deux faits. Toutefois, du point de vue interne, « l’intervention américaine (…) sur le sol nigérian témoigne des difficultés de l’armée nigériane », argue Vincent Foucher. Par cette intervention, Washington vient acter l’impuissance nigériane face aux cycles de violence. Par ailleurs, Trump, de par son action, expose ce que le politologue Bertrand Badie appelle la « fin de la souveraineté par l’efficacité » dans son ouvrage Un monde sans souveraineté. Il faut noter que le Nigeria fait également les frais de sa politique à l’internationale, principalement vis-à-vis des États-Unis. En vérité, « la désignation du Nigeria comme ‘‘pays particulièrement préoccupant’’ et la menace d’une intervention militaire proférée par Trump visent toutes deux à punir le Nigeria », pense Nnamdi Obasi, conseiller principal pour le Nigeria (à ICG).
La frappe du 25 décembre intervient dans un contexte de recomposition des relations entre les États-Unis et l’Afrique de l’Ouest. Après un retrait des bases au Niger en 2024. Même si elle fut menée conjointement avec les autorités nigérianes, elle semble avoir un calendrier précis. Avec plusieurs implications. D’un, elle signe indirectement le retour des États-Unis dans les pays du Sahel central. De deux, elle agit comme pour mettre à l’épreuve la solidarité des BRICS. Parce que le Nigeria appartient aux BRICS. Organisation dont Trump estime qu’elle a été créée pour nuire aux États-Unis. De trois, il faut noter que la présence de plus en plus affirmée des États-Unis a pour but de combler le vide laissé par le départ des Européens dans le Sahel. Encore que, sous Trump 2, la politique africaine des États-Unis a laissé place à une approche transactionnelle ancrée dans la doctrine « America First ».
« Dans cette logique transactionnelle, la question idéologique est secondaire au regard des intérêts sécuritaires et économiques », croit Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE).
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