La non émergence de nombreux artistes béninois malgré leur talent est-il liée au défaut de managers formés et avertis ? Aristide Agondanou penche pour l’affirmative. « On a fabriqué les créateurs, mais on n’a pas fabriqué les vendeurs », critique le gestionnaire de carrière artistique et promoteur culturel. « C’est le manager qui fabrique l’artiste », souligne-t-il. Des déviances s’observent dans leur rang, de sorte que le manager est en mesure de tuer la carrière de son artiste. « Et ça se passe régulièrement au Bénin », déplore-t-il. Dans cet entretien, il donne des pistes pour restaurer ce corps au Bénin.
Propos transcrits par Béni AGBAYAHOUN
Bénin Intelligent : En quoi consiste le management artistique ?
Aristide Agondanou : Quand on parle du management artistique, c’est comment faire évoluer. Le manager d’artiste, c’est une personne physique ou morale qui possède une véritable expérience et dispose des contacts nécessaires dans les activités artistiques de promotion, soit dans la musique ou le théâtre, le cinéma, et ceci dans un espace géographique ou bien partout dans le monde.
Un manager d’artiste a pour but d’orienter les forces humaines vers une finalité commune : accomplir les objectifs fixés. Donc c’est un homme à tout faire, un expert dans le domaine artistique et culturel. Il est aussi un gestionnaire d’équipe managériale afin d’atteindre l’excellence opérationnelle de l’artiste.
Il sert de lien entre les différents partenaires de l’artiste. Il facilite la communication interne et externe. Le manager doit avoir une main de fer dans un gant de velours. Il doit prendre des décisions. C’est aussi un visionnaire.
Entre le manager et l’artiste, y a-t-il un maitre ? Comment le manager doit-il fonctionner ?
C’est l’artiste qui engage un manager; celui-ci devient entre griffe son ”maître”. Le manager a le droit de conseiller et de gérer l’ensemble des activités de représentation artistique et publique sous quelque forme et de quelque façon que ce soit ; y compris dans le but purement promotionnel. Le manager est le gérant de la carrière de l’artiste, tant sur le plan matériel et financier que dans le souci de maintenir et de préserver l’identité de l’artiste et de veiller au respect de son image de marque.
L’artiste donne mandat au manager de conseiller, de démarcher et négocier tout contrat et engagement, d’encaisser toute somme et d’effectuer tout paiement relatif au spectacle et représentation publique auxquels il participera. Il pourra prendre des engagements et signer toute convention au nom et à la place de l’artiste, moyennant l’accord préalable de l’artiste. C’est très important que le manager donne des informations à son artiste. Il doit beaucoup communiquer avec l’artiste et avant de prendre n’importe quelle décision, il doit tenir informé l’artiste.
_Dans tous les cas, le manager, c’est l’avocat défenseur de l’artiste et l’artiste est tenu de l’écouter. Il est l’œil extérieur de l’artiste…Être manager, ça ne s’improvise pas. Quand tu es manager d’artiste musicien, tu dois maîtriser les b.a.-ba._
Le manager communiquera tout projet de prestation à l’artiste. Il doit faire la photocopie de l’original du contrat signé. C’est important. Ce projet contiendra au minimum la date et l’heure prévues pour la prestation, le lieu et le cadre dans lequel a lieu la prestation, le budget comprenant explicitement le montage financier de l’opération.
Après avoir informé l’artiste, ce dernier doit marquer son accord ou son désaccord ceci entre les dix jours après réception du projet selon le droit français. Tout refus sera motivé.
Dans tous les cas, le manager, c’est l’avocat défenseur de l’artiste et l’artiste est tenu de l’écouter. Il est l’œil extérieur de l’artiste. Et il doit être une personne physique ou morale qui maîtrise les contrats comme contrat d’engagement par exemple à la radio, à la télévision, même dans des films pour que l’artiste soit un branding ambassador, les contrats d’engagement par tout organisateur de spectacle de concert ou de gala, quel qu’il soit, contrat de promotion et publicité, la gestion administrative des différents contrats ci-dessus évoqués suivi de l’organisation technique des représentations publiques exécutées en vertu de ces conventions.
Le manager doit tenir un agenda pour l’artiste et informer l’artiste. C’est important. Il doit avoir la tenue des feuilles de route. C’est important parce que l’artiste c’est juste un créateur. C’est le manager qui s’occupe de tout ce qui est paperasses de l’artiste.
Comment devient-on manager ? Y a-t-il une école de formation ou c’est libéral ?
Les managers sont formés dans des écoles de métiers d’art. Au Bénin, il y a l’École du patrimoine africain (Epa) qui formait les managers et les gestionnaires des carrières artistiques. Moi je suis issu de cette école et il y a aussi l’École supérieure des métiers d’art de Florent Hessou qui forme aussi des managers. Mais je dis souvent à mes étudiants que la bonne école, la meilleure école, c’est le terrain. Parce qu’on ne peut pas tout apprendre sur le banc ; surtout dans le milieu artistique et culturel.
Et dites-vous que c’est un métier très évolutif. Bien vrai qu’il ne soit reconnu dans tous les pays. En particulier, en France, en Belgique, c’est-à-dire en Europe, aux États-Unis et dans quelques pays africains. En France, il y a des écoles qui forment des managers. Il y a Studio de variétés à Paris où j’ai été formé et où je suis intervenu en tant que formateur.
Être manager, ça ne s’improvise pas. Quand tu es manager d’artiste musicien, tu dois maîtriser les b.a.-ba. Il faut aussi côtoyer les psychologues. Parce que des fois les artistes ont besoin des psychologues. Et je dis souvent, quand tu n’as pas les compétences, il faut être humble et solliciter des compétences pour faire évoluer ton artiste.
Alors, un manager doit avoir des qualités humaines et savoir solliciter d’autres compétences …
J’avais dit tantôt, c’est l’homme à tout faire. S’il est manager d’artiste musicien, cela veut dire quoi ? Il doit avoir l’oreille musicale, il doit connaitre les b.a.-ba de la musique. C’est comme un critique d’art en musique. Il doit connaitre les b.a.-ba du son, comment régler les sons. Pas être un expert dans le son mais il doit maîtriser les b.a.-ba. Il doit maîtriser aussi les couleurs pour la lumière. Et pour l’image de l’artiste, il doit engager des compétences, il doit engager des stylistes ainsi de suite. Tout ceci, c’est pour bien gérer la carrière de son artiste. Il doit maîtriser un peu la comptabilité surtout la comptabilité usuelle.
Le bon manager, la nouvelle technologie doit être son ami. Il doit maitriser comment utiliser l’ordinateur, les réseaux sociaux, comment les utiliser. Parce que nous sommes à l’ère du numérique. Tout ceci ça s’apprend. Maintenant ce que je conseille c’est quoi ? Quand tu vas à l’école, tu apprends, tu vas à des formations. Quand il y a des rencontres professionnelles, où on parle de la partie scientifique de l’art musical ou autre, tu dois être là. Et il faut s’inscrire dans les réseaux, tant nationaux qu’internationaux. Il faut être dans plusieurs réseaux. Là, tu as plus de facilité pour faire ton job.
Celui qui négocie un contrat à un artiste est-il déjà manager ?
Celui qui trouve un contrat à un artiste n’est pas un manager mais c’est un agent. C’est un agent qui trouve un contrat pour l’artiste et l’artiste lui demande de rencontrer son manager. On peut les appeler « agents artistiques ». C’est un agent qui démarche un contrat et qui confie ça au manager de l’artiste. Parce que normalement dans les pays respectés, même si quelqu’un trouve un contrat à un artiste pour aller jouer quelque part, la première chose que l’artiste doit faire, c’est d’appeler son manager et de lui dire d’aller gérer. Donc quelqu’un qui trouve juste un contrat pour un artiste, il n’est pas un manager.
Quand on parle de manager d’artiste, c’est à plusieurs niveaux. Il y a certains qui sont très doués, qui sont habiles, qui ont appris, qui ont fait des formations et le terrain les a aussi formés. Ceux qui n’ont pas fait une grande école, ils n’ont pas la connaissance et qui assistent un manager, c’est aussi des accompagnateurs. On peut les appeler des accompagnateurs d’artistes. Bien vrai que le manager aussi c’est un accompagnateur. Mais ces jeunes qui sont à l’apprentissage du management d’artiste sont appelés accompagnateurs d’artiste. Par exemple, un artiste qui commence et qui a trouvé un ami qui va lui déposer un courrier chez un promoteur culturel, c’est un accompagnateur. Ils ont aussi leur mot à dire. Seulement quand on parle de manager d’artiste, c’est à plusieurs niveaux.
Quels sont les outils dont un manager a besoin ?
Comme outil d’un manager sérieux, respecté, il doit disposer de contacts. Même si ce n’est pas partout dans le monde, au moins l’espace géographique qu’il maîtrise, il doit avoir des contacts un peu partout dans cet espace-là.
A part ça, il doit avoir le dossier de presse de l’artiste. Il doit monter un bon dossier de presse. Au niveau de l’art plastique, on parle de portfolio. Un bon dossier de presse, même quand on n’a pas l’artiste devant, on doit pouvoir se dire waouh ça doit être un bon artiste. Dans le dossier de presse, la biographie ne doit pas dépasser 250 mots. C’est 50 mots pour la version courte et 250 mots pour la version longue. Et quand vous ne savez pas monter un dossier de presse, rapprochez-vous de ceux qui sont outillés pour le faire (les journalistes qui ont une belle plume) et motivez-les. Ils vont vous le faire. Il faut aussi faire de belles photos exploitables.
Après le dossier de presse, il y a les fiches techniques. Et une fiche technique n’est pas une épreuve de dissertation. Il faut envoyer des informations succinctes. Il faut aussi être ami à la technologie, maîtriser les réseaux sociaux. Et il faut obligatoirement avoir un attaché de presse. C’est important pour la communication. Ces outils, il faut les avoir. Et si vous ne savez pas le faire, rapprochez-vous des gens, ou aller voir sur internet. Il y a des modèles que vous pouvez piocher et adapter à votre artiste. Et avoir les amis et un bon carnet d’adresse.
L’artiste qui est à l’étape embryonnaire au Bénin peut-il avoir un manager ?
Oui pourquoi pas ? S’il n’a pas un manager, il doit avoir un accompagnateur. Bien vrai, il est dit que c’est l’artiste qui engage le manager. Mais si quelqu’un voit que cet artiste n’est pas mal, il peut l’accompagner si l’artiste accepte. Donc un artiste à l’étape embryonnaire peut avoir un manager. Mais il faudrait que l’artiste aussi sache que le manager n’est pas une banque.
Notre milieu artistique au Bénin n’est pas organisé. C’est pour cela que nos artistes ont de difficulté à émerger, à l’intérieur comme à l’extérieur. Quand on parle, on dit qu’il y a des managers opportunistes, surtout les jeunes accompagnateurs. C’est le manager qui fabrique l’artiste. C’est parce que l’artiste même ne maitrise pas la relation qui existe entre lui et son manager. Les managers aussi ne savent pas la relation qui existe entre le manager et l’artiste. Vous savez, l’artiste a 40% de travail à faire. Le manager avec son équipe managériale lui aussi a 40% de travail à faire. Et certains disent 20% de chance, moi je dirai 20% pour Dieu, je suis un croyant.
_Notre milieu artistique au Bénin n’est pas organisé. C’est pour cela que nos artistes ont des difficultés à émerger, à l’intérieur comme à l’extérieur. Quand on parle, on dit qu’il y a des managers opportunistes, surtout les jeunes accompagnateurs. C’est le manager qui fabrique l’artiste. C’est parce que l’artiste même ne maitrise pas la relation qui existe entre le manager et lui._
D’abord le manager, c’est quelqu’un qui rêve, c’est quelqu’un qui est expert dans son domaine. Le Bénin a fabriqué de bons artistes. Il y a de la matière. Et je dirai dans tous les domaines. Et je les félicite. Mais ils n’ont pas de porte de sortie. Pourquoi, parce qu’on n’a pas fabriqué les vendeurs. On a fabriqué les créateurs, mais on n’a pas fabriqué les vendeurs. Je le dis, j’ai sillonné presque toute l’Afrique, j’ai sillonné l’Europe, les Etats-Unis, c’est-à-dire tous les cinq continents. Quand tu vois ce qui se passe, même au Burkina Faso seul ou en Côte d’Ivoire, c’est organisé.
Ici chez nous, le milieu n’est pas organisé. Le milieu n’est pas aussi prêt pour faciliter l’émergence des artistes. Les managers doivent être formés. Et même s’ils sont formés, qu’ils connaissent leur métier, ils doivent se renforcer parce que ça évolue très vite. Donc la faute nous revient à nous tous. Il faut qu’on trouve le moyen de réorganiser le milieu artistique et culturel. Je demande aux managers, si vous n’avez pas des compétences, il faut demander. Et quand il y a une rencontre professionnelle, il faut y aller.
Un manager en défendant son artiste peut-il se permettre de proférer des injures contre un tiers ?
Ça c’est très grave. Nous sommes dans un métier de communication, un métier relationnel. Celui-là que tu insultes aujourd’hui, peut-être que tu auras besoin de lui pour décrocher un contrat. Celui qui va sur la toile en tant que manager pour insulter ou dénigrer, quelle formation il a reçu ? Dans aucune école dans le monde on enseigne cela. Et surtout dans ce milieu, on se croise toujours. Ceux qui le font, se détruisent et détruisent la carrière de leurs artistes.
Un manager peut-il tuer la carrière de son artiste ?
Bien sûr ! Un manager qui n’est pas bien formé, qui n’est pas outillé, qui ne sait pas coacher peut tuer la carrière de son artiste. Un manager d’artiste c’est un coach. Quand tu vois un manager et son artiste, c’est comme le bois et l’écorce. Un manager qui ne connait pas son artiste, c’est un manager qui ne fait pas bien son job, qui ne maitrise pas la déontologie du management. En un rien de temps, il peut détruire la carrière de son artiste ; qu’importe à quel point celui-ci est bon. Et ça se passe régulièrement au Bénin.
Quelque part, c’est la faute à l’artiste. Parce que c’est l’artiste qui engage le manager. Donc avant d’engager un manager, il doit faire des enquêtes et voir ce qu’il a déjà fait avant de négocier avec lui.
Comment le manager est-il rémunéré ?
Pour ce qui est de la rémunération, le manager reçoit un pourcentage qui varie de 10 à 20% de tous les contrats de l’artiste, même les droits d’auteurs. Les frais de secrétariat sont souvent fixés à 5% parce que c’est un investissement.
Quels conseils pouvez-vous prodiguer pour redorer le blason des managers au Bénin ?
Il faudrait que notre milieu soit réorganisé, réaménagé pour que les artistes puissent émerger, pour que chacun de nous, nous puissions jouer correctement notre partition.
Dans toute corporation, il y a des brebis galeuses. Certains s’infiltrent dans le milieu. Or ils n’ont jamais fait un artiste. Pour devenir maître, il faut avoir été apprenti. Mais si tu es formé à l’école, sur le terrain, il faut être apprenti de quelqu’un. Moi mon maître, c’est lui qui m’a donné le goût du management, de gestionnaire de carrière artistique, c’est lui qui m’a donné le goût de l’organisation d’événement artistique et culturel ; c’est lui qui m’a orienté, m’a trouvé des bourses et qui m’a trouvé des écoles pour me faire former.
Et quand il y a des événements, les acteurs culturels doivent y aller. C’est là-bas qu’on apprend. Je demande aussi aux managers d’être amis, les uns des autres et de ne pas chercher à se détruire pour avancer. Ensemble on est fort.
Merci !
*Entretien réalisé dans le forum ”Grand regard culturel Grc”
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