Régis Hounkpè, analyste géopolitique béninois estime que «c’est avec vigilance et prudence» qu’on doit considérer les propos du chef d’Etat sénégalais au regard de la “jurisprudence Ouattara”. Macky Sall ne mérite pas à ses yeux des honneurs particuliers, car sa décision de ne pas briguer un troisième mandat est le « choix ultime de la normalité constitutionnelle ». Il exhorte les dirigeants africains à marquer le pas avec les coups d’État constitutionnel.
Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN
Bénin Intelligent : Cette décision du président Sall de ne pas briguer un troisième mandat, était-elle prévisible ?
Régis Hounkpè : Rien n’est jamais sûr en politique. Et le président Macky Sall n’avait que deux choix. Il a opté pour le plus rassurant, pour la paix dans son pays. C’est le choix de la raison et de la responsabilité. Mais au fond, c’est le choix ultime de la normalité constitutionnelle.
Nous sommes souvent confrontés aux dérives politiques sur le continent, enclins à sacrer l’anormalité. Aujourd’hui, l’attitude du président Macky Sall est applaudie mais pourquoi célébrer ce qui est normal, juste et respectueux des textes ? Ira-t-on, au nom du réalisme à l’africaine, jusqu’à oublier les pauvres victimes qui sont mortes pendant les manifestations ? Et cela ne devrait être ni prévisible, ni envisageable.
Ne pourrait-on pas craindre qu’un Macky Sall qui ne respecte pas sa parole puisse ressurgir lorsqu’il affirme que la constitution lui permettait un autre mandat en dehors de celui qui s’épuise ?
Cette crainte ne peut politiquement pas être écartée si nous considérons que les promesses n’engagent que celles et ceux qui y croient, et surtout en politique. Nous avons la “jurisprudence Ouattara” qui a fait revenir sur le front des élections présidentielles de 2020 malgré sa parole donnée de ne point se présenter devant les urnes en Côte d’Ivoire.
Dire que la constitution lui permet de pouvoir postuler à nouveau en dehors des deux mandats déjà effectués relève de l’artifice politicien. Aujourd’hui, c’est avec vigilance et prudence que son propos d’hier doit être observé, en espérant qu’il ne se renie pas, à l’approche de l’échéance de 2024.
Quel défi s’impose aujourd’hui au Sénégal après cette assurance « fragile » du chef de l’Etat ?
L’invocation d’un cas de force majeure est souvent l’argument avancé pour tordre le coup à la constitution. J’espère vivement, et mes espoirs n’engagent que ma personne, que nos dirigeants sur le continent africain, marqueront le pas avec les coups d’Etat constitutionnel.
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Au Sénégal, le véritable défi post-Macky Sall consisterait désormais à préserver la stabilité sociopolitique et les acquis de cette vitrine démocratique qui a subi de violents bris avec des dizaines de morts et des arrestations arbitraires. Il ne tient qu’à la classe politique sénégalaise d’y arriver, opposition comme pouvoir en place.
La crainte de la troisième candidature n’est pas irrationnelle et nous l’avons vue en Côte d’Ivoire et ailleurs avec les désastreuses conséquences endurées par les seules populations. Le personnel politique doit apprendre dans son exercice qu’il n’est ni omniscient, ni omnipotent, et surtout qu’il est fatalement ponctuel et mortel.
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