Une prédiction de la « fin du monde » portée par un gourou qui a incité ses fidèles à vider leurs avoirs et à s’emparer ensuite de ceux de la population. La Police a vu deux de ses éléments froidement assassinés, samedi 29 janvier, en voulant faire régner l’ordre. Du côté de la secte Azaël Awouingnan dont le leader est aux arrêts, le bilan est désormais de sept morts enregistrés dans les échanges de tirs avec les flics. Le professeur Dodji Amouzouvi décrypte cette actualité macabre qui continue de choquer et d’intriguer. Au micro du web média ‘’Prime News Tv’’, le directeur scientifique du Laboratoire d’analyse et de recherche Religion Espace, et Développement (Larred) de l’Université d’Abomey-Calavi, est remonté aux débuts de la secte en 2016. Il relève les influences du Nigéria sur le promoteur et conclu à la folie. Aux populations, il rappelle qu’aucun message venant de Dieu n’encouragerait à supprimer la vie. En matière de foi, il les exhorte à faire preuve de lucidité et d’intelligence.
Propos transcris par Sêmèvo Bonaventure AGBON
Journaliste : Sociologue des religions, connaissiez-vous la secte Azaël Awouingnan et quelle analyse faites-vous du drame qu’elle a causée à Monkpa dans la commune de Savalou ?
Professeur Dodji Amouzouvi : Ce que nous avons observé et qui est apparu au vu et au su de tout le monde, nous au niveau du Laboratoire et moi personnellement, j’approchais le phénomène depuis 2016. Selon les toutes premières informations que j’ai eues de ce personnage [Mesmin Kpodekon, gourou de la secte, ndlr] et de son groupe qui n’est pas encore constitué comme celui que nous avons vu là, ils faisaient déjà état de la fin du monde, mais c’était un discours encore circonscrit.
Plus tard, je ne parlerai pas de radicalisation, je parlerai de renforcement de ses idées. Pour ses nombreuses allées et venues entre le Nigéria voisin et nous, il a dû développer des idées pour renforcer cette théorie. La conséquence de cette théorie ou doctrine, c’est qu’il a réussi à faire croire, à faire entrer dans l’esprit de ceux qui ont accepté de le suivre que la fin du monde est proche. Vous remarquerez qu’il n’est pas le premier à dire ces choses. Si la fin du monde est proche, les autres disent « Préparez-vous pour rencontrer le messie » mais lui, il dit « Partagez tout ce que vous avez puisque bientôt vous n’aurez plus besoin de ces choses ». Derrière ce discours, il faut savoir que pour les besoins de la cause il a dû quitter le centre-village de l’arrondissement de Monkpa qui est à 9km de Savalou et est allé un peu plus loin sur la route de Lahotan à 3km. Il est parti dans l’unité administrative de Codji. Le hameau où il a implanté ses fidèles s’appelle Kogandji qui est de part et d’autre de la route de l’unité administrative de Codji. Donc il les a sortis de la ville, de la civilisation de Monkpa pour les isoler. Plusieurs motifs peuvent être évoqués. Plus on les isole mieux on les contrôle. Convaincus que la fin du monde est proche, les adeptes ont commencé par vendre leurs biens puis on mettait tout ensemble, on se les distribuait ; lui-même le grand patron parvenait à tirer profit comme il peut. Maintenant que les avoirs propres sont terminés il faut garder le niveau de vie. Alors on a déversé cette même pratique vers des gens qui n’étaient pas partie de cette philosophie, cette doctrine. Les membres de ce groupe, lorsqu’ils rencontrent d’autres personnes ils disent : « Nous sommes les mêmes ; la fin du monde étant là, vos récoltes, vos nourritures laissez-nous les utiliser avec vous ». Celui qui n’est pas endoctriné à ce point ne peut pas toujours se laisser aller. Le feu est venu à la maison lorsqu’une dizaine de membres de ce groupe a pris d’assaut le champ d’anacarde d’une jeune dame qui s’en est plainte aux Forces de sécurité, chose normale puisque ; quoiqu’on dise force doit rester à la loi. Cela a déclenché tout ce que nous avons vécu.
Lorsque vous regardez les personnages, lorsque vous connaissez leur mode de fonctionnement, lorsque vous voyez un peu la force de discours qu’ils tiennent, vous remarquez qu’au départ c’était l’Église du christianisme céleste (Ecc). Je ne sais pas si la sectorisation est faite, la rupture est faite entre cette église et ce groupe qui est né, mais ils se sont donné de nom. Est-ce que, ce sont ces noms qu’ils se sont donné à l’intérieur ? Tout ça c’est des pistes que nous sommes en train de travailler. Remarquez qu’au départ ils étaient trois paroisses. Mais lorsque vous questionnez les autres co-paroissiaux de la même obédience ils vous disent : « Le zèle de ce monsieur est trop, nous on le laisse faire, nous on ne se mêle plus ». Et puis, ayant aussi compris et partis du milieu ils laissent la place aux deux autres qui continuent d’officier normalement selon les doctrines et enseignements de cette église.
Il faut donc ne pas oublier les accointances nigérianes de ce leader. Il faut ne pas oublier la capacité de consommation de stupéfiants, de la drogue…qui ont surchauffé les esprits au point où nous avons ce que nous sommes en train de déplorer : on s’en prend aux forces de l’ordre, on s’en prend aux populations. On dénombre presqu’une dizaine de vie partie comme ça. Heureusement que monsieur Kpodekon a été arrêté. Force doit rester à la loi. Ce n’est pas parce que nous sommes dans un État laïc que tout est permis. C’est justement au nom de la laïcité que les lois de la république doivent être respectées. La liberté de pensée, la liberté d’opinion, de religion ne doit pas être oublieuse de « là où finit ta liberté commence la mienne ». Les citoyens ou concitoyens qui se sont laissés aller à cet acte répréhensible, il semble qu’ils ont oublié beaucoup de choses. Aucune bible, aucune prophétie, aucune doctrine ne peut permettre cela. Seules les personnes à qui on a des choses à reprocher, qui doivent se reprocher des choses obéissent à de telles règles : l’usurpation, la prise d’autorité des biens appartenant à autrui. Si ce n’est pas du vol c’est du brigandage, si ce n’est pas du brigandage c’est simplement un exercice hors contexte, hors texte, hors loi. Et ceux qui s’adonnent à cela doivent subir la rigueur de la loi. Dès que la foi vous amène à enfreindre au vivre-ensemble, aux lois de la république, ce n’est plus une foi ; il faut la combattre, cette affaire-là. Puisque la croyance, lorsqu’elle part de chez quelqu’un, la foi lorsqu’elle est individuelle s’exprime dans une collectivité, dans une république, dans un État, dans une communauté, laquelle a ses règles de vivre-ensemble. Dans un pays comme le nôtre où nous avons la liberté d’expression, la foi ne peut pas, quelle quelle soit, amener à des actes aussi punissables. Il faut séparer la foi des agissements contre-loi, contre-textes qui sont à punir et à punir absolument.
Votre message à l’endroit des populations
Ce que j’ai à annoncer à l’endroit de la population, il est quand même très simple : croyez ! croyez ! croyez toujours ! Mais croyez d’abord en vous-mêmes. Croyez avec lucidité, croyez avec intelligence. Entrez dans la foi avec votre lucidité et votre intelligence. Peut-être qu’il y a des gens de très bonne foi dans ce que nous déplorons. Mais comment ont-ils pu se laisser aller jusque-là ? Il n’y a aucune foule qu’on va haranguer, aucun message qui vienne de Dieu qui demande qu’on supprime la vie à ses propres créatures. On ne tue pas au nom de Dieu. On promeut la vie au nom de Dieu. Donc si vous allez dans un groupe, un forum, dans un espace où le discours commence par aller dans ce sens, sachez que nous sommes en face d’une dérive. Questionnez votre foi. Sachez que nous sommes en face d’une gourdisation. Sachez que nous sommes en face, j’ose le dire, d’un fou au sens psychologique et psychanalytique du terme. Lorsque vous avez affaire à un fou, prenez vos dispositions et l’aidez à guérir.
