À Nairobi, lors du sommet Africa Forward, Emmanuel Macron a interrompu le brouhaha d’une salle d’un « hey hey » lancé au micro. Un geste anodin pour certains, un révélateur pour d’autres. Pour Guy Marius Sagna, député sénégalais et membre du parlement de la Cedeao, cette scène ne relève pas de l’anecdote, mais d’un réflexe : celui du dominant, du paternalisme colonial. Voici sa tribune sur Meta.
« Certaines scènes durent quelques secondes mais suffisent à révéler une manière de penser. À Nairobi, pendant le sommet Africa Forward, Emmanuel Macron a interrompu le brouhaha d’une salle par un « hey hey » lancé au micro. Le geste aurait peut-être semblé anodin ailleurs. Pourtant, vu d’Afrique, beaucoup y ont reconnu cette vieille habitude occidentale qui consiste à se comporter sur le continent avec une familiarité et une autorité qu’on n’oserait pas afficher partout.
La scène a été brève, presque banale pour certains. Pourtant, elle en dit long. Très long. Dans une salle africaine, pendant un événement africain, sur une terre africaine, le président français s’est saisi du micro pour rappeler le public à l’ordre. Un « hey hey » sec, lancé comme on ferait taire une classe agitée ou des personnes jugées trop bruyantes.
Et le plus frappant dans cette scène, ce n’est même pas le mot lui-même. C’est le naturel avec lequel il a été prononcé.
Parce que la vraie question est là : d’où vient cette aisance ? D’où vient cette certitude implicite qu’il pouvait intervenir ainsi, comme si cela allait de soi ?
Il faut être honnête : personne n’imagine Macron faire la même chose à Berlin, à Washington ou à Tokyo. On ne l’imagine pas interrompre un public allemand ou japonais avec ce ton-là, encore moins s’approprier le micro d’un événement pour imposer le silence à une salle étrangère. Dans ces pays, il aurait choisi ses mots avec précaution. Il aurait gardé cette distance protocolaire que les chefs d’État adoptent lorsqu’ils savent qu’ils sont invités chez les autres.
À Nairobi, cette retenue a disparu. Et c’est précisément ce qui dérange.
Car ce réflexe ressemble moins à une simple réaction d’agacement qu’à quelque chose de beaucoup plus profond : le réflexe du dominant. Ce comportement presque inconscient qui consiste à considérer l’espace africain comme un lieu où certaines limites diplomatiques deviennent plus flexibles. Comme un endroit où l’on peut se permettre des attitudes qu’on n’oserait jamais ailleurs.
Le plus troublant, c’est que Macron lui-même a parlé de « manque de respect » pour qualifier l’attitude du public. Il a utilisé ces mots sans jamais envisager une seconde que son propre geste pouvait, lui aussi, être perçu ainsi.
Car le respect ne fonctionne pas à sens unique.
On ne peut pas exiger du respect tout en parlant aux autres avec condescendance. On ne peut pas réclamer le silence en donnant l’impression de distribuer des leçons de tenue. Et c’est exactement le malaise qu’a laissé cette scène : celui d’un président étranger prenant la posture d’un instituteur face à un public qu’il n’aurait probablement jamais abordé de cette manière ailleurs dans le monde.
Ce que beaucoup ont vu à Nairobi, ce n’est pas simplement un président agacé par le bruit. Ils ont vu un dirigeant étranger parler à des Africains comme on parle à des gens qu’on pense encore pouvoir recadrer. Et c’est justement ce regard-là que de plus en plus d’Africains refusent aujourd’hui. »
Guy Marius Sagna, député sénégalais et de la Cedeao
