« C’est plus fort que lui [Macron] : dès qu’il met le pied sur le continent africain, il ne peut s’empêcher de se comporter en colon. » Cette critique, formulée à Paris par la députée de La France insoumise, Danièle Obono sur X, résume – à en juger par l’indignation qui traverse les réseaux socionumériques – le sentiment profond des opinions africaines. La noble ambition du sommet de Nairobi, Africa forward, censée inaugurer un partenariat nouveau, « d’égal à égal », avec l’Afrique, a hélas été ternie par des prises de parole jugées paternalistes, condescendantes et méprisantes du président Emmanuel Macron. Voici l’herméneutique, phrase par phrase, d’une des séquences les plus commentées sur le continent.
1- « Partout en Afrique, on croit à la souveraineté des États et à leur intégrité territoriale »
La souveraineté des États, africains ou non, et leur intégrité territoriale constituent des principes intangibles en relations internationales. Elles ne sont ni l’objet de chantage ni d’une croyance. D’ailleurs, la charte de l’ONU dont tous les pays africains sont membres dispose, en son article 2 que « l’organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine des États membres ».
Ce principe est assorti de la règle que « chaque Etat membre a le droit de choisir et de développer librement son système politique, économique, social et culturel » conformément à la résolution 2625 de l’assemblée générale de l’Onu du 24 octobre 1970 portant ”déclaration relative aux principes de droit international touchant les relations amicales et la coopération entre les Etats conformément à charte des nations unies”.
Hajer Gueldich (2012) résume ainsi la notion de souveraineté :
« D’origine française, écrit-il, le mot sert à désigner le statut de celui qui a le pouvoir de gouverner sur un territoire et ses habitants ». Cette summa protesta sera, progressivement, attribuée à l’Etat et à la Nation dans une optique démocratique. « Entendue comme pouvoir ou puissance de l’Etat, la souveraineté permet de présenter la norme édictée par le souverain comme première ou initiale, non déduite d’une puissance supérieure », elle énonce de ce fait l’idée d’un pouvoir de commander joint à la prérogative de ne pas relever d’autrui. « Caractère suprême d’un pouvoir » selon R. Carré De Malberg, «puissance absolue, parfaite et entière de tout point » pour Charles Loyseau, « puissance absolue et perpétuelle » ou « pouvoir illimité et exclusif », selon Jean Bodin”, la souveraineté désigne le pouvoir de l’Etat de le déterminer lui-même sans être soumis à un pouvoir extérieur et supérieur. D’après Esmein, la souveraineté est une autorité qui, naturellement, ne reconnaît point de puissance supérieure ou récurrente aux rapports qu’elle régit sur le plan intérieur ou extérieur »
Parler alors de « croyance » en la souveraineté africaine, même de bonne foi, c’est soit méconnaître le droit international, soit l’instrumentaliser.
2- « Il y a un coup d’État au Mali, vous ne voulez plus de la France parce que vous ne voulez plus vous battre contre le terrorisme, on s’en va. Comme on dit en bon français, ”no offense” »
Les coups d’Etat successifs au Mali étant indéniables, notre analyse s’intéresse plutôt à la justification qu’en donne le président français Emmanuel Macron. La portion de phrase qui insinue que les entorses au processus démocratique au Sahel étaient mues par la volonté de ne plus lutter contre le terrorisme, semble délibérément problématique.
En effet, les militaires au pouvoir au Sahel, et singulièrement au Mali nommément cité par Macron, n’ont pas fait des coups d’Etat parce qu’ils ne voulaient « plus lutter contre le terrorisme ». Ils ont justifié leur entreprise, notamment par l’échec présumé de la politique sécuritaire des gouvernements civils, puis ont changé de partenaire après avoir conclu, en outre, à l’échec de la longue coopération avec la France. Encore que, faut-il le souligner, la destruction de la Libye de Kadhafi sous la direction active de la France de Sarkozy, explique en grande partie la vitalité du terrorisme au Sahel.
Par conséquent, la déclaration de Macron trahit une conception exclusive de la relation avec l’Afrique : la France s’y pose en partenaire unique, et donc hostile au multilatéralisme. C’est précisément ce vice, malgré les promesses mielleuses de refondation, que de nombreux pays ainsi que la jeunesse africaine connectée ne supportent plus, au point de vouloir diversifier leurs alliances.
Colonisateur, puis partenaire historique après les indépendances, la France a pourtant entretenu une présence militaire chronophage à travers plusieurs opérations militaires (2013-2025). « Entre 2013 et 2022, les forces armées françaises étaient engagées au Sahel dans le cadre des opérations SERVAL (2013-2014) et BARKHANE (2014-2022). Débutant avec l’opération Serval (2013-2014) au Mali, la présence a évolué vers l’opération Barkhane (2014-2022) » lit-on sur le site officiel du Quai d’Orsay.
Cette dernière opération, après plus de neuf ans de déploiement, n’a pas enrayé le terrorisme au Sahel. L’échec le plus cuisant de la présence militaire française au Mali reste l’occupation du nord du Mali – Kidal en tête, bastion de la rébellion touareg qui entend créer une République de l’Azawad. L’armée malienne l’a reconquise mardi 14 novembre 2023 après des années d’absence de l’État central (Le Point), soit en quelques années seulement de coopération avec la Russie.
3- « Malheureusement, l’actualité montre que ce n’était sans doute pas la meilleure décision que les putschistes maliens avaient prise pour leur pays »
Le phénomène terroriste est très complexe; et cette conclusion du président Macron nous paraît donc précoce.
Une approche sérieuse contre le terrorisme doit combiner coopération multi-acteurs/multilatérale, réponse militaire, cohésion sociale et bonne gouvernance entre autres. Toutefois, il faut aborder autrement « l’actualité », c’est-à-dire les attaques terroristes du 25 avril auxquelles le président français Emmanuel Macron faisait allusion depuis la tribune de Nairobi.
Plutôt que de se réjouir de l’échec des « putschistes » maliens, le président Macron n’aurait-il pas dû dénoncer avec la dernière rigueur les terroristes qui ont ôté des vies humaines ? Autrement, en choisissant cette formule, il donne l’impression de prendre parti pour le camp terroriste contre lequel il jugeait son pays être le plus indiqué, le plus outillé pour l’endiguer. Faut-il rappeler que le JNIM (affilié à Al-Qaïda), allié de circonstance du Front de libération de l’Azawad (Fla) pour ces attaques, est reconnu comme organisation terroriste par les États-Unis, l’ONU, la Russie et l’Union européenne elle-même ?
D’ailleurs, le terrorisme ne touche pas qu’aux pays dirigés par des juntes. En 2015, même la présence des forces étrangères (françaises et la Minusma) n’avait pas empêché les attentats terroristes de grande ampleur dont celui contre Radisson Blu à Bamako, faisait observer le Dr Seidik Abba, expert des questions sécuritaires.
La réaction de Macron tait, enfin, les critiques qui estiment que le terrorisme est un instrument de l’impérialisme, de domination géopolitique pour fragiliser des États africains ou non-alignés afin de piller leurs ressources. De même qu’elle ignore la complicité des États voisins, que les Etats du Sahel ont souvent accusé d’héberger les terroristes.
Le président Macron avait quand même à portée de main un autre angle de discours plus intéressant. Il aurait pu réagir officiellement l’accusation portée contre son pays, selon laquelle la France financerait le terrorisme contre le Sahel.
Le président Assimi Goïta, dans son intervention télévisée après les attaques terroristes qui ont visé simultanément plus villes importantes du Mali, avait déjà accusé des « forces externes ». Quelques jours plus tard, l’éditorialiste français, Georges Malbrunot révélait que son pays, la France soutenait le terrorisme dans le cadre d’une stratégie de reconquête, de come-back au Sahel. Dans l’article de RTL, la radio française sur laquelle il a fait ces graves révélations, et intitulé « Comment la France, chassée du Mali, combat indirectement la junte au pouvoir et ses soutiens via des militaires ukrainiens », on y lit :
« Les forces françaises ne sont plus officiellement plus sur le sol malien, et pourtant elles continuent à opérer indirectement. Selon une source sécuritaire française, la France se repose notamment sur de nombreux militaires ukrainiens francophones passés par la Légion étrangère : des unités du renseignement militaire, le GUR, opèrent ainsi au Mali en coordination avec les rebelles touaregs, lesquels ont débuté il y a deux semaines une conquête de plusieurs villages grâce à une alliance avec les djihadistes. Les rebelles indépendantistes touaregs cherchent ainsi à affaiblir la junte au pouvoir à Bamako, tandis que la France et l’Ukraine veulent renverser les soutiens russes de la junte, les anciens de la milice Wagner (renommés Afrika Corps) qui ont tout fait pour chasser la France de l’Afrique. Un partage d’intérêts, alors même que les rebelles touaregs ont une ancienne relation avec les services de renseignements français au Sahel. »
L’absence de réaction officielle vigoureuse à cette grave révélation est assez curieuse autant que le silence du régulateur français face aux médias français qui magnifiaient, au mépris de l’éthique journalistique, les prouesses des terroristes après les attaques du 25 avril, prophétisant même la chute imminente de la « junte » malienne. La jeunesse africaine partage la conviction que, autant les coups d’État sont condamnables, autant la prise du pouvoir d’État par des terroristes, comme en Syrie, est inacceptable.
Le président Macron, en voyant dans les attaques du 25 avril contre le Mali, la preuve que sans la France, l’Afrique, le Mali ne peut pas se développer, assurer sa propre sécurité, semble donc se ranger lui aussi du côté de l’ennemi. L’Afrique ne souhaite plus des aides qui la rendent esclave à vie, mais de partenariats qui l’autonomisent.
Inversement, un dirigeant africain pourrait-il se réjouir d’une attaque terroriste à Paris ? On se souvient du ballet des chefs d’État africains venus témoigner leur solidarité après les attentats contre Charlie Hebdo, notamment la marche républicaine du 11 janvier 2015. Ce contraste est accablant.
4-« Et je veux ici saluer la mémoire de nos soldats tombés trop nombreux pour la souveraineté et l’intégrité territoriale du Mali entre 2013 et 2020. »
Là aussi, le président Macron a manqué d’humilité. Les « soldats tombés trop nombreux » dont il parle sont au nombre de «56». Une seule vie humaine est précieuse, certes, mais il ne faut pas exagérer. Les victimes maliennes – militaires et civiles – se comptent en milliers. Jeter ces 56 morts à la figure du Mali, comme une créance morale, revient à mépriser la mémoire des dizaines de milliers d’Africains tombés pour la France. L’Afrique, elle, a payé un tribut colossal pour défendre la France et l’Europe – avant d’être souvent trahie.
Le Musée de l’histoire de l’immigration, une institution publique française, reconnaît, en évoquant les chiffres du sous-secrétariat d’État aux Anciens combattants, que :
« 21 500 Africains et Malgaches, et 16 600 Maghrébins sont tués entre 1939 et 1945. Environ 25 000 Africains et Malgaches et 18 000 Algériens sont fait prisonniers et restent bloqués en métropole durant toute la durée de la guerre, d’abord dans des frontstalag allemands en France, puis transformés en “travailleurs libres”, et enfin “recrutés” par l’organisation Todt pour construire des fortifications sur la côte méditerranéenne. En 1945, les troupes Nord-africaines sont de tous les combats pour la libération du continent, entre autres durant la campagne d’Italie, à Monte Cassino, où s’illustrent les tirailleurs algériens, tunisiens et marocains, ainsi que dans la plaine des Flandres, sur les bords du Rhin ou à Marseille, libérée par les tabors marocains.»
La France tuera de ses propres mains des Africains qui ont pourtant combattu pour sa libération du nazisme : ce qui est connu comme le massacre de Thiaroyé, commis le 1er décembre 1944 par les troupes françaises coloniales. Le rapport remis, jeudi 16 octobre 2025 au président Bassirou Diomaye Faye, par un comité d’historiens africains pointait un « acte prémédité et camouflé par la France (journal L’Humanité).
Le nombre de victimes estimé est de 300 à 400 tirailleurs africains, contre 35 reconnu initialement par la France. Le sobriquet de ‘’tirailleurs’’ qui leur avait été donné blesse profondément.
« ‘’Tirailleurs, c’est-à-dire des « tireurs maladroits », donc qui « tirent ailleurs » ; d’où l’appellation « tirailleurs » ! Sobriquet malicieusement fabriqué et collé afin que l’Afrique ne revendique pas sa place sur le banc des victorieux », dénonçait Bassolma Bazié, ministre d’État représentant le Burkina Faso à la célébration du 80e anniversaire de ce massacre qui reste toujours entouré de mystère.
La France est d’ailleurs accusée de mener une politique de dissimulation qui empêche que toute la lumière soit tirée. On ne parle pas encore des milliers d’africains tués pendant la colonisation, encore moins des victimes africaines de l’esclavage. Deux systèmes de pillage qui ont contribué à construire l’Europe industrielle.
Au regard de ces faits historiques, la France ne saurait donc taxer l’Afrique d’ingratitude pour « 56 » soldats, sans quoi elle risque de passer pour amnésique.
En définitive, le sommet de Nairobi, qui aurait pu marquer un tournant vers une relation apaisée, restera comme l’illustration d’un malentendu persistant : la France parle d’égal à égal, mais agit en puissance tutélaire, exclusive. Et si Emmanuel Macron ne parvient pas à entendre la colère qui gronde, il risque de voir se réduire encore davantage l’influence française sur un continent qui n’attend plus qu’un partenariat sincère, libre et réciproque.
Par Sêmèvo Bonaventure AGBON, journaliste, spécialiste en Communication et Relations publiques
Sources
- 1- L’appel aux soldats de l’empire consulté le 12 mai à 20h 50
- 2- Massacre de Thiaroye consulté le 12 mai 2026 à 19h 26
- 3- Tirailleurs sénégalais, du sobriquet au massacre consulté le 12 mai 2026 à 20h 45
- 4- Comment la France, chassée du Mali, combat indirectement la junte au pouvoir et ses soutiens via des militaires ukrainiens consulté le 12 mai 2026 à 21h 09
- 5- Au Mali, l’armée a repris la ville de Kidal : ce que l’on sait consulté le 12 mai à 22h 08
- 6- Opération Barkhane consulté le 12 avril 2026 à 22h10
- 7- Les extraits commentés proviennent d’une capsule publiée par le média Brut Afrique
- 8- GUELDICH, Hacker (2012) – « Souveraineté des États et protection internationale des droits de l’homme : quel compromis aujourd’hui ? » in ”panel Unité et Diversité dans la connaissance des sociétés contemporaines », Conférence internationale organisée du 27 au 30 septembre 2012 par l’Académie roumaine- ICES- Iasi, à Iasi (Roumanie).
