Le professeur Bienvenu Koudjo a pris part, samedi 25 janvier, à une conférence publique intitulée : « Promotion de la musique béninoise à l’international : entre ambitions et obstacles » organisée par les auditeurs en Master I tronc commun 2024-2025 de l’Enstic. Dans une intervention remarquable, le directeur (du Laboratoire de recherches ethnomusicologiques ”Aziza” et directeur artistique du Conservatoire des danses cérémonielles et Royales du Bénin) a enrichi les échanges en exposant les conditions essentielles à la qualité et à l’exportation de la musique béninoise.
Prof. Bienvenu Koudjo :
Je commencerai d’abord par dire, en guise d’observation, que nous avons parlé de la musique et de sa promotion. Mais je ne suis pas sûr que nous ayons abordé ce que la musique elle-même devrait être. Je n’ai pas entendu parler de la qualité de la production digitale comme première exigence pour l’internationalisation de la musique. Parce que la musique, c’est plusieurs choses à la fois : d’abord une voix, ensuite une technique d’organisation instrumentale, et enfin la diffusion de la production vers ceux qui doivent la recevoir.
Et il me semble que sur le plan béninois, les artistes ne visent pas d’abord la qualité de la production. Chaque artiste se lève et, dès qu’il peut chanter, estime qu’il est un artiste et qu’on doit lui reconnaître ce statut. Mais si ce statut est reconnu au niveau national, peut-on l’exporter ? C’est pourquoi il est essentiel d’analyser d’abord le produit. Pour ce faire, il me semble qu’un élément crucial n’a pas été évoqué dans les débats : l’analyse critique des productions dans la musique béninoise.
Les artistes n’aiment pas qu’on leur dise la vérité sur la qualité de leurs productions. Or, sans cela, évidemment qu’ils ne peuvent pas évoluer. S’ils n’entendent pas les critiques sur leurs productions, ils ne peuvent pas s’améliorer. Je remercie évidemment les journalistes chroniqueurs qui font ce travail. Ils ne sont pas beaucoup aimés quand ils commencent par faire des analyses critiques objectives. Mais il faut que les artistes acceptent qu’on leur fasse la critique de leurs produits pour pouvoir donner de la qualité musicale qui est la première condition pour monter à l’international.
J’ai parlé de la qualité vocale. Mais en même temps, je dois dire que notre musique elle-même est beaucoup plus rythmique que mélodique. Les gens ont parlé des rythmes et c’est vrai qu’on en a beaucoup. Et il y a quand-même des instruments qui peuvent donner de la musique mélodique, qui peuvent être une musique identitaire pour le Bénin. Et qui finalement disparaissent parce qu’on ne les promeut pas.
Je suis aujourd’hui, en train de chercher à promouvoir la flûte végétale Kpété que vous connaissez et que peut-être les jeunes ne connaissent pas. Cet instrument disparaît sans qu’on n’en fasse la promotion. Je travaille à ce qu’on retrouve cet instrument et qu’on le promeuve comme une musique identitaire béninoise que l’on va promouvoir ensuite, si la qualité y est, à l’international.
La séparation des professions
Un autre aspect du travail qu’il y a à faire c’est la séparation nécessaire entre les différentes professions qui collaborent dans la musique. L’artiste ne doit pas être le vendeur de sa production. Ce n’est pas son métier. Son métier c’est de produire. Mais il y a d’autres qui sont autour et qui doivent le promouvoir, le vendre sur le marché national et sur le marché international. Mais les artistes ne leur font pas confiance. Ils croient que les managers, les producteurs, les promoteurs bouffent de l’argent sur leur dos. Or c’est tout simplement une affaire de contenu de contrat. Combien chacun de nous, en faisant son travail, doit pouvoir gagner dans la promotion. Ça, il faut le mettre en place très clairement et ça me permet de revenir sur les relations entre les artistes et le gouvernement.
Relation entre artistes et gouvernement
La politique culturelle est déjà là. Monsieur Jean-Discipline Adjomassokou a reconnu que nous avons une bonne politique culturelle. Je dois dire que nous avons effectivement une bonne politique culturelle. Mais nous ne la mettons pas en pratique. Pourquoi ? parce que c’est d’abord les artistes eux-mêmes qui doivent s’organiser et dire ce que le gouvernement doit faire dans cette politique culturelle qu’il a déjà mis en place pour respecter son engagement à travers la politique culturelle.
Pourquoi je dis cela ? Modestement, on peut dire que j’ai été un peu au gouvernement parce que j’étais directeur de cabinet. C’est même avant ça que j’ai participé à l’élaboration de la politique culturelle dont nous parlons. C’est nous qui l’avons élaborée, mise en route, défendue devant l’ancienne assemblée nationale avec Mgr de Souza.
Mais la mise en œuvre de cette politique dépend de la pression que les artistes peuvent faire sur les gouvernants que nous sommes, que nous étions. Parce que quand vous parlez de gouvernement, c’est aussi des hommes comme vous. Mais s’ils ne savent pas bien ce qu’ils doivent faire parce que vous ne leur dites pas, ils ne le feront pas. Et vous allez croire que le gouvernement ne veut rien faire. Le gouvernement c’est d’abord vous. C’est vous qui devez lui dire, « c’est ce que vous devez faire pour nous » et mettre la pression.
Après ça, vous lui faite des proposition concrètes. Et si au terme des propositions concrètes, rien n’est fait vous pourrez alors passer à d’autres moyens de pression. Et vous en avez. Donc de mon point de vue, pour ce qui concerne le rapport entre le gouvernement et les artistes, je demande d’abord aux artistes de se fédérer, de se mobiliser, tout corps confondu pour faire des propositions concrètes et en faire le suivi.
Promouvoir les artistes béninois
Maintenant, comment est-ce que tout cela peut amener le gouvernement à promouvoir les artistes ? Certains ont déjà parlé de mise en place d’événements. C’est effectivement nécessaire. Mais les événements dont je vais parler et qui sont prévus dans la politique culturelle, c’est des événements de récompense des artistes organisés par le gouvernement à l’externe d’abord pour féliciter et encourager les meilleurs. Il y a déjà ça.
Ensuite, la politique de promotion de la production nationale par quota de diffusion sur les médias. Parce que si on n’oblige pas les médias à diffuser les productions nationales, on ne les connaitra pas non plus.
Mais, le journaliste culturel Jean-Discipline Adjomassokou l’a dit : le problème qui se pose là, c’est qu’on va demander aux médias de payer des impôts et autres. Et finalement ils évitent autant qu’ils le peuvent de le faire. Alors que dans tous les pays, il y a une politique de quota de diffusion qui se met en place et qui permet de promouvoir les productions nationales.
Et c’est à partir de là qu’il faut amener les meilleurs dans des festivals internationaux. Il faut les amener et encourager leur participation à ces festivals. Ils sont organisés de par le monde. On en organise à l’interne également. Mais il faut, pour l’internationalisation, permettre d’envoyer des artistes sur les scènes internationales où ils seront connus.
Et comme les festivals, c’est aussi des marchés. Vous avez le Massa qui est là – soit dit en passant, c’est nous qui avons mis en place le Massa quand j’étais à la francophonie – c’est fait pour être un marché. Et on invite les acheteurs de produits. Et on organise même des séances de partenariats et même de rédaction de contrat. On apprend aux artistes comment les acheteurs doivent faire le contrat pour qu’ils ne soient pas perdant. Donc les autres festivals peuvent aussi constituer des marchés très intéressants pour les artistes s’ils sont bons. Parce que, je continue de le dire, la première condition c’est que la qualité y soit. Si la qualité n’y est pas, l’Etat ne va pas accepter investir de l’argent pour envoyer quelqu’un qui va faire piètre figure à l’extérieur.
Il me semble donc qu’il y a le soutien à la production dans les festivals. Mais avant d’aller dans les festivals, il faut promouvoir l’artiste en soutenant les tournées des artistes au plan national et au plan international. C’est là où nos ambassades auraient pu jouer de bons rôles. On avait prévu dans la politique culturelle que les ambassades organisent des événements pour promouvoir les artistes béninois à l’extérieur en trouvant des occasions de production pour eux. Donc c’est tout ça la qui doit nous permettre de promouvoir nos artistes béninois.
Le message et la langue
Mais en même temps, il reste un élément important, le message. Quel message diffuse-t-on quand on est artiste pour intéresser le public extérieur ? donc il faut que le message soit un message de qualité internationale qui permettent que tout le monde se sente concerné lorsqu’il écoute cette musique. Il faut qu’il en ressente de l’émotion, quel que soit son pays.
Il y a aussi le problème de la langue de production. Si vous vous cantonner seulement dans votre langue nationale que les autres ne comprennent pas, on peut peut-être sentir si c’est beau, mais vous voyez comment les congolais zaïrois font ? ils mélangent quelques aspects positifs dans une langue internationale, mélangés à leur propre langue pour que celui qui entend cette musique, même s’il n’a pas tout compris, retienne l’essentiel de ce qui est dit et qui est un message qui le touche.
Donc c’est après tout cela qu’on peut demander aux artistes de veiller après pour que la musique béninoise, qu’elle soit vocale ou instrumentale, soit portée à l’international à travers une production de qualité.
Je vous remercie. Propos transcrits par Sêdaminou Béni AGBAYAHOUN
