En séjour au Bénin, et depuis le Novotel où un groupe de journalistes l’a reçu, le franco-togolais Edem d’Almeida livre un discours assez iconoclaste sur l’écologie et surtout la gestion du déchet. Le président fondateur de l’Ong « Moi Jeu Tri » encourage une redéfinition dans le contexte spécifique africain qui tiendra compte des « défis auxquels nous faisons face». Celle qui transcende l’angle exclusif « de la collecte à l’élimination » et considère le déchet comme une matière première créatrice de richesse et rémunératrice d’emplois. Il critique par ailleurs l’empressement des pays africains à « cocher des cases des institutions qui définissent nos référentiels de développement ». Entretien, première partie.
Bénin Intelligent : Comment appréhendez-vous personnellement la notion de déchet ?
Edem d’Almeida : Le déchet, dans sa définition, si nous nous arrêtons au dictionnaire, c’est tout matériau qui n’a plus d’utilité après un processus de consommation ou de production. Mais se limiter à cette simple définition c’est ne pas comprendre le déchet. S’il n’a plus d’utilité pour son producteur, il n’est pas dit qu’il n’a plus d’utilité pour qui que ce soit d’autre. Le déchet, au-delà de la notion première, la notion du dictionnaire, est une matière première au final.
Le déchet a-t-il cette même valeur dont vous parlez dans la conception des sociétés africaines ?
J’appelle depuis quelques années à la redéfinition de la notion de déchet dans le contexte spécifique africain. La question du déchet et de l’environnement, ont une place centrale dans nos traditions. Je pense qu’il est nécessaire aujourd’hui de rappeler cette place de façon anthropologique et culturelle.
La question du déchet est présente dans nos traditions même spirituelles. Si on comprend ce que c’est que l’environnement, si on traduit ce que c’est que le déchet, dans notre conception africaine, on sait que les premiers préceptes ou les premiers règlements même de nos traditions endogènes, c’est de prendre soin de la nature, de l’environnement qui nous entoure sur trois principes : l’équilibre, la proportion et l’harmonie. Il est nécessaire à partir de cette base de redéfinir clairement la notion de déchet au sens où nous devons l’entendre sur le continent africain par nos traditions.
Quels sont les types de déchets ?
Les déchets sont classés de façon normative entre trois et quatre grandes catégories. La première ce sont les déchets ménagers : tout ce qui vient de nos ménages, de nos maisons. La deuxième, c’est tout ce qui est déchet industriel, mais déchet industriel ne vient pas que de l’industrie. Les administrations produisent des déchets industriels qui sont par définition, tout autre déchet en dehors des déchets produits par les ménages. Il y a aussi les déchets agricoles, les déchets dits spéciaux ou déchets dangereux et vous avez les déchets entre autres provenant des activités de soins et représentant des risques infectieux. Les déchets dangereux comprennent les déchets nucléaires. Il y a énormément de sous ensemble.
Plutôt que de les considérer comme un problème, avons-nous aujourd’hui des raisons de regarder les déchets comme une matière première créatrice de richesse et rémunératrice d’emplois ?
Le déchet, je le dis et je ne le dirai jamais assez, est plus qu’un déchet. Le déchet il faut le voir non pas comme un simple résidu qui n’a plus d’utilité mais il faut le ramener face aux défis et aux contextes locaux auxquels nous faisons face en Afrique. Nous abordons la question exclusivement aujourd’hui sous l’angle de la collecte à l’élimination. En occident, cette approche s’est posée pour répondre à une problématique de place entre autres. Mais est-ce à une problématique de place à laquelle l’Afrique fait face ? Je pense que, non.
« Une nouvelle approche d’une gestion durable des déchets apportera des réponses aux impératifs dont le crédit politique a besoin en Afrique»
Nos pays africains font face à une problématique d’emploi, de sous-emploi, de création d’opportunités pour la jeunesse, pour les femmes ; de manque d’inclusion dans le développement de nos pays, de manque d’innovation sociale. Le déchet doit être ce levier important de développement à la fois pour répondre véritablement à des questions sociales et créer de nouvelles opportunités économiques, de nouvelles filières industrielles même artisanales et plein d’autres sujets en termes d’innovation sociale. Voilà le caractère que je donne au déchet en Afrique.
Quelle appréciation faites-vous de la gestion du déchet en Afrique et au Bénin ?
Sur le cadre général il est vrai que la façon d’aborder le déchet évolue depuis quelques années. Il y a une situation où on a laissé faire et on s’est laissé déborder. Il y a une situation devenue une préoccupation plutôt économique, une préoccupation pour cocher des cases auprès des institutions qui définissent nos référentiels de développement. Puis on a une autre phase où c’est devenu une question centrale pour calmer aussi des tensions sociales, pour répondre véritablement aux impératifs dont le crédit politique a besoin.
Il y a une prise de conscience amorcée ou en tout cas impulsée par les partenaires au développement entre autres, par des institutions internationales mais aussi et surtout par des acteurs locaux engagés dans la lutte pour la préservation de l’environnement. Mais tout cela fait qu’on a de plus en plus besoin de répondre à ces exigences de nos populations, à ces exigences de nos partenaires qui doivent intégrer les solutions environnementales dans leurs politiques et qui nous demandent d’en faire de même.
Nos Etats, nos gouvernements prennent conscience que ça ne suffit pas et que la question ne peut pas se limiter à l’élimination. On voit bien qu’on est passé des décharges incontrôlées aux centres d’enfouissement aujourd’hui. Mais il manque un maillon essentiel de la chaîne sinon deux maillons. Le premier c’est le facteur éducation, sensibilisation, transformation culturelle et le deuxième, c’est celui de développement de chaînes industrielles et de nouveaux modèles économiques.
Une des fortes valeurs sur lesquelles doivent normalement s’attarder aujourd’hui nos gouvernants africains, c’est cette opportunité industrielle pour répondre aux défis de développement en plus des axes stratégiques que nous connaissons, l’agriculture, l’agroalimentaire, les infrastructures.
Parlez-nous de votre initiative « Moi Jeu Tri »
«Moi Jeu Tri» est une initiative créée en 2016 au Togo. Nous avions créé une entreprise qui a eu le mérite de doter le Togo d’un premier centre de tri et de valorisation multifilières en 2013. Nos premières cibles ont été les entreprises, les industriels parce qu’on a pensé que la discipline était plus facile à adopter en entreprise. Mais nous nous sommes rendu compte qu’en fait, c’était très compliqué dans l’environnement d’adulte. Même dans l’entreprise où la discipline doit régner, c’était très compliqué d’intégrer la notion d’une bonne gestion des déchets.
Mais comment faire pour intégrer les ménages dans nos pays où la collecte des déchets, la question des déchets ressort de la compétence de l’autorité publique ? Nous avons découvert que la question de la sensibilisation manquait et pour beaucoup, certains voulaient contraindre tout le monde à faire du tri mais on a beau disposer des bacs de tri tous les cinq ou trois mètres sur toute l’étendue du territoire national, sans un travail de fond, de transformation culturelle nous n’obtiendrons rien. Nous avons décidé de mettre l’école au cœur d’un nouveau process.
«Le déchet, je le dis et je ne le dirai jamais assez, est plus qu’un déchet. Le déchet il faut le voir non pas comme un simple résidu qui n’a plus d’utilité mais il faut le ramener face aux défis et aux contextes locaux auxquels nous faisons face en Afrique.»
Notre philosophie à « Moi Jeu Tri» se résume en : 1- le « Moi », le tri ou la gestion des déchets c’est une affaire personnelle avant d’être une affaire de tous. Le « Jeu », que ça ne doit pas être vécu comme une contrainte contrairement à ce qui est fait aujourd’hui, où on impose la gestion du déchet comme une contrainte ; et le « Tri » comme premier facteur impératif pour une valorisation et une bonne gestion des déchets.
Comment à partir de l’école amorcer une transformation culturelle, faire appel au rôle éducateur de l’enfant ? Pour que ce rôle éducateur soit pleinement assuré il faut que les déchets qui doivent venir à l’école proviennent de la maison. Alors, l’enfant, au même titre que de rappeler à son père et à sa mère que le téléphone au volant c’est mauvais, ou passer le feu rouge est mauvais, doit leur dire désormais que les bouteilles plastiques, les canettes, les sachets plastiques et autres sont désormais pour l’école. Ça fait tiquer mais en ramenant les déchets sur la route de l’école les voisins, les passants lui demandent mais pourquoi tu ramènes le déchet à l’école ? Là aussi l’enfant leur dit « je le ramène à l’école parce que c’est trié, c’est recyclé ».
Tout ça ne suffit pas. L’enfant a besoin de donner du sens à ce geste pour aller plus loin. Nous avons décidé que les déchets alimentent une cagnotte de par leur valorisation et que cette cagnotte permette un accès aux services essentiels.
Première expérimentation en 2016, grâce aux déchets les élèves se sont mobilisés, ont mobilisé leurs parents, ainsi les déchets recyclables triés à la maison sont arrivés dans nos bacs de tri dans les écoles. Cela a permis de financer l’équipement informatique d’une bibliothèque de quartier qui accueillait 250 enfants. Ces 250 enfants ont trouvé ça super, et ont décidé de s’y mettre aussi. L’année suivante on a racheté deux nouveaux ordinateurs. Et puis aujourd’hui ce sont des portails d’école, des toitures d’écoles, ce sont des fanfares dans des écoles, des instruments de musique qui sont achetés grâce aux déchets mais par l’effort de l’enfant tout en amorçant cette transformation culturelle.
«La réalité c’est que le cadre légal, le cadre législatif doit évoluer en s’adaptant ; on ne doit plus signer des conventions pour signer des conventions. On doit signer des conventions pour implémenter des solutions durables.»
Depuis 2016 « Moi Jeu Tri» a énormément évolué. Aujourd’hui c’est une organisation internationale qui est présente en France, avec des opérations en Côte d’Ivoire et au Togo, avec plus de 120 000 bénéficiaires, que ce soit des élèves ou des personnes en situation d’échec scolaire ou éloignées de l’emploi pour travailler dans les métiers de l’économie circulaire par la formation et l’insertion. Puis un troisième volet, un accompagnement des territoires dans leur démarche de développement durable.
Quelle quantité de déchets triez-vous et que pensez-vous de la gestion des déchets en Côte d’Ivoire, au Togo et au Bénin ?
Avant de parler de quantité je vais d’abord parler de l’allusion à la comparaison que vous avez faite. Je pense que les pays n’ont pas les mêmes degrés de maturité sur la question. Les pays n’ont pas la même approche. Personnellement, je trouve le modèle béninois ou en tout cas l’intention des Béninois assez innovante mais il faut aller beaucoup plus loin et rapidement maintenant. Il y a un choix ivoirien qui n’est pas de dire « je fais comme le Bénin », qui est de dire « je fais une structure purement publique et je fais appel à des prestataires et à des partenariats public-privé.
Au Togo aujourd’hui ce sont des sujets un peu plus portés par les collectivités locales, les organisations de la société civile et par quelques entreprises même. On voit qu’il y a une disparité sur les approches. Mais je crois que pour résumer chacun se cherche un tout petit peu. La réalité c’est que le cadre légal, le cadre législatif doit évoluer en s’adaptant ; on ne doit plus signer des conventions pour signer des conventions. On doit signer des conventions pour implémenter des solutions durables.
En termes de quantité de déchet, je dirai que c’est dérisoire par rapport au défi. Une ville comme Lomé c’est plus de 800 tonnes de déchets par jour et pour vous donner un ordre de grandeur, nous, notre structure ‘’Africa Global Recycling » (Agr) ne recycle que 2000 à 3000 tonnes de déchets par an. Vous avez autour évidemment d’autres entreprises, d’autres acteurs de la collecte et de la valorisation. Mais le défi reste encore énorme quand nous voyons la taille des décharges et des déchets encore collectés aujourd’hui.
